Au lendemain de la condamnation de Michael Spavor à 11 ans de prison pour « espionnage », l’Union européenne et les États-Unis dénoncent le « verdict arbitraire » des autorités chinoises. Ottawa continue à négocier avec Pékin pour la libération du Canadien, alors que les audiences concernant l’extradition de Meng Wanzhou ont repris mercredi à Vancouver.

Florence Morin-Martel
Florence Morin-Martel La Presse

« Cette décision a été prise après un processus qui manque à la fois d’équité et de transparence », a soutenu le ministre des Affaires étrangères, Marc Garneau, lors d’une déclaration publique, mercredi. Il a également réitéré qu’Ottawa continuait à se battre pour la libération du Canadien. Le ministre n’a toutefois pas donné de détails au sujet des négociations pour la libération de Michael Spavor.

PHOTO TIRÉE D’UNE VIDÉO, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Détenu en Chine depuis 2018, Michael Spavor a été condamné à 11 ans de prison par un tribunal chinois mercredi.

Le même jour, Antony Blinken, secrétaire d’État américain, a sommé les autorités chinoises de libérer « immédiatement » et « sans condition » le Canadien. De son côté, le président du Conseil européen, Charles Michel, a écrit sur Twitter que les « détentions arbitraires » n’avaient pas leur place dans les relations internationales.

Au Canada, le Bloc québécois a dénoncé les décisions des autorités chinoises concernant Michael Spavor et un autre Canadien, Robert Schellenberg. L’appel de ce dernier, condamné à mort, a été rejeté mardi par un tribunal chinois. « Nous demandons au ministre Garneau de déployer tous les efforts possibles afin de faire annuler ces décisions inhumaines, arbitraires et déraisonnables », ont déclaré Stéphane Bergeron, porte-parole en matière d’affaires étrangères, et Alexis Brunelle-Duceppe, porte-parole en matière de droits de la personne.

Le consultant Michael Spavor et l’ancien diplomate Michael Kovrig ont été arrêtés en décembre 2018 et sont détenus depuis en Chine. Dix jours avant leur arrestation, Meng Wanzhou, dirigeante de Huawei, avait été arrêtée au Canada à la demande des États-Unis. Washington l’accusait alors d’avoir menti à la banque britannique HSBC afin de contourner les sanctions américaines contre l’Iran. La dernière phase des audiences consacrées à l’examen du dossier d’extradition de Meng Wanzhou a par ailleurs commencé mercredi devant un tribunal de Vancouver.

La date du verdict de Michael Kovrig est toujours inconnue.

« On craignait bien pire »

Jean-François Lépine, ancien représentant du Québec en Chine, estime que la tombée du verdict de Michael Spavor constitue une étape importante. « On sait à quoi on a affaire et on peut négocier sur une base réelle », précise-t-il. Ce dernier croit qu’un verdict semblable à celui de Michael Spavor attend Michael Kovrig.

« On craignait bien pire, on croyait qu’il y aurait une condamnation à mort, explique Jacques Lévesque, professeur émérite au département de science politique de l’Université du Québec à Montréal. Ça aurait été tout à fait dramatique et aurait marqué une dégradation beaucoup plus forte des relations entre le Canada et la Chine. »

Dénoncer la « diplomatie de prise d’otages » de l’État chinois demeure primordial, soutient Jean-François Lépine.

Les autres pays savent très bien que si le Canada en est victime, tous les pays qui sont nos alliés naturels peuvent en être victimes aussi. C’est ce qui est le plus grave.

Jean-François Lépine, ancien représentant du Québec en Chine

Mis à part les protestations verbales en solidarité avec le Canada, les pays étrangers n’imposeront pas de nouvelles sanctions à la Chine, estime Jacques Lévesque. « Tant et aussi longtemps qu’on reste à ce niveau-là, il n’y aura pas d’escalade. »

Jacques Lévesque rappelle que Meng Wanzhou représente l’une des entreprises les plus rentables et les plus fortes du pays. « Les Chinois ont l’intention de ne pas aggraver les choses, souligne-t-il. Mais en même temps, ils ne vont rien lâcher sur la question centrale de la libération d’un personnage très important pour eux. »

Sécurité des Canadiens en Chine

Les Canadiens sur le sol chinois doivent-ils craindre pour leur sécurité ? Pas forcément, puisque les cas des deux Michael sont isolés, estime Jean-François Lépine. « Mais il faut faire vraiment attention, poursuit-il. Ça montre le degré d’arbitraire de la justice dans un pays qui se prétend une grande puissance. »

Avec la démonstration faite avec les deux Michael, la Chine « n’a pas besoin de nouveaux otages », selon Jacques Lévesque.

Le gouvernement Trudeau qualifié de « lâche »

L’an dernier, la juriste canadienne Louise Arbour avait soutenu que le Canada n’avait pas intérêt à procéder à la demande d’extradition de Meng Wanzhou de la part des États-Unis. Elle avait avancé que les sanctions unilatérales américaines contre l’Iran n’avaient jamais été appliquées par le gouvernement canadien.

Jacques Lévesque est de cet avis et qualifie la demande des Américains d’« épreuve de force » envers leur concurrent économique chinois. « C’est le Canada qui paie le prix de cette détérioration des rapports entre les États-Unis et la Chine », résume-t-il.

« Il y a eu une lâcheté de la part du gouvernement Trudeau et c’est pour ça que les choses traînent, soutient ce dernier. S’il avait laissé partir [Meng Wanzhou], l’affaire se serait réglée dans les 24 heures. On aurait libéré les deux Canadiens. »

Phase finale des audiences d'extradition de Meng Wanzhou

Les États-Unis ont assemblé un dossier contre la dirigeante de Huawei, Meng Wanzhou, qui montre que ses actions répondent à la définition classique de « malhonnêteté commerciale », a déclaré un avocat du procureur général du Canada, alors que l’audience formelle d’extradition de la dirigeante de Huawei entre dans sa phase finale devant la Cour suprême de la Colombie-Britannique. Robert Frater a déclaré que les allégations concernant ce que Meng Wanzhou a dit et n’a pas dit dans une présentation à la banque internationale HSBC, en 2013, représentent des éléments essentiels de fraude, et qu’elle devrait être extradée pour faire face à des accusations. « Les preuves de malhonnêteté dans cette affaire, selon nous, sont très claires », a déclaré Robert Frater au juge mercredi. La tâche de la juge en chef adjointe Heather Holmes lors de l’audience d’extradition n’est pas de déterminer si Meng Wanzhou est coupable, mais de décider si les États-Unis ont fourni des preuves suffisantes pour étayer un dossier contre elle, a précisé le procureur. L’équipe de Meng Wanzhou devrait répondre aux arguments du gouvernement en matière d’extradition à partir de vendredi et l’audience devrait se terminer d’ici le 20 août, bien que la juge puisse mettre des mois à préparer une décision.

La Presse Canadienne