(Ottawa) Le chef de l’Assemblée des Premières Nations (APN), Perry Bellegarde, estime que la découverte des restes de 215 enfants dans une fosse commune sur le site de l’ancien pensionnat de Kamloops montre au reste de la planète une image plus juste du Canada, celle d’un pays qui a commis un génocide à l’endroit des peuples autochtones.

Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

Dans une entrevue accordée à La Presse, M. Bellegarde s’est dit satisfait de l’intervention mercredi du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme dans ce triste dossier. Dans la foulée de la découverte du charnier, l’ONU a pressé tous les ordres de gouvernement du Canada d’enquêter sur les décès d’enfants autochtones et d’intensifier leurs efforts pour retrouver ceux qui avaient été portés disparus.

« J’accueille favorablement la démarche de l’ONU. Car la politique des pensionnats a constitué un génocide envers nos peuples. Deux choses ont nui aux Premières Nations au Canada. D’abord la colonisation et l’oppression, et cela s’est fait par l’entremise des pensionnats. Cela visait à tuer l’Indien dans l’enfant. Et la Loi sur les Indiens est l’autre politique néfaste. Nous ressentons toujours le traumatisme intergénérationnel à cause de ces deux politiques », a affirmé le leader autochtone.

Le chef de l’APN a fait valoir que le Canada ne pouvait plus échapper à ce sombre chapitre de son histoire. Certes, la récente découverte a secoué la population canadienne. Mais il prévient que cela n’est que la pointe de l’iceberg.

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Perry Bellegarde, chef de l’Assemblée des Premières Nations

Tout cela n’est pas nouveau pour nos peuples. Les survivants des pensionnats disent depuis des années qu’il y a eu des drames humains. Mais personne ne les croyait. Maintenant, nous avons des preuves horrifiantes, des preuves tragiques d’enfants qui sont morts, loin de leurs familles et de leurs parents, et de leurs communautés, et sans documentation. C’est un dur réveil pour beaucoup.

Perry Bellegarde, chef de l’Assemblée des Premières Nations

« Il faut se préparer à une longue et douloureuse période de fouilles et de découvertes. Cela va rouvrir de nombreuses plaies. Il faudra offrir du soutien psychologique à beaucoup et les aînés autochtones auront un rôle à jouer », a-t-il enchaîné.

Estimation en deçà de la réalité

Dans son rapport final, déposé il y a six ans, la Commission de vérité et réconciliation a consacré un long chapitre aux horreurs dans les pensionnats. À l’époque, on estimait que plus de 3000 enfants avaient perdu la vie durant leur séjour forcé dans les pensionnats. Mais cette estimation risque d’être bien en deçà de la réalité.

« Il faut faire des fouilles et identifier les corps. Il faut documenter le tout et il faut sécuriser les cimetières. Et il faut aussi avoir une cérémonie commémorative. Il faut rappeler que Kamloops est l’un des 139 pensionnats qui ont existé au Canada », a affirmé Perry Bellegarde, dont le mandat à la tête de l’APN prendra fin en juillet.

Il faut s’assurer de travailler de concert avec les chefs et les bandes et les survivants. Il faut également inclure les aînés. Il faut que cela soit fait avec le plus grand respect. On parle de vies humaines, dans ces fosses communes. Il ne faut pas les oublier. Il faut obtenir une justice réparatrice pour ces enfants innocents.

Perry Bellegarde, chef de l’Assemblée des Premières Nations

En entrevue, M. Bellegarde a d’ailleurs de nouveau pressé le gouvernement Trudeau d’accélérer le pas afin de mettre en œuvre l’ensemble des 94 recommandations contenues dans le rapport final de la Commission de vérité et réconciliation. « Cela fait six ans que le rapport a été remis. Et ce rapport ne devrait pas ramasser la poussière sur les tablettes de quiconque », a-t-il dit.

Certaines des recommandations portent justement sur les prochaines étapes que devraient suivre Ottawa et les provinces pour que les familles qui ont perdu des enfants dans les pensionnats connaissent la vérité.

Mercredi, le ministre des Services aux Autochtones, Marc Miller, a indiqué qu’Ottawa mettait à la disposition des peuples autochtones la somme de 27 millions pour effectuer les fouilles sur les sites des pensionnats.

En entrevue avec La Presse Canadienne, le ministre fédéral de la Justice, David Lametti, s’est dit prêt à envisager différentes voies judiciaires en ce qui concerne les pensionnats autochtones, en particulier la possibilité de protéger des cimetières clandestins et de criminaliser quiconque tenterait de les endommager ou de dissimuler des preuves.

« Paroles creuses »

De son côté, le chef adjoint du NPD, Alexandre Boulerice, a dénoncé les « paroles creuses » du premier ministre Justin Trudeau dans ce triste dossier. Car si M. Trudeau déclare son horreur devant la récente découverte et souligne que « les excuses ne suffisent plus », son gouvernement mène des batailles devant les tribunaux pour contester une décision du Tribunal canadien des droits de la personne sur le sous-financement des services de protection des enfants des Premières Nations dans les réserves ou encore pour réduire les indemnisations qui devraient être versées aux survivants des pensionnats.

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Alexandre Boulerice, chef adjoint du NPD

« C’est de l’hypocrisie. C’est grave. Il est inconcevable de voir le premier ministre qui dit que la relation la plus importante que l’on doit avoir, c’est celle avec les Premières Nations, et que l’on doit travailler pour la réconciliation. Mais en même temps, il paie des avocats en Cour fédérale pour contester des ordonnances du Tribunal canadien des droits de la personne. Il a aussi dépensé plus de 9,4 millions en frais d’avocats pour ne pas indemniser les victimes des pensionnats. Il faut le faire », a laissé tomber M. Boulerice.

Le NPD utilisera la journée de l’opposition ce jeudi pour présenter une motion sur la réponse adéquate que doit donner le gouvernement fédéral à la triste découverte au pensionnat de Kamloops.