Il s’est passé un phénomène inusité l’an dernier que l’on n’avait pas vu au Québec depuis 1961. Plus de Canadiens des autres provinces ont déménagé au Québec que l’inverse.

André Dubuc André Dubuc
La Presse

La différence entre les entrants, 26 321 personnes, et les sortants, 26 267, reste minime à 54 personnes, mais il s’agit d’un rarissime gain net.

Historiquement, le nombre de sortants dépasse celui des entrants par plusieurs milliers. Les provinces de prédilection des Québécois errants sont l’Ontario, l’Alberta et la Colombie-Britannique. Pas besoin de reculer loin à l’époque de grand-papa, le déficit migratoire interprovincial dépassait les 5775 pas plus tard qu’en 2018.

Tous les chiffres proviennent de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ).

« Ce sont des données provisoires, souligne Chantal Girard, démographe à l’ISQ. Les résultats finaux peuvent différer. Le petit surplus de 2019 pourrait se transformer en un léger déficit. Mais c’est certain que le bilan s’est amélioré par rapport aux années 2013-2014-2015-2016, où le solde négatif dépassait les 10 000 personnes. »

Mme Girard ne se risque pas à expliquer les raisons de cet embellissement, sinon que les entrants ont été plus nombreux que par le passé et les sortants, moins nombreux. Plus précisément, le nombre d’entrants, à 26 321, n’a jamais été aussi élevé depuis 1990. En ce qui a trait aux sortants, leur niveau, en légère baisse, se compare à celui des dernières années.

Mme Girard retient que le bilan avec l’Ontario, toujours négatif en 2019 avec une perte nette de 2582 personnes avec la province voisine, n’a jamais été aussi faible en 15 ans.

Encore plus remarquable, le Québec affiche des soldes positifs avec toutes les provinces et tous les territoires, hormis l’Ontario, une situation inédite en près de 50 ans.

Toutefois, certains soldes, comme celui avec la Colombie-Britannique (gain net de 25 personnes en faveur du Québec), pourraient basculer en territoire négatif avec la publication des données finales, insiste la démographe de l’ISQ.

Pour le professeur de démographie Marc Termote, de l’Université de Montréal, l’explication de cette embellie dans les mouvements migratoires canadiens réside dans la bonne performance économique de la province. « Le Québec a un plus bas taux de chômage que l’Ontario en 2019 » (5,1 % comparativement à 5,6 %), souligne-t-il.

M. Termote n’est pas surpris personnellement du revirement de tendance. « Depuis quelques années, le solde migratoire interprovincial est relativement bas et ne se compare en rien à ce qui prévalait dans les années 1960 et 1970. »

Le pire déficit ? En 1970, le nombre de sortants excédait le nombre d’entrants par plus de 41 000. C’était l’époque de l’émancipation des francophones et des actions terroristes revendiquées par le Front de libération du Québec. La province vivait l’exode des anglophones.

Depuis, le portrait de la migration au Québec se présente généralement comme suit : la province fait des gains avec l’immigration internationale. Ces gains sont toutefois amenuisés par le déficit enregistré dans les mouvements de population entre les provinces.

Gain de 91 000 personnes au Québec en 2019

Fort de ce premier résultat positif au chapitre de la migration interprovinciale en 2019, le Québec a connu son solde migratoire total (international + interprovincial + solde des résidents non permanents comme des travailleurs temporaires, étudiants et demandeurs d’asile) le plus élevé des 60 dernières années avec un gain de 91 383 personnes pour la seule année 2019. Le record précédent était de 71 800 personnes en 2018.

Les données ne disent pas si ce sont d’ex-Québécois qui reviennent aux sources ou si ce sont des Canadiens des autres provinces qui adoptent le Québec.

M. Termote est persuadé qu’il y a un peu des deux : des francophones qui reviennent au bercail parce que la manne pétrolière s’est tarie en Alberta, mais aussi des anglos qui mettent le cap sur Montréal pour le travail.

« Il existe des secteurs particulièrement attractifs, comme les jeux vidéo, la technologie, l’intelligence artificielle, pour lesquels il n’est pas nécessaire de maîtriser le français pour bien gagner sa vie », fait-il remarquer.

Excellent pour l’influence du Québec

Avoir un solde migratoire positif avec les autres provinces est une excellente nouvelle pour le Québec, croit Marc Termote. Il y a même des ramifications politiques si les gains nets devaient se répéter à l’avenir, avance l’universitaire qui a creusé la question dans le cadre d’un texte à paraître.

En contribuant à l’accroissement de la population québécoise, un solde migratoire interprovincial positif se traduit par davantage de transferts fédéraux en santé pour le Québec et moins pour la plupart des autres provinces. Ces transferts sont versés au prorata de la population. Autre élément à considérer, une province dont la population s’accroît au détriment des autres provinces finit par compter sur une représentation politique plus forte à la Chambre des communes à Ottawa.

Avant que la pandémie ne frappe au printemps, 2020 semblait confirmer l’attrait du Québec. Le solde migratoire interprovincial enregistrait un gain net de 412 personnes de janvier à mars.

Dans ce domaine comme dans bien d’autres, plus rien ne tient. On s’attend maintenant à une baisse spectaculaire des migrations, qu’elles soient internationales, interprovinciales ou même entre les régions du Québec.