Comme l’été dernier, 13 de nos journalistes se relaient quotidiennement pendant un mois pour faire progresser une intrigue lancée par Stéphane Laporte. Un exercice ludique inspiré des cadavres exquis des surréalistes. Cette année, notre polar nous ramène en 1976… au moment où tout bascule pour le jeune enquêteur Baptiste Bombardier. Bonne lecture !

Stéphanie Grammond
Stéphanie Grammond La Presse

« Manon, faut que tu te pousses au plus sacrant ! beugla Chicoine à l’autre bout du téléphone. Les cochons viennent d’embarquer Carmen. C’est à cause du maudit Bombardier qui a réussi à se libérer, pis y’é au courant de toute. On est dans' marde. T’es brûlée, ma fille. Faque, opère ! »

Manon jeta un coup d’œil furtif par la fenêtre de son appartement de la rue Brébeuf et vit l’escouade tactique de la police qui se garait au pied de l’édifice de trois étages, au même moment.

« Shit ! », lança la cheffe des renseignements de la police de Montréal, en enfilant son survêtement de jogging.

Elle ouvrit la fenêtre, sauta comme un chat sur le balcon un peu plus bas, puis dévala l’escalier de secours avant de s’enfuir en courant par la ruelle. Juste avant d’arriver à l’angle de la rue Gilford, elle sortit les clés de sa poche et ouvrit la porte d’un vieux hangar où elle entreposait un station wagon avec des panneaux en faux bois sur les côtés.

C’était la première étape de son plan de repli, huilé au quart de tour.

Après avoir roulé vers le nord sur le boulevard Saint-Laurent encore endormi, elle tourna à l’ouest en direction de Cartierville. Ce n’est que lorsqu’elle vit la charpente en bois du Cyclone, l’emblématique montagne russe du parc Belmont, se dessiner dans le ciel rose qu’elle commença à respirer.

Malgré l’ouverture de La Ronde, le vieux parc d’attractions attirait encore les foules avec son tapis magique, ses autos tamponneuses et sa fameuse tente où l’on présentait un cirque humain peuplé d’hommes à trois jambes, de femmes à barbe, d’avaleurs de sabre et de cracheurs de feu.

Depuis des années, l’hôtel de ville cherchait à nuire en sourdine au parc champêtre installé au bord de la rivière des Prairies dont le succès plombait la rentabilité de La Ronde, qui appartenait à la Ville de Montréal. On avait été jusqu’à inventer de fausses allégations de jeu illégal pour détruire la réputation du parc.

Ces tactiques puaient au nez de Manon qui avait maintes fois utilisé ses informations secrètes pour aider le propriétaire du parc à éviter les guets-apens. Reconnaissant, celui-ci avait laissé à Manon les clés d’une bicoque adossée à la Souris folle, petites montagnes russes où les virages étaient aussi inattendus que les rebondissements d’un polar écrit à plusieurs mains.

Cet endroit était devenu la planque de la cellule Nike. Chicoine et Anita s’y trouvaient déjà lorsque Manon débarqua en trombe.

Son boa de fourrure encore au cou, Anita tournait en rond, un verre de vin blanc à la main, tandis que Chicoine était assis à la table de la cuisine devant une cruche de Québérac. « Type Bordeaux blanc, importé d’Espagne », annonçait l’étiquette qui précisait fort judicieusement : « Ce vin doit être servi très frais. »

« Crime, vous êtes mal pris en maudit pour boire une cochonnerie de même avant le déjeuner. Moi, j’aimerais mieux m’en servir comme antigel ou comme diluant à peinture, ironisa Manon.

« On s’en est tirés de justesse », lui servit Chicoine en guise de réponse. Témoin de l’arrestation de Carmen, la nuit précédente, il était allé cueillir Anita directement à sa fête mondaine pour éviter qu’elle se fasse coffrer par la police qui l’attendait chez elle.

« Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda Anita, déboussolée.

– On active ma police d’assurance », répondit Manon en retirant un pan du mur défraîchi recouvert d’un affreux papier peint aux motifs orange et bruns. Cachée dans la cloison se trouvait une mallette en cuir, ou plutôt une bombe à retardement contenant les secrets capables de faire sauter tous les ordres de gouvernement du même coup. La crème de la crème du renseignement confidentiel que Manon avait colligé avec soin, en ruminant sa vengeance contre ses abrutis de collègues.

* * *

Gonflé à l’adrénaline, Baptiste Bombardier mit le pied au poste de police en fredonnant C’est le début d’un temps nouveau, de Renée Claude. Il n’eut même pas le temps de s’asseoir à son bureau que le commandant Gravel se pointa avec une enveloppe brune à la main.

« J’espèrrre que t’as bien dormi, mon BB, parce que la parrrtie n’est pas encorrre finie », dit-il en lui tendant le nouveau manifeste qu’il venait de recevoir.

DÉCLARATION DE GUERRE – TROISIÈME ACTE

Comme Nike, la déesse de la Victoire, nous ne rendrons jamais les armes. Nous ne laisserons jamais une soldate sur le champ de bataille.

La Coupe Stanley, c’était l’amuse-gueule. La démission des ministres, le plat de résistance. Mais vous n’avez encore rien vu : passons maintenant au dessert.

Vous, les voleurs, les corrompus, les abuseurs, vos crimes vous hanteront éternellement. Nous avons les preuves de vos combines les plus inavouables et de vos débauches les plus abjectes.

Si vous souhaitez récupérer ces précieux documents, préparez-vous à libérer Carmen Courtois, ce soir, 20 h, à l’entrée la Maison hantée du parc Belmont.

Sinon, nous révélerons une de vos saletés chaque jour d’ici la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques.

– La cellule Nike

Baptiste sortit de l’enveloppe une photo palaroïd sur laquelle on voyait une mallette bourrée de documents et de photos qui lui auraient fait dresser les cheveux sur la tête s’il n’avait pas déjà eu un afro à la Boule Noire.

Lisez les autres chapitres du polar

Replongez dans l’ambiance de l’époque en écoutant I Feel Love de Donna Summer, le choix musical de Stéphanie Grammond, et découvrez notre liste de lecture de classiques que Baptiste Bombardier aurait sans doute fait jouer à fond la caisse dans sa Pontiac Astre jaune !

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Ceci est une œuvre de fiction. Le récit emprunte le nom de personnages réels, mais tous les éléments rapportés dans ce polar sont le fruit de l’imagination débordante de nos chroniqueurs et journalistes.