(Ottawa) L’ancien premier ministre libéral Paul Martin dit d’elle qu’elle a un « énorme cœur ». Le chef autochtone Ghislain Picard considère qu’elle était « le meilleur choix ». La sélection de la leader inuite Mary Simon au poste de gouverneure générale a été saluée d’un bout à l’autre du pays, bien que son incapacité à s’exprimer en français ait été remarquée.

Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse

Née dans le hameau de Kangiqsualujjuaq, au Nunavik, dans le nord du Québec, la future représentante de la reine Élisabeth II au Canada a vu neiger. Au cours de sa carrière, elle a été animatrice de radio à CBC, représentante autochtone lors de pourparlers majeurs avec Ottawa, ambassadrice aux affaires circumpolaires et ambassadrice au Danemark.

« Aujourd’hui, après 154 ans [depuis les débuts de la fédération canadienne], notre pays franchit une étape historique. Je ne peux penser à une meilleure personne pour être à la hauteur de ce moment », a déclaré Justin Trudeau, mardi, en conférence de presse au côté de Mary Simon.

Car la nomination survient dans un contexte « difficile », a convenu le premier ministre au Musée canadien de l’histoire – de l’autre côté de la rivière des Outaouais, au sommet de la tour de la Paix, l’unifolié est toujours en berne, dans la foulée de la découverte de centaines de sépultures anonymes sur les sites d’anciens pensionnats autochtones.

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE

De gauche à droite : Sophie Grégoire Trudeau, le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, la nouvelle gouverneure générale du Canada, Mary Simon, et son mari, Whit Fraser

S’il y a bien une personne qui peut aider le pays à panser ses plaies et à faire progresser le processus de réconciliation, c’est Mary Simon, croit l’ex-premier ministre Paul Martin, qui a côtoyé la femme de 73 ans. « Elle a une énorme compétence, et elle a une profonde connaissance du Canada », soutient-il en entrevue avec La Presse.

« Nous avons tous, maintenant, une reconnaissance des malheurs qui ont touché notre pays, et je pense qu’il faut reconnaître à quel point il va falloir changer notre optique. Et je crois que Mary va pouvoir nous aider et nous guider », dit l’ancien dirigeant, louant au passage l’« énorme cœur » de la diplomate et défenseuse des droits autochtones.

Le chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, Ghislain Picard, salue aussi avec enthousiasme la sélection de Justin Trudeau. « Je pense qu’on ne pouvait pas faire un meilleur choix [dans le contexte] où la barre, c’était que finalement, finalement, on allait avoir un gouverneur général qui soit autochtone », lance-t-il dans un entretien.

Un double emploi ?

Les autochtones ne forment pas un bloc monolithique au Canada, et certains conçoivent mal qu’un des leurs représente la Couronne britannique. « On demande à Mme Simon d’occuper un rôle prépondérant dans ce qui reste un système de gouvernance colonial », a d’ailleurs réagi l’Association des femmes autochtones du Canada, mardi.

La principale intéressée, qui a jeté un coup d’œil à des notes écrites à quelques reprises au fil de la conférence de presse, a assuré qu’elle n’y voyait « pas de conflit » lorsqu’on l’a interrogée à ce sujet. « Je comprends très bien mon rôle. Il est apolitique », a dit celle qui avait lancé une pétition en ligne pour enjoindre aux premiers ministres du Canada et du Québec de décréter l’état d’urgence au Nunavik après une vague de suicides en 2018. Une vague qui a emporté sa nièce de 22 ans.

Je comprends, comme autochtone, qu’il y a de la douleur et de la souffrance partout au pays. Mais il faut se réconcilier avec le passé, et je vais m’assurer que les Canadiens, ensemble, bâtissent un meilleur Canada.

Mary Simon, nouvelle gouverneure générale du Canada et première personne issue des peuples autochtones à occuper ce poste

Le politologue Philippe Lagassé suivra étroitement la façon dont elle s’acquittera de son mandat. « Si elle s’exprime de façon honnête et directe sur les effets historiques et actuels de l’entreprise coloniale, ça peut faire avancer la réconciliation », expose-t-il en entrevue.

En revanche, si le gouvernement fédéral ne bouge pas de façon assez significative dans les dossiers autochtones, « ça va être plus problématique », et cette nomination n’aura peut-être plus qu’une « valeur symbolique », analyse le professeur associé à l’Université Carleton, à Ottawa.

« Mon bilinguisme est inuktitut et anglais »

Lorsqu’elle s’est présentée devant la population, celle qui est la 30e personne à occuper le poste de gouverneur général du Canada a prononcé ses premiers mots en inuktitut. « Mon bilinguisme est inuktitut et anglais », a laissé tomber celle qui se voit confier les rênes de Rideau Hall après la démission de Julie Payette sur fond de scandale, il y a près de six mois. Si elle ne maîtrise pas la langue française, c’est parce qu’elle a été « privée de l’occasion » de l’apprendre dans les écoles fédérales du Nord québécois.

Invité à se prononcer sur cette absence de maîtrise de l’une des deux langues officielles du Canada, Justin Trudeau a reconnu qu’il s’agissait là d’un « enjeu » sur lequel il faudrait « se pencher », et que celle sur qui il a jeté son dévolu comprenait l’importance « de pouvoir bien représenter tous les Canadiens ».

Des propos qu’a approuvés Mary Simon, s’engageant à apprendre la langue de Molière.

Le malaise était cependant palpable chez quelques-uns. La présidente de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada, Liane Roy, ainsi que le commissaire fédéral aux langues officielles, Raymond Théberge, l’ont exprimé poliment.

Le premier ministre crée un précédent qui remet en cause la convention voulant que le poste de gouverneur général soit occupé par une personne pouvant s’exprimer dès sa nomination dans les deux langues officielles du pays.

Liane Roy, présidente de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada

La ministre fédérale des Langues officielles, Mélanie Joly, qui vient de déposer un projet de loi imposant le bilinguisme (anglais et français) pour les juges de la Cour suprême du Canada, n’a pas formulé de commentaires sur la nomination.

Selon le professeur Lagassé, le gouvernement de Justin Trudeau a calculé qu’il avait davantage à gagner qu’à perdre sur le plan politique : peut-être s’est-on dit « que dans les circonstances actuelles, il valait mieux mettre l’accent sur la réconciliation », avance-t-il en entrevue.

Le Parti conservateur et le Bloc québécois ont initialement applaudi la nomination libérale, avant d’émettre des critiques sur l’incapacité de Mary Simon à s’exprimer en français. La reine Élisabeth II, elle, a donné son sceau d’approbation à ce choix, s’en disant « ravie ».

Mary Simon en cinq temps

  • Elle naît en 1947 à Kangiqsualujjuaq, au Nunavik (Québec). Elle est la fille d’une mère inuite et d’un père blanc qui travaillait dans le commerce de la fourrure à la Compagnie de la Baie d’Hudson.
  • Dans les années 1970, elle participe aux négociations de la Convention de la Baie James et du Nord québécois, conclue entre les Cris et les Inuits, le gouvernement de Robert Bourassa et Hydro-Québec.
  • Dans les années 1980, elle prend part, avec d’autres chefs autochtones, aux négociations menant au rapatriement de la Constitution canadienne, piloté par le gouvernement libéral de Pierre Elliott Trudeau.
  • En 1994, elle est nommée ambassadrice aux Affaires circumpolaires par Jean Chrétien, devenant la première Inuite à occuper un poste d’ambassadeur. Elle y reste jusqu’en 2003, occupant en parallèle les fonctions d’ambassadrice au Danemark de 1999 à 2001.
  • En 2006, elle accède à la présidence de l’Inuit Tapiriit Kanatami, un organisme qui veille sur les droits et intérêts des Inuits du Canada. En 2008, dans le cadre de cette fonction, elle présente devant la Chambre des communes une réponse aux excuses officielles de Stephen Harper sur les pensionnats autochtones.