Il y a 25 ans aujourd'hui, la Cour suprême du Canada légalisait dans les faits l'avortement. Un quart de siècle plus tard, son accès est encore très inégal au pays. Pendant que le Québec offre gratuitement des avortements, dans l'anonymat d'une cinquantaine d'hôpitaux et de cliniques, les résidantes de l'Île-du-Prince-Édouard ne peuvent toujours pas se faire avorter dans leur province. Découragées, certaines femmes vont jusqu'à se rouer le ventre de coups ou à ingérer des cocktails de produits chimiques pour provoquer une fausse couche.

Mis à jour le 28 janv. 2013
Gabrielle Duchaine LA PRESSE

Lorsqu'elle a découvert qu'elle était enceinte, Katherine* a paniqué. À 18 ans, pas question de garder le bébé. Tout de suite, elle a voulu un avortement. «Mais je savais qu'il n'y en avait pas dans la province et je n'avais aucune idée d'où aller.» Elle s'est donc mise à avaler au hasard le contenu du cabinet de la pharmacie dans l'espoir de perdre le bébé. «Ça m'a rendue vraiment malade», se souvient la jeune femme. Elle a continué le manège durant plusieurs jours, ajoutant même des litres d'alcool et des mélanges de produits chimiques trouvés sur l'internet. Ça n'a pas fonctionné. Trop honteuse pour demander de l'aide à ses parents ou même à son médecin, elle a accouché sept mois plus tard.

L'histoire ne date pas des années 50 et ne se passe pas dans un pays du tiers-monde. Vingt-cinq ans après la décriminalisation de l'avortement au Canada, aucun médecin n'accepte de pratiquer l'intervention à l'Île-du-Prince-Édouard - soit par conviction, soit par peur de représailles. Les femmes qui souhaitent y avoir recours doivent voyager jusqu'à Halifax - où elles sont soignées gratuitement seulement lorsqu'elles arrivent à obtenir une référence d'un médecin de l'Île - ou se rendre dans une clinique privée de Fredericton.

Résultat: certaines deviennent si désespérées qu'elles vont jusqu'à se blesser physiquement dans l'espoir de perdre le bébé, selon une étude réalisée par la psychologue et professeure Colleen MacQuarrie. La chercheuse a interrogé des dizaines de citoyennes de l'Île qui ont eu ou voulu avoir un avortement par le passé. Leurs récits donnent froid dans le dos.

»Laissées à elles-mêmes»

Elle raconte notamment le cas d'une adolescente de 14 ans qui a réussi à provoquer une fausse couche en se jetant en bas des escaliers, puis en se laissant tomber sur un dossier de chaise jusqu'à ce que la patte du meuble cède. La jeune femme se saoulait pour éliminer les réflexes qui l'empêchaient de se laisser aller à cause de la douleur. Bien qu'extrême, son cas n'est pas unique.

«Il y en a qui ingèrent toutes sortes de choses. D'autres demandent à leurs conjoints de les frapper dans le ventre ou se rentrent des objets dans le vagin, raconte Mme MacQuarrie. Beaucoup de femmes ne savent pas vers qui se tourner pour avoir un avortement. Celles qui vont voir leur médecin sont nombreuses à se faire refuser une recommandation pour avoir droit au service gratuitement à Halifax parce que le médecin est contre. Alors, elles doivent payer cher pour aller à la clinique privée Morgentaler de Fredericton. Dans les deux cas, le trajet est long et les conditions sont difficiles. Des femmes m'ont raconté avoir saigné sur la banquette de l'autobus sur le chemin du retour. Malgré tout, il n'y a pas d'aide pour elles ici. Elles sont laissées à elles-mêmes.»

Dans la province rurale d'à peine 140 000 habitants, bien peu sont prêts à monter aux barricades. «Les groupes antichoix sont très forts et il y a encore beaucoup de préjugés», dit la psychologue.

Peur de représailles

Elle a raison. Un groupe pro-choix fondé en 2011 et qui ne compte que huit membres actifs et une centaine de militantes tente de convaincre des médecins de pratiquer l'intervention. Sans succès. Pourtant, comme dans le reste du pays, l'avortement est légal à l'Île-du-Prince-Édouard. «Si un médecin diplômé souhaitait en faire à l'hôpital, il aurait parfaitement le droit, du moment qu'il a la formation adéquate et qu'il arrive à obtenir du temps au bloc opératoire», assure le Dr Richard Wedge, directeur général intérimaire de Santé Î.-P.-É.. «Rien n'interdit non plus d'ouvrir une clinique privée», ajoute-t-il. Même Santé Î.-P.-É. a pris contact avec des médecins afin d'offrir le service. «Personne ne veut le faire. C'est une petite communauté ici et ils ne veulent pas être ciblés», dit le Dr Wedge. «Il y a des médecins qui sont de notre côté, mais ils ont peur de prendre parti», ajoute une porte-parole de l'Organisation pour les droits reproductifs de l'Île, qui n'a elle-même révélé que son prénom.

Des rumeurs voulant que trois ou quatre omnipraticiens prescrivent les médicaments nécessaires à un avortement chimique, efficace au tout début de la grossesse, circulent dans le milieu pro-choix. Ils ne s'annoncent pas et interdisent à celles qui ont recours à leurs services de publiciser leurs noms. La Presse en a retracé un. Il a catégoriquement refusé de nous parler, même sous le couvert de l'anonymat. Même les femmes en quête de ses services peinent à le joindre.

«Quand j'ai entendu parler de lui par une amie, j'ai téléphoné à son bureau pour avoir un rendez-vous. Je venais de tomber enceinte alors que ma plus jeune avait à peine quatre mois. Je n'étais pas prête pour un autre bébé et mon mari non plus», raconte une de ses patientes, qui exigé l'anonymat. «Pour moi, il était la lumière au bout du tunnel. Mais malgré plusieurs messages, il ne me rappelait pas. Je ne savais plus quoi faire. Je ne voulais pas en parler à mon médecin de famille, de peur qu'il soit contre la procédure et qu'il cesse de me suivre», confie la femme de 25 ans. C'est finalement ce qu'elle a fait. «Heureusement, il a compris. Il a dit que lui ne voulait pas faire l'avortement chimique, mais il a téléphoné à l'autre médecin de ma part pour l'assurer que je n'étais pas une militante antiavortement déguisée et j'ai pu interrompre la grossesse. Ç'a été un immense soulagement.»

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Quatre décennies de controverse

1969 Une modification au Code criminel permet les avortements pour des raisons médicales seulement lorsqu'ils sont autorisés par un comité d'avortement thérapeutique.

1988 L'avortement est officiellement décriminalisé par la Cour suprême du Canada, qui donne raison au Dr Henry Morgentaler et déclare inconstitutionnel l'ancien article du Code criminel qui traitait de cette pratique. Dans le cadre de son procès, le célèbre médecin soutenait que le Code criminel limitait la liberté des femmes.

1990 La Chambre des communes adopte un projet de loi (C-43) visant à criminaliser l'avortement à nouveau. En vertu de cette loi, obtenir un avortement aurait été considéré comme un acte punissable par un maximum de deux années de prison, à moins qu'un médecin n'ait déterminé que la poursuite de la grossesse menaçait la santé physique, mentale ou psychologique de la femme. Plusieurs médecins cessent de pratiquer des avortements par crainte de poursuites au criminel.

1991 Le Sénat rejette le projet de loi C-43 visant à criminaliser l'avortement. Depuis, il n'existe aucune loi fédérale portant sur l'avortement au Canada. L'avortement est ainsi un droit protégé par la Charte, mais sans réglementation précise.

2006-2010 Plusieurs projets de loi privés touchant de près ou de loin à la question de l'avortement et du foetus sont déposés par des députés conservateurs. L'un vise à criminaliser les avortements pratiqués après la 20e semaine de gestation. Un autre veut faire du mauvais traitement d'une femme enceinte une circonstance aggravante dans la détermination de la peine. Un troisième prévoit de protéger le droit du personnel médical à refuser de participer à un acte contraire à ses croyances. Tous sont battus.

2012 La motion du député conservateur Stephen Woodworth, qui demande la formation d'un comité parlementaire spécial pour déterminer à quel moment un foetus peut être qualifié d'être humain, est battue par 203 voix contre 91 à la Chambre des communes.

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L'accès à l'interruption de grossesse au Canada

Nunavut

> Le territoire couvre les frais d'avortement dans les hôpitaux jusqu'à 12 semaines de grossesse.

> Le régime d'assurance maladie couvre les frais de déplacement vers d'autres provinces au-delà de 12 semaines.

Yukon

> Le territoire couvre les frais d'avortement dans les hôpitaux jusqu'à 12 semaines de grossesse.

> Avortement chirurgical seulement.

> Le régime d'assurance maladie couvre les frais de déplacement vers d'autres provinces au-delà de 12 semaines.

Territoires du Nord-Ouest

> Le territoire couvre les frais d'avortement dans les hôpitaux jusqu'à 14 semaines de grossesse.

> Le régime d'assurance maladie couvre les frais de déplacement vers d'autres provinces au-delà de 14 semaines.

Colombie-Britannique

> La province couvre les frais d'avortement en milieu hospitalier ou en clinique jusqu'à 20 semaines.

> Des frais sont exigés pour les médicaments utilisés pour l'avortement médical.

Alberta

> La province couvre les frais d'avortement en milieu hospitalier ou en clinique jusqu'à 20 semaines.

Saskatchewan

> La province couvre les frais d'avortement en milieu hospitalier jusqu'à 14 semaines.

> Il n'y a pas de cliniques en Saskatchewan. Le gouvernement assume les frais pour permettre aux femmes d'aller aux deux cliniques situées en Alberta.

Manitoba

> La province couvre les frais d'avortement en milieu hospitalier ou en clinique jusqu'à 16 semaines.

Ontario

> La province couvre les frais d'avortement en milieu hospitalier ou en clinique jusqu'à 24 semaines.

Québec

> La province assume les frais pour les avortements pratiqués dans les hôpitaux, les CLSC et les cliniques jusqu'à 23 semaines.

> Dans les cliniques privées, Québec ne paie que les honoraires du médecin. Les autres frais sont assumés par la patiente.

Nouveau-Brunswick

> La province couvre les frais d'avortement en milieu hospitalier jusqu'à 16 semaines.

> La permission de deux médecins est nécessaire pour avoir un avortement en milieu hospitalier.

Nouvelle-Écosse

> La province couvre les frais d'avortement en milieu hospitalier jusqu'à 15 semaines et plus, selon les résultats de l'échographie.

Île-du-Prince-Édouard

> La province ne compte aucun établissement pratiquant l'avortement. La province assume les frais d'un avortement dans un hôpital d'Halifax jusqu'à 15 semaines et plus, selon les résultats de l'échographie, si la femme trouve un médecin disposé à la recommander à un hôpital.

Terre-Neuve-et-Labrador

> La province couvre les frais d'avortement en clinique jusqu'à 15 semaines.

Source: National Abortion Federation Canada