L'industrie des sables bitumineux pourrait avoir un nouveau débouché sur le Pacifique. La commission fédérale chargée d'évaluer le projet Northern Gateway, d'Enbridge, a donné son accord au pipeline de 7,9 milliards de dollars, le jugeant «d'intérêt public».

CHARLES CÔTÉ LA PRESSE

La décision finale revient au gouvernement fédéral, mais celle-ci ne fait pas de doute. Le ministre des Ressources naturelles, Joe Oliver, a défendu le pipeline depuis son annonce.

Le pipeline de 1177 kilomètres relierait Bruderheim, à l'est d'Edmonton, à Kitimat, en Colombie-Britannique. Un nouveau port pétrolier devra être construit sur la côte Ouest.

Cependant, l'opposition de la part de groupes autochtones le long du parcours n'a fait que grandir et les contestations juridiques risquent de pleuvoir.

La population de la Colombie-Britannique s'oppose aussi majoritairement au projet, qui est devenu un enjeu important de la politique provinciale.

La première ministre Christy Clark exige que cinq conditions soient remplies avant qu'elle n'approuve le projet. Cependant, cet automne, elle a convenu avec sa vis-à-vis albertaine, Alison Redford, de travailler conjointement à aplanir ces difficultés.

Le promoteur du projet s'est réjoui de l'appui de la commission. «Northern Gateway sera conçu de manière à protéger l'environnement naturel unique de la Colombie-Britannique, grâce à des mesures de prévention, d'intervention et de récupération de calibre mondial», a souligné Janet Holder, responsable du projet.

La commission fédérale, formée de responsables de l'Office national de l'énergie et de la Commission canadienne d'évaluation environnementale, a jugé que «la construction et [...] l'exploitation courante du projet n'entraîneraient pas d'effets environnementaux négatifs importants, sauf les effets cumulatifs pour certaines populations de caribous des bois et d'ours grizzlis».

Le risque d'un déversement important est jugé minime, mais les conséquences seraient graves, estime la commission: «Nous jugeons que, dans le cas improbable d'un déversement d'hydrocarbures de grande taille, il y aurait des effets négatifs importants sur les terres, les eaux ou les ressources qu'utilisent les résidants, les communautés et les groupes autochtones.»

Un risque important

Cependant, certains aspects importants n'auront pas été résolus au cours de l'évaluation du projet, notamment le risque que pose le bitume dilué, comparativement aux autres types de pétrole.

Le pétrole tiré des sables bitumineux a la consistance de la mélasse et il faut le mélanger avec environ 30% d'hydrocarbures légers afin de pouvoir le pomper.

Mais il se pourrait que le bitume dilué coule au lieu de flotter, ce qui rendrait pratiquement impossible le nettoyage d'un déversement, soit en mer, soit dans l'un des centaines de cours d'eau que le pipeline doit traverser.

«Il subsiste des doutes quant au comportement du bitume dilué déversé dans l'eau», conclut la commission.

Le projet devrait être assorti de 209 conditions, notamment le respect d'engagements pris par le promoteur, en particulier quant à la navigation dans le détroit de Douglas.

En effet, chaque pétrolier devra être équipé d'une double coque et être accompagné de deux remorqueurs et prendre deux pilotes à son bord.

Selon les écologistes, cela ne préviendra pas les dommages infligés aux mammifères marins, très sensibles au bruit.

Avec le doublement prévu de la production de pétrole en provenance des sables bitumineux d'ici 2025, le pipeline Northern Gateway est une pièce importante pour l'avenir de ce secteur énergétique, mais il a des concurrents, dont le doublement de la ligne de Kinder Morgan entre l'Alberta et le port de Vancouver, ainsi que les projets Keystone XL et Énergie Est, de TransCanada.

C'est pour cette raison que plusieurs groupes écologistes s'y sont opposés. Cependant, l'impact du projet sur l'environnement global, et notamment la question des gaz à effet de serre, n'a pas été examiné par la commission.

Deux pipelines, un port, 220 pétroliers

Northern Gateway comprend en fait deux pipelines. L'un, d'une capacité de 525 000 barils par jour, servira à livrer du bitume dilué (dilbit) à Kitimat, où un nouveau port sera construit. Dans l'autre tuyau, des condensats pétroliers seraient acheminés dans l'autre direction afin de servir de diluants pour le bitume, à raison de 193 000 barils par jour. Environ 220 pétroliers visiteraient chaque année le terminal de Kitimat, au fond d'un fjord de plus de 100 km, afin de prendre un chargement de bitume dilué ou de livrer du condensat.

Une «décision troublante», disent les libéraux

Le Parti libéral a qualifié la décision de «troublante au plus haut point». Le député Geoff Regan se dit d'accord avec la construction d'oléoducs, à condition que ces projets obtiennent l'adhésion des communautés locales et des autochtones.

Vu la controverse causée par le projet, il demande au premier ministre Stephen Harper de le rejeter. «M. Harper a passé ces dernières années à essayer de faire adopter à tout prix et à toute vapeur le projet Northern Gateway, en divisant inutilement la société civile au sein du Canada, en affaiblissant la protection de l'environnement du pays et en politisant le système d'évaluation environnemental par la même occasion», a dénoncé le député Regan.

«Le rapport de la commission représente une évaluation scientifique rigoureuse, ouverte et complète, a affirmé le ministre fédéral des Ressources naturelles, Joe Oliver, dans une déclaration écrite. Maintenant que nous avons reçu le rapport, nous allons l'examiner soigneusement, nous consulterons les groupes autochtones touchés, puis nous prendrons notre décision. Nous encourageons également chacune des parties intéressées à prendre le temps d'examiner le rapport.»

Le NPD a maintenu son opposition au projet, accusant le gouvernement Harper d'avoir «saccagé» les lois sur l'évaluation environnementale. «Nous avons été très clairs - le projet de Northern Gateway met en danger nos emplois et notre côte, a déclaré le député Peter Julian. Les conservateurs ont lancé une attaque massive contre les résidants de la Colombie-Britannique, les Premières Nations et les groupes environnementaux qui s'opposent à ce projet, a dit Peter Julian. Depuis trop longtemps, ils écartent les préoccupations du revers de la main.»

- Avec Martin Croteau