Tout le monde sait que l’argent provoque des chicanes de couple et des frustrations. Or, même quand on est de bonne foi et qu’on souhaite les éviter, il arrive qu’on n’y échappe pas. Quelles sont les solutions qui fonctionnent pour ramener la paix ? Voici quelques situations types et des conseils d’experts.

Isabelle Dubé Isabelle Dubé
La Presse

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

Elle ne veut rien savoir du prorata

La source du problème

Une situation typique : Ma conjointe gagne beaucoup plus que moi. Elle voit son salaire comme la récompense de ses efforts. Donc, elle ne voit pas pourquoi elle devrait être pénalisée en payant plus de 50 % des dépenses. Mais moi, je n’arrive plus à suivre son train de vie, encore moins à économiser ! 

Les solutions

« C’est comme si la femme disait que son conjoint doit être pénalisé parce qu’il gagne moins ! », réagit Nathalie Lacharité, conseillère en sécurité financière. Comment faire pour qu’aucun d’eux ne soit désavantagé par la situation de l’autre ?

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Nathalie Lacharité, conseillère en sécurité financière

L’experte suggère à ce couple d’avoir une bonne discussion au sujet de l’argent « quand le climat n’est pas tendu ». Plus précisément, elle lui recommande d’utiliser la méthode de répartition des dépenses ayant démontré le plus d’efficacité pour rétablir la paix financière : diviser les dépenses communes en deux et ensuite se faire chacun de son côté un budget pour les dépenses discrétionnaires.

L’un aura peut-être 2000 $ pour faire un voyage, l’autre, 10 000 $. Et c’est à ce moment qu’il faudra prendre une décision sur la destination en fonction des montants inscrits sur la feuille. Aussi faut-il déterminer ce qui est considéré comme une dépense de base, prévient Mme Lacharité. « Est-ce que manger du homard chaque semaine, ça fait partie des dépenses courantes ? Peut-être pas ! »

Cadeau, don ou prêt ?

Quand l’un paie pour l’autre, il faut bien déterminer ce qui est un cadeau, un don ou un prêt, insiste François Bibeau, notaire, médiateur familial et président de la Chambre des notaires du Québec. « Souvent, l’un dit : “Le voyage, c’est correct, je vais te le payer. Je te donne aussi de l’argent pour l’auto.” Mais le conjoint moins fortuné devient vite dépendant et, un jour, quand une chicane éclate, l’autre va lui reprocher : “Je t’ai payé un voyage dans le Sud !” »

Les gens ramènent aussi ce genre de situation sur la table lors d’un divorce, observe le notaire. Il conseille donc de tout mettre par écrit, dans un acte notarié, surtout lorsqu’il s’agit de dépenses très importantes. « Dans 10 ans, ce document va aider à savoir si le voyage avait véritablement été donné. »

« Un couple, ce n’est pas une entreprise, on ne peut pas tout décider avec des états financiers et un bilan, nuance toutefois Nathalie Lacharité. On a des sentiments qui devraient rendre la ligne de partage des dépenses plus floue. »

Le bon conjoint ?

En psychologie, l’argent cache parfois autre chose. « Quand les joutes de pouvoir du couple débarquent dans la sphère économique, c’est souvent à cause de besoins affectifs mal comblés, fait remarquer Vincent Quesnel, sexologue et psychothérapeute. Dans ce cas, comprendre la source réelle du problème en thérapie peut aider à rétablir l’harmonie financière. »

PHOFO FOURNIE PAR VINCENT QUESNEL

Vincent Quesnel, sexologue et psychothérapeute

« Il faut retourner à la base et se questionner pour quelles raisons on est en couple avec cette personne-là », renchérit Antoine Chaume, planificateur financier chez Lafond + Associés. « Un couple, c’est une équipe. Des fois, il y a un membre qui va être meilleur pour compter les buts, illustre-t-il. Si la personne ne veut pas partager le fruit de son travail et que l’autre doit s’endetter pour suivre son rythme de vie, ce n’est peut-être pas le bon conjoint. Par contre, s’ils sont mariés, tout est divisé en deux. »

Un avis qui rejoint celui de la thérapeute familiale Leila Serrar, qui voit ce conflit comme un cas « d’acceptation et de respect des différences » et « d’égoïsme ». La personne aux revenus les plus élevés doit se demander si elle tient à cette relation de couple. Et si c’est le cas, elle doit accepter d’y contribuer amoureusement, mais aussi financièrement, juge l’experte.

« L’argent, c’est symbolique », ajoute Mme Serrar.

On aime une personne « dans sa globalité », poursuit-elle. Ainsi, l’autre n’a peut-être pas une grande carrière et des revenus dans les six chiffres, mais il ou elle apporte autre chose à la famille. Il faut prendre le temps d’y réfléchir et, « souvent, eurêka ! ça règle le problème ! Parfois, c’est juste que la personne n’avait pas ouvert les yeux. Elle était inconsciente. Et là, elle voit, elle a l’information ».

Des valeurs différentes

La source du problème

Une situation typique : Ma douce moitié aime que notre maison ressemble à celles des magazines et n’hésite pas à dépenser énormément pour la décoration et l’aménagement paysager. Moi, je refuse de payer pour ce superflu, car je préfère voyager.

Les solutions

« Je leur suggère d’acheter des magazines de voyages et tout sera réglé ! », lance à la blague Antoine Chaume, planificateur financier qui a conseillé bien des couples n’ayant pas tout à fait les mêmes priorités ou les mêmes goûts.

Parfois, le conjoint adore les gadgets informatiques, les voitures. Parfois, c’est le cliché de la dame qui s’achète beaucoup de chaussures et de vêtements. Peu importe, « il faut trouver des moyens d’être gagnant-gagnant », soutient M. Chaume.

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Antoine Chaume, planificateur financier

Pour y arriver, il préconise d’établir « un budget maximum par personne pour chacune des dépenses personnelles. Et les conjoints n’ont pas le droit de juger les dépenses de l’autre ».

Dans ce genre de situation conflictuelle, Nathalie Lacharité suggère aussi aux couples une autre façon de faire. Chacun se garde de son côté une somme prédéterminée et identique pour ses dépenses personnelles. Tout le reste est ensuite déposé dans un compte conjoint pour payer les dépenses essentielles liées à la maison et aux enfants. « C’est un vrai prorata qui fonctionne super bien », dit la conseillère en sécurité financière.

La thérapeute familiale Leila Serrar, qui pratique depuis 40 ans, constate que la source du problème vient souvent de la relation qu’entretiennent les gens avec l’argent.

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Leila Serrar, thérapeute familiale

« L’argent, c’est quoi ? Le plaisir, la sécurité ? Est-ce qu’il y en avait beaucoup dans sa jeunesse ou pas ? » Les « manques affectifs », explique-t-elle, « se transfèrent à l’argent ». Ainsi, les réactions, les craintes, les conflits « n’ont souvent rien à voir avec ce qu’il y a dans le compte de banque ». La thérapie permet de mieux comprendre l’autre et d’ainsi apaiser bien des tensions lorsque les priorités sont différentes.

« Lorsqu’il y a des conflits sur le plan des valeurs relatives à l’argent, on parle souvent d’un décalage plus complexe au niveau des projets et de la façon de les mettre à exécution », renchérit Vincent Quesnel, sexologue et psychothérapeute.

Un couple sans projet commun est un couple « qui, tôt ou tard, se retrouvera en carence d’épanouissement pour se tirer vers un futur plus stimulant », dit-il.

« L’idée serait de les aider à trouver une manière de concilier les besoins de chacun : d’un côté, valoriser et valider l’intérêt de Madame pour la décoration et le confort de sa maison et, de l’autre, valider les besoins d’exploration de Monsieur par le voyage. »

Il a trois enfants, je n’en ai pas

La source du problème

Une situation typique : Mon nouveau copain a trois enfants en garde partagée. Nous avons donc acheté un condo de grandes dimensions qui coûte cher d’électricité. En plus, je me retrouve souvent à payer la moitié de l’épicerie. On ne s’entend pas sur le partage des dépenses, car il dit que je profite de la grandeur des lieux et que l’immobilier est un bon investissement.

Les solutions

Les budgets des familles reconstituées sont toujours « plus compliqués » quand l’un a des enfants et l’autre pas, constate Nathalie Lacharité. Pourquoi ? Parce que la perception des deux parties diffère. « Les deux personnes trouvent ça inéquitable de leur point de vue. L’un fait valoir qu’ils forment une famille, et l’autre va dire : “C’est vrai, mais c’est ta famille, tes enfants !” »

« Si on calcule le nombre de personnes qui occupent le condo, il y a une iniquité », juge d’emblée le notaire et médiateur François Bibeau.

PHOFO FOURNIE PAR FRANÇOIS BIBEAU

François Bibeau, notaire et médiateur

Mais le condo appartenant aux deux à parts égales, ils vont partager le profit lors de la vente. L’expert leur suggère donc de faire une convention entre copropriétaires et un réajustement des dépenses. Le père pourrait, par exemple, payer un peu plus de charges de copropriété ou de taxes.

Si les deux se répartissent également les frais, le père pourrait verser une somme à la femme pour compenser le fait que ses enfants occupent une partie de l’espace. Si le père paie plus de 50 % de l’hypothèque, il faudra déterminer le partage de profit à la revente. Bref, plusieurs scénarios sont possibles, mais ils doivent être évalués lors de la transaction.

« La femme qui choisit un homme avec trois enfants doit savoir dans quoi elle s’embarque, prévient François Bibeau. La règle d’or : en parler avant, car ça ne va pas se régler tout seul. »

Un véritable investissement ?

Le planificateur financier Antoine Chaume affirme pour sa part avoir « des réserves » quand il entend dire que l’immobilier résidentiel « est un bon investissement ».

Être propriétaire, « ce n’est pas réellement un investissement, car il faut débourser chaque année pour l’entretien », rappelle-t-il.

Ainsi, il se demande pourquoi ce couple a choisi d’acheter un condo pour cinq personnes, donc forcément grand avec des taxes et des charges de copropriété élevées. « Est-ce que ce serait mieux de louer un logement jusqu’à ce que les enfants soient plus vieux ? Il faut calculer les économies à faire de louer par rapport à acheter. »

La clé : parler

Comme bon nombre de conflits suscités par l’argent, celui-ci aurait pu être évité par de bonnes discussions franches, tenues au bon moment.

« Dans un monde idéal, s’occuper du registre émotif avant de s’occuper du registre comptable est une bonne chose, soutient Vincent Quesnel, sexologue et psychothérapeute. Idéalement, ce couple aurait discuté avant d’acheter le condo. »

En d’autres termes, les problèmes de relations humaines vont exacerber les problèmes financiers. D’où l’importance de les limiter.

« Il faut se parler avec transparence, ajoute Leila Serrar. Quand tu as un espace de dialogue [en thérapie, par exemple], tu deviens plus conscient de l’autre, des objectifs personnels et communs dans le couple. »

Souvent, l’insécurité de l’un est au cœur du conflit, et la thérapie finit par ne viser qu’un des deux partenaires. « Parfois, le problème n’est pas l’argent, mais autre chose. Et ça se règle ! », assure la psychothérapeute, qui possède la Clinique Psychothérapeute Montréal.

Selon le sexologue Vincent Quesnel, les joutes de pouvoir et les enjeux d’argent partent de quelque chose de plus complexe. « Un couple vraiment en amour avec une belle fluidité réglera les questions financières assez facilement. Quelqu’un qui a peur d’être trompé amoureusement et sexuellement aura peur aussi d’être trompé financièrement. »

À lire dimanche prochain : Les solutions de nos experts pour résoudre d’autres conflits de couples provoqués par l’argent.