Le gouvernement et les syndicats ont chacun leurs torts dans la «dégringolade inacceptable» de l'industrie de la construction, et ils doivent maintenant s'asseoir ensemble pour ramener «la belle paix sociale» qui régnait autrefois sur les chantiers, affirme Jocelyn Dupuis, ancien directeur général de la FTQ-Construction.

Vincent Larouche LA PRESSE

Le controversé syndicaliste, qui s'était enfermé dans son mutisme après avoir été accusé de fraude, a décidé d'accorder une entrevue exclusive à La Presse lorsqu'il a constaté l'état de la situation sur les chantiers du Québec cette semaine.

«Ils devraient faire une médiation où tout le monde va participer. Avant d'adopter le projet de loi, ils devraient s'asseoir tout le monde ensemble, analyser ça, régler les problèmes et que tout le monde en sorte grandi», affirme-t-il.

Jocelyn Dupuis n'y fait pas l'unanimité, mais il connaît le milieu comme le fond de sa poche. Il a commencé sa carrière comme grutier sur la Côte-Nord, avant de devenir représentant syndical dans les années 80. En 1997, il se hisse à la tête de la FTQ-Construction, plus importante organisation syndicale de l'industrie. Il y restera 11 ans.

En 2009, Radio-Canada rend publiques ses imposantes allocations de dépense: jusqu'à 125 000$ pour à peine six mois. Jocelyn Dupuis est accusé criminellement de fraude l'année suivante. Le président de la FTQ, Michel Arsenault, affirme alors qu'un policier à la retraite lui avait confié que Dupuis faisait l'objet d'une enquête pour des liens avec le crime organisé.

La Presse révèle ensuite que le syndicaliste a travaillé comme représentant pour Carboneutre, entreprise contrôlée par des proches de la mafia.

Belle collaboration

Jocelyn Dupuis se dit convaincu d'être blanchi de toute accusation. Il a toujours affirmé qu'il attendrait la fin de son procès avant de s'exprimer sur l'industrie de la construction. Mais il ne pouvait plus se taire dans la situation actuelle.

Hier encore, des représentants syndicaux ont visité des dizaines de chantiers qui ont ensuite été désertés par les travailleurs. La FTQ-Construction et le Conseil conjoint des métiers de la construction martèlent sur toutes les tribunes qu'ils ne laisseront pas passer le projet de loi 33, qui leur enlèverait du poids au sein de la Commission de la construction (CCQ) en plus de mettre fin au placement syndical dans l'industrie.

La tension est montée à plusieurs endroits. En après-midi, la CCQ avait reçu une soixantaine de plaintes concernant une soixantaine de chantiers perturbés.

Jocelyn Dupuis déplore que l'industrie en soit rendue là. «Si on recule dans les 20 dernières années, il n'y a pas vraiment eu de conflit dans l'industrie de la construction. Je pense qu'on avait une belle paix sociale. Avec ses défauts et ses qualités», observe-t-il.

Il se dit surtout inquiet de la perte de poids des deux grands syndicats au sein de la CCQ. «La CCQ peut décider de la réglementation. Il ne faut pas y créer un déséquilibre. C'est ça, le danger. On avait une belle collaboration entre les associations patronales et syndicales. J'ai peur qu'on détruise notre régime unique, qui était un des meilleurs de l'Amérique du Nord. C'est pas mal plus important que le placement syndical, même si je comprends aussi l'importance du placement», dit-il.

Pour lui, la situation actuelle est un véritable gâchis. «En l'espace de trois ou quatre ans, il y a eu une dégringolade inacceptable dans l'industrie de la construction», lance-t-il. Il accuse le gouvernement Charest d'avoir cherché l'affrontement plutôt que la collaboration avec les deux grands syndicats.

Pris au dépourvu?

Il n'est pas tendre non plus avec la nouvelle direction de son ancien syndicat. Les dirigeants syndicaux ont leurs torts, souligne-t-il. Selon lui, la colère des travailleurs est justifiée, mais les perturbations des derniers jours montrent un mouvement syndical pris au dépourvu, à la dernière minute, qui n'a pas su s'intéresser à temps aux changements législatifs qui se préparaient.

«Les personnes en place n'ont pas vu venir le bateau, déplore-t-il. Maintenant que ça ferme de partout, le gouvernement va être content, il va dire que c'est la faute des gros bras. Pourtant, ce n'était pas une question de gros bras.»

L'ancien directeur général croit que la FTQ-Construction a raté une occasion de réagir lorsque le gouvernement a congédié André Ménard, ancien président de la CCQ, «un gars qui avait à coeur l'industrie de la construction». À son époque, il dit avoir multiplié les démarches auprès du gouvernement pour assurer une bonne représentation des syndicats à la CCQ. Il se demande si ses successeurs, «peu expérimentés», n'ont pas négligé de faire comprendre leur point de vue aux élus avant le dépôt du projet de loi.

Il déplore aussi que son ancienne organisation n'ait pas manoeuvré pour s'assurer d'être représentée sur le comité de travail qui a proposé les changements législatifs à la ministre.

«Ils ont dit qu'ils allaient attendre le rapport. Puis le rapport est sorti et il était déjà trop tard», dit-il.