Le chat sort du sac, finalement. Le clan Bronfman quémande entre 100 et 300 millions au gouvernement du Québec pour le retour des Expos à Montréal… à mi-temps.

Publié le 8 déc. 2021

On s’y attendait, puisque la plupart des équipes du baseball majeur exigent l’appui de l’État pour la construction d’un stade de baseball. On s’y attendait, mais les détails révélés par mes collègues nous donnent une meilleure idée de la stratégie qui sera utilisée pour faire passer la pilule.

Pour laisser faire croire aux contribuables que, finalement, l’injection de fonds publics dans un stade de 1 milliard de dollars sera faite « à coût nul » pour l’État.

Selon mes collègues, Québec considérerait trois sources de revenus pour le « remboursement » d’une avance de fonds de 100 à 300 millions. Il y aurait les retombées de la construction, les impôts sur les salaires des joueurs et, enfin, les recettes engendrées par les visiteurs hors Québec qui viendraient voir les Expos, comme la TVQ.

Bien que l’exercice semble plus cohérent qu’il y a 25 ans, j’ai de sérieuses réserves sur l’apport suffisant de ces revenus pour fermer les livres à coût nul.

Premier argument bancal : les retombées fiscales de la construction du stade. Pourquoi bancal ? Parce que tout dollar injecté dans l’économie crée nécessairement des retombées, qu’il soit investi dans la construction d’un stade ou dans la rénovation des écoles, par exemple.

Essentiellement, 1 $ de fonds injectés dans la construction non résidentielle accroît le produit intérieur brut (PIB) de 1,08 $, selon ce que Statistique Canada appelle le « mutiplicateur total ». Bref, que les 300 millions de Québec soient investis dans nos écoles en piètre état ou dans un luxueux stade, les retombées sont essentiellement les mêmes⁠1.

Vous me direz que les 300 millions du gouvernement inciteraient le privé à mettre 700 millions de son côté pour la construction du stade de 1 milliard (en capital ou en emprunt hypothécaire). Et qu’il faut donc considérer le milliard pour des retombées plutôt que les seuls 300 millions. Fort bien.

Sauf que ce calcul ne tient pas compte de la surchauffe du marché immobilier, notamment. Un tel projet mettrait de l’huile sur la surchauffe et augmenterait non seulement les coûts du stade, mais également ceux des autres projets. Et comme une grande partie des milliards d’investissements annuels sont publics (le Réseau express métropolitain, la ligne bleue du métro, les réfections d’Hydro-Québec, etc.), l’État en subira aussi les conséquences.

Une étude de 2013 estimait les retombées fiscales de la construction d’un stade à 56 millions (environ 65 millions aujourd’hui). Or, une hausse de seulement 1 % des prix d’un projet de 10 milliards provoquée par la surchauffe excède largement les retombées espérées de 65 millions. Et c’est oublier que l’autre possibilité – rénover nos écoles – aurait aussi des retombées, non seulement fiscales, mais sociales.

Deuxième source de revenus invoquée : l’impôt sur les salaires des joueurs. Il s’agirait de nouveaux impôts, puisque ces joueurs sont presque exclusivement étrangers.

Selon les calculs de mes collègues, le gouvernement québécois obtiendrait ainsi 4,25 millions d’impôts, soit la moitié des sommes espérées, puisque l’équipe partagerait ses matchs locaux entre Montréal et Tampa Bay.

Mais voilà, environ la moitié de ces salaires sont en réalité payés par les spectateurs locaux, avec les billets et produits dérivés, entre autres. Et donc la moitié de ces impôts seraient récupérés ailleurs si le projet avortait, puisque les partisans dépenseraient leur argent autrement. On n’a qu’à penser au boom des dépenses de rénovation provoqué par la pandémie pour s’en convaincre.

Enfin, on ne sait pas quelle sera l’assistance aux matchs des Expos-Rays, mais historiquement, les Montréalais remplissent les gradins des équipes gagnantes, pas autrement (sauf pour le Canadien, et encore). Et si la foule n’y est pas, les pertes des propriétaires pourraient se traduire en déductions fiscales par ailleurs.

Troisième source : les revenus fiscaux tirés des touristes étrangers qui viendraient assister aux matchs des Expos-Rays, par exemple la TVQ payée sur leurs achats.

Par le passé, certaines études ont bien démontré qu’une partie des spectateurs des défunts Expos venaient de l’extérieur du Québec. Mais cette partie est très petite et il est difficile de savoir si ces touristes ne seraient pas venus au Québec sans les Expos.

De plus, il faut tenir compte des fuites, puisque les mordus québécois des Expos-Rays pourraient aussi voyager aux États-Unis, à l’occasion, pour suivre leur club.

Deux autres arguments doivent être pris en compte. À Montréal, les terrains bien situés se font de plus en plus rares. Faut-il vraiment réserver l’un des plus beaux (dans le bassin Peel) à cet investissement non stratégique ?

Enfin, la masse de béton qui serait construite entraînerait d’importantes émissions de gaz à effet de serre. Et comme le stade ne serait réellement occupé par le club qu’une quarantaine de soirs par année, on peut s’interroger sur l’efficacité environnementale et financière de l’investissement.

Le retour du baseball à Montréal pourrait être excitant pour les partisans locaux, mais ce projet privé et risqué n’a pas à être financé par des fonds publics.

1. Le « multiplicateur total » englobe tous les effets favorables d’une injection de fonds, qu’ils soient directs, indirects ou induits, tout en excluant les fuites (les biens importés pour les travaux). Selon ce multiplicateur, 53 % des retombées vont dans les poches des travailleurs, et 39 %, dans celles des entrepreneurs et sous-traitants.