Comme l’été dernier, 13 de nos journalistes se relaient quotidiennement pendant un mois pour faire progresser une intrigue lancée par Stéphane Laporte. Un exercice ludique inspiré des cadavres exquis des surréalistes. Cette année, notre polar nous ramène en 1976… au moment où tout bascule pour le jeune enquêteur Baptiste Bombardier. Bonne lecture !

Jean-Philippe Décarie
Jean-Philippe Décarie La Presse

Remis de ses émotions, Baptiste Bombardier pouvait maintenant reprendre son enquête sur de toutes nouvelles bases, mais au moins, il la relançait avec des éléments beaucoup plus solides pour orienter sa traque et, ultime soulagement, il n’était plus l’otage qui avait servi jusque-là de monnaie d’échange aux terroristes de la cellule féministo-marxiste Nike.

Donc finie, la menace qui devait conduire à la démission clownesque du ministre des Finances ce jeudi soir, costumé en Bobino, dans un évènement télédiffusé en direct sur tous les postes francophones de la province, comme l’avaient exigé les terroristes.

La Coupe Stanley avait été récupérée et placée en lieu sûr grâce au versement d’une rançon lourdement tronquée et, enfin, l’une des trois têtes dirigeantes de la cellule Nike, Carmen Courtois, la cousine du jeune enquêteur Bombardier, avait été arrêtée et faisait depuis l’objet d’un incessant interrogatoire musclé à la prison Parthenais, même si elle refusait systématiquement de prononcer le moindre mot.

Manon Ryan, cheffe des renseignements de la police de Montréal, était devenue dans les toutes dernières heures l’ennemie publique numéro un au Canada, une nouvelle stupéfiante qui généra la consternation générale tant au sein de la police, du gouvernement que du grand public qui apprit la nouvelle à la radio.

Comment des terroristes qui avaient assassiné froidement le président du comité exécutif ainsi qu’un riche président d’entreprise, qui avaient « kidnappé » la Coupe Stanley et enlevé un jeune enquêteur avaient-ils réussi à infiltrer aussi aisément la haute direction de la police de Montréal ?

Un tel scandale ne se serait jamais produit à l’époque de Pax Plante qui avait, 30 ans plus tôt, fait le ménage dans la police et l’administration municipale montréalaises.

« Ça, c’est pas de mes affaires, c’est de la faute aux boss et c’est à eux de se sortir de la marde dans laquelle ils se sont mis. Ils feront une commission d’enquête, ils appelleront le pape en audience, je m’en sacre, moi, ma job, c’est de retrouver Manon Ryan pis sa complice Anita Bling », monologua Baptiste Bombardier en sortant du bureau du commandant Gravel.

Garnotte, comme le surnommaient les hommes qui travaillaient sous ses ordres, était devenu tout simplement fou furieux en apprenant que Manon Ryan menaçait de rendre publiques des informations secrètes, ultra-délicates, qui allaient plonger dans l’opprobre et pour l’éternité quantité de politiciens, de notables et de hauts placés de la police, si on ne libérait pas Carmen Courtois.

« Je savais qu’on pouvait pas fairrre confiance à une femme dans’ police et, encorrre pirrre, la nommer cheffe du rrrrenseignement. Si elle sort les inforrrrmations que je pense, on est faits. Grrrouille-toi le cul, Bombardier, fini ça au plus vite », ordonna Garnotte.

L’enquêteur avait maintenant des suspects bien réels à traquer, mais peu d’information pour les trouver. Manon Ryan avait fui au moment où la police arrivait chez elle pour l’arrêter et Anita Bling n’était jamais réapparue depuis sa participation à une soirée mondaine.

« Je n’ai pas le choix, il va falloir que je parle à Carmen, c’est la seule façon d’arrêter ce cirque sans fin. Je suis le seul qui peut réussir à la convaincre de se confier, elle va le faire pour la famille », se dit-il en prenant la direction de la prison Parthenais.

* * *

Chicoine revenait à peine de sa dernière mission au cours de laquelle il était allé déposer l’enveloppe contenant le manifeste de la cellule Nike et une photo démontrant que le groupe était en possession d’informations secrètes explosives lorsqu’il arriva au parc Belmont, pour rejoindre Manon et Anita dans le nouveau repaire de la cellule.

Le parc Belmont avait rouvert le 1er mai, mais il était accessible au public seulement les fins de semaine. La vraie saison allait débuter le 24 juin. Donc, en ce jeudi ensoleillé, le site était désert, et Chicoine ne put résister à la tentation de mettre un peu d’animation dans la place en branchant la connexion de La bonne femme qui rit, une espèce de mannequin mécanisé de taille humaine, installée dans une boîte vitrée et qui éclatait de rire chaque fois qu’on passait devant elle.

HI-HI-HI-HA-HA-HA, hurlait sans cesse la grosse bonne femme dans un mégaphone accroché à sa vitrine, face au va-et-vient constant de Chicoine.

« Es-tu malade ? Arrête-moi ça tout de suite, c’est pas le temps d’attirer l’attention pis de se faire repérer. Il faut que l’on prépare le prochain move, et vite à part ça », lui lança Manon Ryan, alertée par le rire tonitruant et médusée par la nonchalance épaisse de Chicoine.

Penaud, l’homme de main de la cellule féministe débrancha La bonne femme qui rit en maugréant intérieurement avant de se relever la tête pour répondre à la cheffe de la cellule Nike.

« J’ai fait ça pour avoir un peu de fun. Moi, j’ai plus rien à faire icitte. J’ai été engagé pour récupérer la rançon de la Coupe au stade, je devais être payé pis j’étais supposé partir tranquille de mon bord. Vos combines, j’en ai plein le casque, je sacre mon camp, arrangez-vous avec votre maudite révolution à marde, pis donnez-moi ma part de la rançon », répliqua Maurice Chicoine sur un ton surprenamment autoritaire.

C’est vrai, à la fin, il avait accepté de participer à la combine pour pouvoir collecter les 50 000 $ promis – c’était avant que la police ne remplace les billets de 100 $ par des piasses – et aussi pas mal parce que Carmen Courtois ne le laissait pas indifférent. Une maudite belle fille, qui connaissait ça, le sexe, elle avait fait du porno…

Elle était un peu directe, parfois franchement agressive, mais il avait toujours espéré qu’elle tombe un jour sous son charme. Carmen était pas mal plus willing que les deux révolutionnaires avec lesquelles il ne sentait aucune chimie, mais elle croupissait en prison et son arrestation avait mis fin au fantasme qu’il cultivait. Son jardin intérieur avait été ravagé.

Chicoine prit son sac, pigea dans l’argent qui lui revenait et marcha lentement vers la sortie du parc Belmont. Anita Bling et Manon Ryan se retrouvaient maintenant seules pour poursuivre le combat.

Lisez les autres chapitres du polar

Replongez dans l’ambiance de l’époque en écoutant Je reviendrai à Montréal de Robert Charlebois, le choix musical de Jean-Philippe Décarie, et découvrez notre liste de lecture de classiques que Baptiste Bombardier aurait sans doute fait jouer à fond la caisse dans sa Pontiac Astre jaune !

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Ceci est une œuvre de fiction. Le récit emprunte le nom de personnages réels, mais tous les éléments rapportés dans ce polar sont le fruit de l’imagination débordante de nos chroniqueurs et journalistes.