Quand les élus de Toronto lui ont retiré ses pouvoirs de maire, en novembre 2013, feu Rob Ford était si en colère qu'il a promis « la guerre », s'est élancé vers un spectateur et a bousculé un élu vétéran au passage.

Nicolas Bérubé LA PRESSE

À ses côtés, son frère Doug Ford a traité les spectateurs d'« abrutis ».

Près de cinq ans plus tard, Doug Ford est maintenant premier ministre de l'Ontario, et il vient de plonger le conseil municipal dans une crise rarement vue.

« Doug Ford fait ça pour venger son frère, il le fait parce qu'il détient le pouvoir », explique en entrevue avec La Presse Sarah Doucette, conseillère du district de Parkdale-High Park.

Conseillère municipale à Toronto depuis 2010, Sarah Doucette était de ceux qui ont voté pour retirer les pouvoirs à Rob Ford. Rob Ford est mort d'un cancer en 2016.

« Le maire Ford avait des problèmes d'alcool, il avait des problèmes de drogue... Il n'était pas apte à diriger la Ville. Son frère Doug ne nous a jamais pardonné d'avoir fait ça. »

- Sarah Doucette, conseillère du district de Parkdale-High Park

Hier, Doug Ford a obtenu la victoire juridique qu'il cherchait : le plus haut tribunal de l'Ontario a suspendu une décision qui empêchait la province de réduire de près de moitié la taille du conseil municipal de Toronto.

Lancé cet été en pleine campagne électorale municipale, le projet de Doug Ford de faire passer de 47 à 25 le nombre de conseillers de la plus grande ville du pays a plongé l'hôtel de ville dans le chaos et l'incertitude - et c'était le but, dit Mme Doucette.

« Je ne sais plus si c'est Rob ou Doug, mais dans une réunion du conseil municipal, je me souviens que l'un d'eux a dit qu'il fallait réduire le nombre de conseillers pour les forcer à "se battre l'un contre l'autre, comme dans The Hunger Games", dit-elle. Je me souviens du terme. »

« Il cause une situation difficile pour tout le monde »

Mme Doucette note que le premier ministre ontarien a le droit de revoir la façon dont est gouvernée la Ville de Toronto. Ce que ses collègues et elle déplorent, c'est que Doug Ford ait lancé ce projet sans avertissement le 27 juillet dernier, alors que la campagne électorale était en branle depuis déjà plusieurs mois.

« Des candidats ont pris des congés de leur emploi, ils ont fait imprimer des pancartes, des tracts. Là, tout ce matériel très coûteux est désuet, et les candidats apprennent que leur district vient de doubler, et qu'ils ont 60 000 foyers de plus à rejoindre... Doug Ford aurait pu attendre que l'élection soit terminée pour mener sa réforme. Au lieu de ça, il cause une situation difficile pour tout le monde. »

Mme Doucette a choisi de ne pas présenter sa candidature aux élections du 22 octobre, car elle juge que gouverner la Ville dans ces conditions sera rendu artificiellement difficile par cette réforme.

« Mon nouveau district comprendra 113 000 résidants, le double d'aujourd'hui. J'ai des employés brillants, mais les employés ne peuvent pas siéger dans les comités, siéger au conseil municipal, déposer des motions, et ils ne peuvent pas voter ! Dans mon district actuel, j'ai déjà des évènements chaque soir, et aussi les fins de semaine. Les citoyens de Toronto ne seront plus représentés efficacement à l'hôtel de ville. »

Les citoyens, « grands perdants » de la réforme

La raison donnée par l'administration Ford pour réduire la taille du gouvernement municipal de Toronto est que la mesure fera épargner de l'argent aux contribuables. M. Doucette croit au contraire que tous ces changements de dernière minute coûteront plus cher au Trésor public.

« Un conseiller municipal gagne 114 000 $ par année. Oui, la Ville va économiser sur ces salaires, mais les conseillers qui restent devront embaucher plus d'employés pour espérer faire leur travail. Aussi, l'hôtel de ville de Toronto vient d'être fraîchement rénové pour accueillir 47 conseillers. Les locaux ne sont pas conçus pour accueillir 25 conseillers qui auront chacun une plus grosse équipe. »

Les « plus grands perdants » de cette réforme, dit-elle, sont les citoyens de Toronto, qui auront plus de mal à avoir l'attention de leur conseiller municipal pour signaler des problèmes dans les parcs, les piscines, à propos du ramassage des ordures ou encore de l'entretien des rues. « Doug Ford se met les gens de Toronto à dos, mais aux dernières élections, ce n'est pas Toronto qui a voté pour lui, c'est le reste de l'Ontario. Ça ne l'inquiète pas. »