Quelque 145 ex-ambassadeurs, universitaires et chercheurs d'un peu partout sur la planète unissent leur voix pour réclamer la libération immédiate des Canadiens Michael Kovrig et Michael Spavor, arrêtés en Chine quelques jours à peine après l'arrestation d'une haute dirigeante de Huawei à Vancouver, et détenus depuis.

Mis à jour le 22 janv. 2019
FANNY LÉVESQUE LA PRESSE

« Ces arrestations envoient le message que ça pourrait nous arriver à nous aussi », tranche Guy Saint-Jacques, ex-ambassadeur du Canada en Chine. Il est l'un des 27 ex-diplomates qui ont signé une lettre adressée hier au président chinois Xi Jinping. « J'ose espérer que ça va inciter la Chine à réfléchir à ses comportements », ajoute-t-il.

L'arrestation en décembre dernier, 10 jours après celle de Meng Wanzhou, de ces deux ressortissants canadiens pour de vagues motifs de « risques à la sécurité nationale » de la Chine continue de susciter la controverse sur la scène internationale. Le Canada, qui a dénoncé « ces détentions arbitraires », fait d'ailleurs depuis le plein d'appuis chez ses alliés.

« C'est important de s'associer et de voir qu'il y a bien des gens à travers le monde [...] qui partagent notre perspective, à savoir que la règle du droit est là pour nous protéger tous, sans ingérence politique », a réaffirmé le premier ministre Justin Trudeau à l'issue d'une réunion de son caucus hier, saluant l'initiative des 145 signataires provenant de 19 pays.

M. Saint-Jacques croit d'ailleurs que la sortie des ex-diplomates doit « être complémentaire à la stratégie du gouvernement canadien qui est de rallier le maximum d'appuis », puisque c'est ce qui pourrait faire sourciller le gouvernement chinois, dit-il, étant donné que la Chine « reste quand même préoccupée par son image » sur l'échiquier mondial.

« PRÉCÉDENT DANGEREUX »

Selon Guy Saint-Jacques, la détention de M. Kovrig notamment, qui est un ex-diplomate à Pékin, constitue un « dangereux précédent » qui porte atteinte à la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques en ne respectant pas l'immunité à laquelle ont droit les diplomates et même ceux qui quittent leurs fonctions, selon diverses conditions.

« Si les Chinois se mettent à arrêter d'anciens diplomates en faisant fi des conventions [...] il s'agit d'une question fondamentale sur le plan des relations internationales. » - Guy Saint-Jacques, ambassadeur du Canada en Chine de 2012 à 2016

La situation n'est d'ailleurs pas plus rassurante pour les chercheurs et universitaires, poursuit-il.

« Plusieurs travaillent sur des sujets qui sont délicats et qui pourraient être très facilement associés à la sécurité nationale de la Chine », estime M. Saint-Jacques. Dans leur lettre, les signataires expriment aussi leurs « profondes préoccupations » alors qu'ils possèdent tous cet intérêt commun de vouloir « comprendre » et « bâtir des ponts » avec la Chine.

Michael Kovrig travaillait avant son arrestation auprès de l'International Crisis Group, une organisation dont la mission est de « bâtir un monde plus pacifiste », est-il précisé dans la lettre, alors que Michael Spavor est un homme d'affaires qui « consacre son temps » à tisser des liens notamment entre l'empire du Milieu et la Corée du Nord.

« L'emprisonnement de messieurs Kovrig et Spavor envoie le message que le travail constructif comme le leur n'est pas le bienvenu et qu'il est même risqué en Chine », peut-on lire dans la lettre que La Presse a obtenue. « Cette situation ne fera que nous mener vers moins de dialogue et une plus grande méfiance », est-il écrit.

TENSIONS DIPLOMATIQUES

Les relations diplomatiques entre le Canada et la Chine ne cessent de se détériorer depuis l'arrestation, à la demande des États-Unis, de la directrice financière de Huawei, Meng Wanzhou. Les autorités la soupçonnent d'avoir commis une fraude liée à des contrats conclus avec l'Iran, violant les sanctions américaines décrétées contre Téhéran.

Son arrestation a provoqué l'ire du gouvernement chinois. S'en est suivie l'arrestation de MM. Kovrig et Spavor.

Une porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères a réitéré hier lors d'un point de presse que les Canadiens avaient été arrêtés « conformément à la loi pour leur implication dans des activités portant atteinte à la sécurité nationale ».

« Les citoyens étrangers sont les bienvenus ici », a-t-elle ajouté. « Tant qu'ils respectent les lois et les règlements chinois, il n'y a pas de quoi s'inquiéter. » 

Un troisième Canadien, qui était déjà emprisonné en Chine pour une affaire de trafic de drogues, a aussi vu sa peine s'alourdir la semaine dernière, ayant été condamné à la peine de mort.

- Avec Joël-Denis Bellavance, La Presse

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Les détenus canadiens maltraités

Les ressortissants canadiens Michael Kovrig et Michael Spavor seraient maltraités depuis leur détention, auraient indiqué vendredi dernier aux membres de la Chambre des communes l'ambassadeur du Canada en Chine, John McCallum. Le Globe and Mail rapporte que les deux Canadiens seraient notamment gardés dans des cellules éclairées jour et nuit. Ils seraient aussi soumis à de longs interrogatoires pouvant durer jusqu'à quatre heures. Toujours selon le Globe and Mail, les autorités consulaires ne seraient autorisées à visiter qu'une fois par mois les deux prisonniers pour une demi-heure seulement. Toutes leurs conversations seraient enregistrées et il ne leur serait pas permis d'échanger en français.