(Ottawa) Après des mois de tergiversations de l’Iran, le Canada et ses alliés ont finalement pu obtenir les enregistreurs de bord de l’avion de ligne ukrainien abattu par les Gardiens de la révolution iraniens le 8 janvier.

Mike Blanchfield
La Presse canadienne

Les enquêteurs canadiens étaient à Paris lundi pour participer au téléchargement tant attendu des précieuses données de vol et des enregistrements des conversations dans la cabine de pilotage. Plus tôt ce mois-ci, l’Organisation de l’aviation civile iranienne attribuait la tragédie à une « erreur humaine », une conclusion qui ne satisfait pas le ministre canadien des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne.

« Il s’agit d’une étape indispensable dans l’enquête, qui est attendue depuis longtemps. Mais nous devons tous réaliser qu’il y a encore beaucoup de chemin à parcourir pour avoir une enquête complète sur la sécurité aérienne et la criminalité, où nous aurons une totale transparence et reddition de comptes, conformément aux normes internationales », a déclaré à La Presse Canadienne le ministre Champagne, lundi, alors qu’il quittait sa circonscription en Mauricie pour regagner Ottawa.

« L’Iran ne bougeait pas depuis plusieurs mois maintenant. Nous avons poussé, nous avons soulevé la question au conseil de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), en leur demandant de prendre des mesures », a ajouté M. Champagne.

Quelques heures plus tôt, lundi, le Bureau de la sécurité des transports du Canada (BST) avait confirmé qu’après quatre mois d’attente, les « boîtes noires » étaient finalement arrivées à Paris. Lorsqu’une agence de presse iranienne a annoncé que les boîtes noires avaient été expédiées samedi à Paris, le BST a dépêché une équipe pour assister au téléchargement des données.

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Les boîtes noires ont été remises au Bureau d’enquêtes et d’analyses, dont les bureaux sont installés au Bourget

Erreur humaine ?

M. Champagne avait déjà rejeté un premier rapport d’enquête, publié plus tôt en juillet par l’Organisation de l’aviation civile iranienne. L’agence attribuait à une « erreur humaine » le tir de missiles sur l’appareil du transporteur Ukraine International, le 8 janvier. L’avion s’est écrasé peu de temps après son décollage de l’aéroport de Téhéran, tuant les 176 personnes à bord, dont 55 citoyens canadiens et 30 résidants permanents, ainsi que des dizaines d’autres ayant des liens avec le Canada.

Le rapport de l’aviation civile iranienne décrit la chaîne d’évènements et conclut que le tir de missiles aurait pu être évité. La batterie mobile de missiles sol-air des Gardiens de la révolution qui visait le Boeing 737-800 n’avait pas été correctement réorientée après son déplacement, conclut l’organisme iranien. Selon ce rapport, les militaires responsables de la batterie de missiles ne pouvaient pas communiquer avec leur poste de commandement et ont tiré deux fois sur un avion qu’ils avaient mal identifié, sans obtenir l’approbation de leurs supérieurs.

« Ça ne peut pas simplement être le résultat d’une erreur humaine », a soutenu M. Champagne lundi. « De nos jours, aucune circonstance ne peut expliquer qu’un avion civil puisse être abattu simplement à cause d’une erreur humaine. » Le ministre canadien a également parlé à son homologue français, Jean-Yves Le Drain, lundi matin.

La journée de lundi marque une étape cruciale pour les familles en deuil qui cherchent des réponses dans cette tragédie. Téhéran avait d’abord nié sa responsabilité, mais le régime a été contraint de reconnaître les tirs de missiles lorsque des séquences vidéo sur les réseaux sociaux semblaient montrer au moins un missile frappant l’avion de ligne.

La tragédie s’est déroulée après que l’Iran a lancé des missiles en Irak sur deux bases militaires américaines en représailles contre les États-Unis, qui avaient tué un haut général iranien. Les familles des victimes se sont demandé pourquoi on avait permis à l’appareil de décoller dans de telles circonstances.

Des familles peu rassurées

Hamed Esmaeilion, un dentiste de Toronto dont la femme et la fille de neuf ans ont été tuées dans l’écrasement, a bien accueilli lundi l’obtention des boîtes noires. Mais il n’est toujours pas convaincu que Téhéran permettra maintenant la tenue d’une enquête internationale indépendante, compte tenu de ses tergiversations depuis des mois et des conclusions de l’agence iranienne.

« Ce rapport est risible », a soutenu M. Esmaeilion, qui est devenu le porte-parole des familles et des proches des victimes. « La question des boîtes noires, c’est une distraction, ici : il y a des questions plus importantes. »

Selon lui, les enquêteurs devraient se concentrer davantage sur le fonctionnement du système iranien « Tor », de conception russe. Connu de l’OTAN sous le nom de « SA-15 », ce système, monté sur un véhicule à chenilles, transporte un radar et une batterie de huit missiles.

M. Esmaeilion soutient que lorsqu’il a interrogé le BST sur ce qu’il savait du système Tor, l’agence a répondu qu’elle demanderait plus d’informations au ministère de la Défense. « C’est une autre partie de ce puzzle, mais il faut aussi savoir qui a gardé le ciel ouvert, et pourquoi ils ont détruit le site de l’écrasement », a déclaré M. Esmaeilion. « La boîte noire n’est pas le principal problème — nous le savons. »

M. Champagne a reconnu que les enregistreurs de vol ne seraient qu’une partie, quoiqu’importante, de l’enquête sur la sécurité aérienne et d’une enquête criminelle internationale pour identifier ceux qui ont abattu l’avion de ligne.

La présidente du BST, Kathy Fox, s’est réjouie « d’entamer enfin cette prochaine étape, un jalon important dans ce qui doit être une enquête de sécurité minutieuse et transparente » dans la tragédie. « Nous espérons que les données tirées de ces enregistreurs pourront fournir des renseignements supplémentaires utiles pour éclairer l’enquête. En fin de compte, cela aidera les familles à faire leur deuil et leur apportera des réponses. »

Le délégué de l’Iran auprès de l’OACI avait déclaré à l’organisation le 11 mars que les données de vol et les enregistreurs vocaux du poste de pilotage seraient envoyés aux enquêteurs de l’aviation ukrainienne avant le 25 mars, mais Téhéran a ensuite mis en cause la pandémie de COVID-19 pour le retard de plusieurs mois. Le Royaume-Uni, l’Ukraine, l’Afghanistan et la Suède ont également perdu des citoyens dans l’écrasement et ces pays ont formé une alliance avec le Canada pour maintenir la pression sur le régime iranien.