Vous planifiez un projet qui demande une utilisation judicieuse de votre argent ? Vous avez des problèmes financiers ?

Marc Tison Marc Tison
La Presse

Julien* vit seul et n’aura personne avec qui partager les dépenses de retraite.

« J’ai eu des revers de fortune et des ennuis personnels. Ça fait en sorte que je suis seul depuis un bon bout de temps. Un jour, il faut envisager la retraite, mais la retraite… »

Il s’interrompt, pour évoquer qu’autour de lui, les retraités sont le plus souvent en couple.

« Ça a l’air d’aller bien pour tout le monde, mais il y a des gens seuls aussi, exprime l’homme de 61 ans. Alors, je me pose la question : est-ce que je vais avoir une bonne retraite, ou est-ce que je vais être désavantagé ? »

Julien habite un quatre et demie, pour un loyer de 755 $.

« Le loyer, il n’y a personne pour le partager. C’est moi qui dois le payer. »

Il a traversé « deux séparations coûteuses et la perte d’un emploi, avec comme résultat la vente d’un triplex dans Ahuntsic », narre-t-il.

À 51 ans, il est retourné aux études à temps plein pendant 10 mois pour se recaser sur le marché du travail. La grave maladie de l’un de ses enfants et les études d’un autre se sont ajoutées au portrait. « Bref, j’ai dû piger dans mon vieux gagné. Il ne m’en reste plus du tout. »

Il travaille à présent dans le secteur des services, sans régime de retraite, pour un salaire de 53 000 $.

Son ancien emploi lui a quand même laissé un Compte de retraite immobilisé (CRI) qui atteint maintenant 297 000 $. Il a réussi à y ajouter 162 000 $ en REER.

Il maintient un coût de vie modeste, qu’il estime à 28 560 $, notamment un prêt auto de 255 $ par mois. « Je fais peu de sorties, je ne voyage plus depuis plusieurs années, je ne prévois aucune dépense folle non plus, ce n’est pas mon genre. »

Puis il ajoute, comme l’amorce d’un regret : 

« Les gens demandent : “T’aimerais pas ça, voyager ?” Certainement ! Mais je n’ai pas assez de vacances, et pas assez d’argent non plus. »

Il souhaite ralentir le rythme, travailler quatre jours par semaine pendant deux ans « si possible sans avoir à faire de sacrifices », puis trois jours, jusqu’à 67 ou 68 ans s’il le faut. « Pas nécessairement par intérêt, mais peut-être par obligation », précise-t-il.

Il se demande s’il devrait repousser la perception des rentes gouvernementales, comment organiser l’encaissement de son CRI et de ses REER…

« Bref, comment envisager une retraite tranquille sans trop de sacrifices et me rendre au bout de ma vie sans devenir un boulet pour personne ? »

Puis il fait un dernier plaidoyer.

« C’est un petit dossier différent de ceux souvent présentés, avec un salaire bien plus élevé que le mien en plus de celui du conjoint, une maison payée, CELI, REER, fonds de pension du gouvernement. »

La réponse

Les circonstances ont forcé Julien à une stricte discipline budgétaire — qui correspondait déjà à sa nature, heureusement.

« Ce monsieur ne dépense pas ! C’est surtout ça qui est sa planche de salut », lance la planificatrice financière Nathalie Bachand, du cabinet Bachand Lafleur Groupe Conseil.

Elle a élaboré deux scénarios de retraite.

Dans les deux cas, « je recommande fortement de décaisser le CRI dès le début de sa retraite », prononce-t-elle.

Comme son nom le laisse deviner, le Compte de retraite immobilisé est, eh oui, immobilisé. Pour en tirer un revenu de retraite, il faut le verser dans un Fonds de revenu viager (FRV).

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Nathalie Bachand, planificatrice financière au cabinet Bachand Lafleur Groupe Conseil

Comme son nom le laisse deviner, le Fonds de revenu viager a pour objectif de verser, eh oui, un revenu viager. C’est-à-dire la vie durant. Pour garantir que les fonds ne s’épuiseront pas avant le décès du rentier, les retraits annuels sont plafonnés, selon de fascinants calculs que nous nous épargnerons ici.

« Prenons l’exemple extrême, poursuit la planificatrice. J’ai tout vidé mes REER, et tous mes autres placements. Je n’ai plus qu’un CRI. Et il s’adonne que le maximum que je peux sortir cette année-là, c’est 8000 $. » Mais ce rentier fictif aurait peut-être besoin de 10 000 $ pour boucler son budget.

C’est pour prévenir ce désastre qu’elle recommande de commencer à tirer sur le CRI avant le REER, dont les retraits ne sont pas plafonnés.

Premier scénario

Julien pourrait-il prendre une retraite complète dès maintenant ? C’est ce que la planificatrice a d’abord vérifié.

Elle maintient et indexe jusqu’au décès le coût de vie actuel de 28 500 $, en conservant les 255 $ dévolus à la mensualité du prêt auto. Durant les 10 premières années de retraite, elle ajoute même une enveloppe supplémentaire de 3000 $, afin que Julien goûte au bonheur d’un petit voyage annuel.

Elle prend toutefois la précaution de reporter à 70 ans la perception des rentes gouvernementales. Si Julien touchait la RRQ et la PSV à 65 ans, ces rentes lui rapporteraient quelque 17 300 $ après impôt, en dollars d’aujourd’hui.

Et en attendant à 70 ans ?

« Il maintient 22 000 $ après impôt ! »

« Indexés ! »

« Alors qu’il a besoin de 28 500 $ ! », égrène-t-elle, pour mieux marteler le message.

Les seules rentes des régimes publics couvrent ainsi 80 % de ses besoins jusqu’à son décès.

Dans ces conditions et avec un rendement de 3,5 %, ses actifs s’épuisent à 94 ans, qui est précisément l’âge auquel Julien n’aurait plus que 25 % de chances d’être encore en vie, soit la cible recommandée par l’Institut québécois de planification financière.

La contre-indication serait un état de santé qui prédisposerait à un décès précoce. Il laisserait alors plus d’argent à ses descendants en retirant ses rentes gouvernementales à partir de 65 ans.

Si Julien commence à toucher ses rentes des régimes publics à 65 ans, ses épargnes s’épuisent trois ans plus tôt, à 91 ans.

Il puise moins dans ses actifs avant 70 ans, mais les rentes inférieures l’obligent ensuite à solliciter davantage ses épargnes.

Deuxième scénario

Si Julien y tient, rien ne l’empêche de ralentir le rythme à quatre jours par semaine pendant deux ans, puis à trois jours jusqu’à 65 ans, comme il l’a évoqué.

Dans ce scénario, encore, les rentes sont perçues à partir de 70 ans, celle de la RRQ se trouvant en plus bonifiée par les années de travail supplémentaires.

Cette fois, Julien atteint 99 ans sans avoir épuisé son capital.

De surcroît, dans ce scénario, « j’ai gonflé son coût de vie de 8000 $ indexés pendant 15 ans, indique Nathalie Bachand. Ça, c’est deux beaux voyages par année ! »

En d’autres mots, qu’il considère l’un ou l’autre scénario, Julien peut s’arrêter quand ça lui chante.

Même seul.

« Le message, conclut Nathalie Bachand, c’est que les dépenses sont la clé. »

Hypothèses

Report de la PSV et de la RRQ à 70 ans

Rendement : 3,5 %
Inflation : 2,1 %

* Bien que le cas mis en lumière dans cette rubrique soit réel, le prénom utilisé est fictif.