Audrey, enseignante à statut précaire, nous avait consultés en 2012. Quatre ans plus tard, sa situation ne s'est pas améliorée. Combien de temps peut-elle tenir sans paniquer ? demande-t-elle.

Marc Tison LA PRESSE

Chef de famille monoparentale, enseignante à statut précaire, elle s'inquiétait pour sa retraite. Âgée de 36 ans à l'époque, elle avait une douzaine d'années d'expérience, trop souvent à temps partiel.

Le planificateur invité lui avait alors conseillé de faire des contributions supplémentaires à son régime de retraite pour compenser ses années incomplètes. Pour y parvenir, il lui suggérait de cesser de cotiser au REEE de sa fille, qui avait 10 ans à l'époque. Les 23 000 $ déjà accumulés auraient le temps de fructifier avant les études postsecondaires.

« En suivant cette stratégie tout en conservant ses saines habitudes budgétaires, il y a fort à parier que les angoisses d'Audrey s'apaiseront, même si un poste à temps complet ne se matérialise pas avant quelques années », concluait l'article.

Le poste ne s'est pas matérialisé, l'angoisse ne s'est pas apaisée.

« Quatre ans plus tard, ma situation professionnelle a dégringolé, relate Audrey. Pour la deuxième année consécutive, je commence l'année scolaire sur le chômage. Absolument rien en vue, sinon quelques heures de suppléance ici et là. »

Il y a peu de possibilités dans sa région pour les postes dans sa spécialité.

Pour augmenter ses chances de décrocher un poste permanent, elle a entrepris l'hiver dernier des études pour se qualifier dans l'enseignement du français. Elle suit cet automne les trois derniers cours de cette formation. Elle y a ajouté un quatrième cours, dans une troisième matière, afin d'avoir un statut d'étudiante à temps plein.

« Et si je suis toujours sans emploi pour l'hiver, j'envisage de m'inscrire de nouveau à temps plein à l'université. J'aurai une troisième qualification pour enseigner, tout en ayant droit aux prêts et bourses. »

Ce n'est pas faute d'essayer...

L'ENSEIGNANTE SAIT COMPTER

Elle était économe et frugale, elle l'est toujours.

« Je dépense en moyenne 1775 $ par mois, constate Audrey. Ce total inclut absolument tout, même le petit café à 2 $ que je me permets de temps en temps ! » Sa voiture, âgée de quatre ans, est payée.

Si la (sombre) tendance se maintient, elle prévoit toucher en 2016 des revenus d'environ 20 000 $, assurance-emploi comprise.

Il y a huit mois, elle a transféré son hypothèque dans un compte bancaire jumelé à une marge de crédit hypothécaire, au taux d'intérêt de 3,2 %.

Son solde hypothécaire ne s'élevait plus qu'à 30 000 $, et cette solution lui laissait davantage de souplesse pour composer avec ses revenus incertains. « Depuis, mes emprunts oscillent entre 26 000 et 32 000 $. »

Ses revenus à la baisse ne lui ont plus permis de cotiser à son REER, qui totalise près de 60 000 $.

Par contre, malgré les recommandations du planificateur en 2012, elle a poursuivi ses cotisations au REEE de sa fille, pour maximiser les généreuses subventions. « Jusqu'à maintenant, pour 30 000 $ de cotisations, son REEE vaut plus de 50 000 $. Je me dis que lorsque nous pourrons commencer à retirer les sommes de son REEE, dans trois ans, je me réapproprierai mes cotisations si ma situation professionnelle est encore précaire. »

Et son régime de retraite ? Il y avait un écart d'un an entre les années reconnues et les années d'admissibilité. « Après m'être renseignée, je ne peux racheter mon année de service manquante », indique-t-elle.

« Combien de temps je peux tenir à ce rythme sans paniquer totalement ? Je ne le sais pas. »

Jusqu'à quel point a-t-elle du champ devant elle pour redresser la situation ?

Portrait

Audrey, 40 ans

Enseignante

La situation en 2012

Revenus en 2011 : 66 000 $

Maison : valeur de 180 000 $

Hypothèque : 55 000 $

REER : 36 000 $

CELI : 10 000 $

REEE pour sa fille : 23 000 $

Caisse de retraite (RREGOP) : 17 200 $ (relevé de 2008)

La situation en 2016

Revenus estimés en 2016 : environ 20 000 $, assurance-emploi incluse

Maison : valeur de 180 000 $

Capital disponible pour la marge hypothécaire : 120 000 $

Marge hypothécaire : varie entre 26 000 et 32 000 $

REER : 60 000 $

CELI : 20 000 $

REEE pour sa fille : 50 000 $

Caisse de retraite (RREGOP) : 40 770 $ (relevé de 2013)

Voiture payée, aucune autre dette

PAS DE PANIQUE !

Ce n'est pas encore le moment de paniquer, Audrey.

D'autant que vous ne manquez ni de ressources, ni de courage.

La situation est peut-être inconfortable, mais elle n'est ni permanente, ni désespérée, constate la planificatrice financière Josée Jeffrey, de la firme Focus retraite & fiscalité.

Néanmoins, notre experte le reconnaît : « Avec des revenus de 20 000 $ en 2016, Audrey ne pourra boucler son budget sans piger dans sa marge hypothécaire. »

Avec 2000 $ d'impôts et un budget de 21 300 $ (1775 $ par mois), son déficit annuel atteindra vraisemblablement 3000 $ en 2016.

« Sa marge lui permet un peu de répit, mais sa situation de cette année, et peut-être la suivante, ne lui permet pas de réduire son solde », souligne Mme Jeffrey.

Pendant cette période aux revenus plus étriqués, Audrey peut se contenter de ne payer que les intérêts sur la marge hypothécaire.

Pour un emprunt sur marge de 30 000 $ soumis à un taux de 3,2 %, les intérêts annuels s'élèvent à 960 $.

Dans trois ans, Audrey pourra retirer le capital qu'elle a versé dans le REEE de sa fille - quelque 30 000 $ - et s'en servir pour rembourser l'essentiel de sa marge hypothécaire.

SES ÉTUDES À L'ÉTUDE

Cet automne et l'hiver prochain, Audrey envisage de faire appel à l'Aide financière aux études.

Ses revenus ne suffiront peut-être pas à boucler son budget. Pour éviter de puiser davantage dans sa marge hypothécaire, « je lui recommande de profiter du programme REEP (Régime d'encouragement à l'éducation permanente) », prononce la planificatrice.

Audrey pourrait ainsi retirer de son REER une somme de 10 000 $ en 2016 et l'équivalent en 2017.

« Cela lui évitera de trop s'endetter pour étudier et cet investissement contribuera à lui garantir un travail plus rémunérateur... ou plus permanent, du moins. »

Le remboursement, à raison chaque année de 10 % de la somme retirée, doit débuter au plus tard dans l'année suivant le cinquième anniversaire du premier retrait, « ou avant si elle termine ses études plus tôt ».

SA RETRAITE

La retraite d'Audrey justifie-t-elle un soupçon de panique ?

Notre planificatrice a fait une projection de retraite en fonction de la situation actuelle.

Petit résumé.

Si elle conserve son coût de vie, Audrey, en tenant compte d'une inflation de 2,1 % par année, maintiendra un budget annuel de 35 800 $ quand elle aura atteint 65 ans, dans 25 ans.

En supposant qu'elle n'y contribue plus, ses REER et CELI, sous l'effet d'un rendement annuel de 4 %, vaudront respectivement 160 000 $ et 53 000 $.

Ses revenus de rente totaliseraient pour leur part 42 390 $. Ils se composeront de la rente accumulée jusqu'ici avec le RREGOP (10 700 $), plus 11 513 $ de PSV et 20 175 $ en RRQ.

En soustrayant 40 % d'impôt sur ces revenus, Audrey ferait donc face à un déficit budgétaire d'environ 10 400 $.

Pour le combler, il lui faudra 17 300 $ de revenus supplémentaires avant impôts - environ 10 300 $ en dollars actuels.

« Le manque à combler à 65 ans n'est pas énorme », observe Josée Jeffrey. Et son calcul n'a pas encore tenu compte des revenus de retraite tirés du REER et du CELI.

En outre, avec de nouvelles qualifications, Audrey aura accru son potentiel d'emploi.

« Elle aura encore plusieurs années pour cotiser au régime de pension du RREGOP et améliorer sa rente de retraite. »

Une fois ses prêts remboursés et sa situation financière stabilisée, elle pourra à nouveau cotiser à son REER.

« Elle a un coût de vie très modeste et elle est quand même très disciplinée », souligne Josée Jeffrey.

Audrey a encore du champ devant elle pour prendre un nouvel élan.