Rien ne va plus dans les services sociaux du Grand Nord québécois. Aux prises avec des cas de plus en plus lourds et à des ressources faméliques, une dizaine d'intervenants sociaux du Nunavik sont sur le point de craquer. Avec l'appui de leurs patrons, ils appellent Québec à l'aide.

Agnès Gruda LA PRESSE

«La situation est fragile et inquiétante, nous lançons un cri de désespoir», dit un responsable de la Protection de la jeunesse à Kuujjuaq, André Lebon.

«La situation est dramatique, il y a eu une dégradation qui rend impérative une intervention concertée et immédiate», confirme la vice-présidente de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, Sylvie Godin, qui a été alertée la semaine dernière.

Il y a deux ans, la Commission a publié un rapport alarmant sur les conditions de vie des enfants dans les 14 villages du Nunavik. L'an dernier, une équipe spéciale y a été dépêchée pour remettre le système de la protection de la jeunesse sur les rails.

Au début, il y a eu des signaux encourageants, dit Mme Godin. Mais aujourd'hui, «la Loi sur la Protection de la jeunesse n'est pas respectée et les droits des enfants sont compromis», selon elle.

Le problème, c'est que le blitz de l'automne a multiplié les signalements d'enfants en situation de risque. Mais qu'il n'y a pas assez de personnel pour traiter leurs dossiers.

Dans la baie d'Ungava, les intervenants sociaux sont au bout du rouleau.

«Nous avons des cas très lourds, des enfants négligés à plusieurs niveaux, mais nous ne pouvons que panser les blessures en surface, puis on passe à un autre appel», confie l'un d'entre eux, joint par La Presse.

«Je promets aux familles que je leur donnerai des services, mais je n'y arrive pas», dit un autre intervenant.

Deux villages de la baie d'Ungava n'ont actuellement aucun intervenant social. Les deux préposés au signalement sont partis. Des trois personnes chargées de faire l'évaluation des cas signalés, deux sont parties et la troisième s'en va le mois prochain. «Actuellement, il y a 82 dossiers en évaluation, on s'entend que c'est inadmissible !» déplore André Lebon.

Au bout du rouleau

Dans une lettre envoyée cette semaine au Directeur de la Protection de la jeunesse pour la région de l'Ungava, Daniel Michaud, la dizaine d'intervenants se disent incapables de faire correctement leur travail. «Nous ne croyons plus qu'il soit sain pour notre santé mentale et physique d'exercer notre travail dans de telles circonstances», écrivent-ils.

Dans les témoignages qu'ils ont donnés anonymement à La Presse, ils se disent au bout du rouleau. «Nos conditions de travail ont atteint un seuil critique», dit un intervenant.

«J'aime ma job, mais à force de me voir stressée, fatiguée, je pense à démissionner», dit sa collègue.

C'est le cercle vicieux : plus leurs conditions de travail sont pénibles, plus les gens quittent le Nord. Et plus ils partent, plus ceux qui restent en arrachent.

«Les intervenants ont les yeux qui roulent dans l'eau, ils vont craquer ou ils vont partir», s'inquiète leur représentante syndicale, Michelle Audy.

La situation a un impact sur les enfants du Nunavik. Certains sont retirés de leur famille sans que l'on sache quoi en faire. D'autres sont placés dans une famille d'accueil que l'on n'a pas pu évaluer. Avec la période de vacances, ça risque de se dégrader.

André Lebon était responsable de l'équipe spéciale qui est «montée dans le Nord» il y a un an pour réorganiser les services de protection de la jeunesse. Mais la meilleure réorganisation ne peut rien contre le manque chronique de ressources.

En ce moment, les foyers de groupe débordent au Nunavik. «Il n'y a plus aucune place pour les filles ou pour les garçons de 6 à 12 ans», énumère André Lebon.

«Nous sommes solidaires de la lettre syndicale, dit-il. Si nous continuons à assommer notre personnel, les gens vont quitter ou tomber malades.»

Que faire?

Le problème, c'est que le Grand Nord est incapable de recruter et de retenir ses intervenants sociaux.

Il y a trois semaines, André Lebon croyait avoir trouvé cinq perles rares pour combler autant de postes. «Quand ils ont su quelles seraient exactement leurs conditions de vie, les candidats se sont tous désistés», dit-il.

Le syndicat qui regroupe les intervenants sociaux du Grand Nord a mis sur papier huit demandes qui, selon lui, faciliteraient le recrutement de Blancs et d'Inuits pour combler les postes vacants. Leurs patrons appuient cette «liste d'épicerie» à cent pour cent.

Les intervenants réclament une prime d'éloignement et de risque qui hausserait leur salaire d'environ 22 000 $. D'autres mesures touchent la possibilité, pour des travailleurs sociaux du Sud, de travailler temporairement dans le Nord sans perdre leurs avantages sociaux. De meilleures conditions de logement. Ou encore de meilleures communications téléphoniques.

«Actuellement, nous n'avons même pas de programme d'aide aux employés», déplore Michelle Audy. Or, les conditions de travail dans le Grand Nord sont dures. Plusieurs intervenants travaillent dans des villages isolés et doivent répondre à des urgences la nuit. «S'ils ne sont pas mieux rémunérés, pourquoi accepteraient-ils cette misère-là?»