Comme l’été dernier, 13 de nos journalistes se relaient quotidiennement pendant un mois pour faire progresser une intrigue lancée par Stéphane Laporte. Un exercice ludique inspiré des cadavres exquis des surréalistes. Cette année, notre polar nous ramène en 1976… au moment où tout bascule pour le jeune enquêteur Baptiste Bombardier. Bonne lecture !

Alexandre Pratt
Alexandre Pratt La Presse

Dans sa voiture banalisée, garée dans l’avenue Pierre-de-Coubertin, le directeur de la police, Paul Cavalier, regarda sa montre pour la quarante-douzième fois. Il était 21 h 55. Dans cinq minutes, un de ses hommes allait déposer 5 millions de dollars dans la fosse de sable du terrain d’athlétisme du Stade. En retour, les Montréalais retrouveraient leur Coupe Stanley.

Ça ne devait pas se passer comme ça. « Nous ne pouvons pas négocier avec des terroristes », avait-il argumenté auprès du maire Jean Drapeau et des premiers ministres Pierre Elliott Trudeau et Robert Bourassa. Mais depuis 24 heures, la grogne populaire était trop grande. Dans les tavernes, dans les journaux, dans les tribunes téléphoniques, le vol de la Coupe Stanley était l’unique sujet de conversation. La police devait retrouver le trophée. Peu importe le prix.

Il avait ensuite fallu trouver un émissaire pour conclure le marché. Cavalier pensa d’abord à Baptiste Bombardier, qui enquêtait sur le dossier. Mais le commandant Gravel le découragea. « C’est encorrre une rrrrrrecrrrrrue, chef. » De toute façon, Bombardier était sur le terrain, et il ne s’était pas rapporté depuis des heures.

Cavalier avait appelé Manon Ryan pour obtenir son avis. Mais la cheffe du renseignement avait dû s’absenter pour un ennui de santé, l’informa son adjointe. Il avait tenté de la joindre chez elle. Sans succès.

Le choix s’arrêta finalement sur l’agent Michel Pelchat. La vedette montante du service. Ancien goon dans le hockey junior, boxeur élite et maître karatéka, il était le plus grand, le plus beau et le plus fort des policiers. Si l’échange se corsait, il saurait mieux que quiconque se tirer d’affaire.

À 21 h 56, Pelchat se présenta à l’entrée principale du Stade olympique, avec une valise orange remplie d’argent. La porte était déjà ouverte. À l’intérieur, des flèches lui indiquaient le chemin jusqu’à la fosse de sable. Il ne croisa aucun terroriste.

À 21 h 59, l’agent atteignit le terrain d’athlétisme. Wow. C’était la première fois qu’il voyait le stade de l’intérieur. Même dans l’obscurité, c’était magnifique. Majestueux. Éléphantesque. Plus grand que tout ce qu’il s’était imaginé, en se préparant pour cette opération.

Un cri soudain, projeté dans un porte-voix, le ramena sur le plancher des vaches.

« HEYYYYYY, LE COCHON ! ENLÈVE TON PANTALON ! »

Cette voix, c’était celle de Carmen Courtois. Elle voulait s’assurer que Pelchat n’était pas armé. L’agent tenta de la repérer dans le noir. Sans succès. Il enleva son pantalon.

« C’EST BEAU. MAINTENANT, METS LA VALISE DANS LE CART DE GOLF, À CÔTÉ DU PIT DE SABLE. »

Michel Pelchat obéit.

« LÀ, TU TE METS À TERRE, PIS TU BOUGES PAS. COMPRIS ? »

« Compris », répondit-il. Il n’était pas certain que l’écho avait porté sa voix jusqu’à la terroriste.

Carmen et son compagnon d’armes, Marteau Chicoine, sortirent de leur cachette et montèrent dans la voiturette. Ils devaient faire vite. Carmen eut juste le temps de mettre une main dans la valise. Elle sentit des billets. Beaucoup, beaucoup, beaucoup de billets. « Mon doux Seigneur Jésus », marmonna-t-elle.

Le féminisme, c’est bien. Le marxisme et la souveraineté, aussi. Mais contrairement à Anita Bling et Manon Ryan, Carmen Courtois, elle, était surtout motivée par l’argent. Ce coup spectaculaire allait enfin la libérer de sa vie de grosse misère.

« LÀ, MON GROS PORC, TU VAS COMPTER JUSQU’À 10. À 10, TU POURRAS TE LEVER ET ALLER DANS LA SECTION 101. LA COUPE EST LÀ. RANGÉE 10. COMME LE NUMÉRO DE GUY LAFLEUR. »

Au moment exact où Pelchat commença à compter, deux hélicoptères de la police apparurent au-dessus du Stade. Carmen vit des hommes-araignées se laisser glisser sur de longues cordes, vers le terrain d’athlétisme. Elle échappa son porte-voix.

« Marteau, pèse sur le gaz. Viiiiiiiite ! »

Chicoine s’exécuta illico. Heureusement, il connaissait le site par cœur. Il s’engouffra rapidement dans les entrailles du stade, par le tunnel des marathoniens. Une fois sous le béton, il entraîna Carmen dans une suite de labyrinthes, jusqu’à une sortie de secours, au coin nord-est du Stade. Le colosse ouvrit tranquillement la porte. La voie était libre. Son plan avait fonctionné. Ils traversèrent la rue jusqu’aux pyramides olympiques, où Anita Bling les attendait dans sa Cadillac.

« On est riches, Marteau ! On est riches ! »

Une fois à l’abri des regards, dans la voiture, Carmen plongea ses deux mains dans la valise et en ressortit une dizaine de liasses, qu’elle remit à son complice pour ses bons services. Chicoine commença à compter sa paie. Il cessa aussitôt.

« Les chiens sales. C’est pas des billets de 100 $, Carmen. C’est juste des une piasse ! »

* * *

À l’intérieur du Stade, les hommes-araignées avaient sécurisé un périmètre autour de Michel Pelchat. L’agent se releva tranquillement. Il enfila ses pantalons, puis se dirigea vers la section 101, rangée 10, afin d’aller recueillir la Coupe Stanley.

Sous les lumières des hélicoptères, le trophée scintillait. Pelchat s’en approcha, comme si c’était le Saint-Graal. Il repensa à son parcours dans le hockey. À toutes ces gueules qu’il avait cassées, dans le junior, en espérant qu’un jour, un recruteur du Canadien le remarque. Jour qui n’arriva jamais.

Pelchat n’avait peut-être jamais gagné la Coupe. Mais aujourd’hui, il avait fait mieux. Il l’avait sauvée. Sous le regard admiratif de ses collègues, Pelchat saisit la Coupe et la souleva au-dessus de sa tête. Les boys hurlaient, comme si le Canadien venait de ramener la Coupe à Montréal après une léthargie de deux ans.

« Valderi, Valdera, Valderiiiiiiii, Valdera-a-a-a-a-a ! »

« Hey, Pelchat, il y a quelque chose en-dessous de la Coupe », lui lança un de ses confrères. L’agent passa sa main sous la Coupe. Il trouva une enveloppe blanche, collée avec du ruban électrique. Il l’ouvrit avec ses dents. À l’intérieur, il y avait un message, écrit à la dactylo.

Un nouveau manifeste.

« DÉCLARATION DE GUERRE – DEUXIÈME ACTE

Mercredi 19 mai, Montréal — La Coupe Stanley, c’était juste notre amuse-gueule. Maintenant, passons au plat de résistance. Au grand spectacle.

Requins, vautours, cochons, vous nous avez volés ? On vous a volés. Vous nous avez humiliés ? À notre tour de vous humilier. Ça va se passer en trois étapes. Chaque fois, en direct, sur Radio-Canada et Télé-Métropole.

1– Jeudi à 20 h, le ministre phallocrate des Finances démissionnera habillé en Bobino.

2– Vendredi à 20 h, le ministre machiste de la Justice démissionnera habillé en Souris verte.

3– Samedi à 20 h, le chef corrompu de la police de Montréal démissionnera habillé en Fanfreluche.

Si vous refusez, nous exécuterons notre nouvel otage, votre bon ami l’enquêteur Baptiste Bombardier.

À vous de jouer.

La cellule Nike. »

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Ceci est une œuvre de fiction. Le récit emprunte le nom de personnages réels, mais tous les éléments rapportés dans ce polar sont le fruit de l’imagination débordante de nos chroniqueurs et journalistes.