Des milliers de kilomètres séparent Paola Ortiz de ses deux enfants. Il y a un mois, cette Mexicaine, mère de deux enfants nés au Canada, a été expulsée dans son pays d'origine. Pour ne pas les priver de soins de santé, elle a laissé derrière elle Dennyse, 4 ans, et Kinich, 2 ans. Autour des enfants, un réseau de solidarité s'est noué, grâce aux proches de Paola et à la clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles. Mais les enfants ne comprennent toujours pas pourquoi leur mère les a quittés. Nous avons retrouvé Paola Ortiz près de Mexico. Terrorisée à l'idée de revivre les violences d'un homme qu'elle a fui il y a six ans, elle mène une vie de fugitive. Elle rêve toujours de revenir au Canada.

Anabelle Nicoud LA PRESSE

Le rendez-vous est donné au coin d'une rue, quelque part dans l'immense banlieue de Mexico. Il faut avaler des kilomètres d'asphalte pour que le béton commence à s'effacer. Peu à peu, de petites maisons, accrochées aux collines, apparaissent.

Il est midi, au croisement de deux rues étroites, baignées de soleil. La musique s'échappe d'un petit commerce. Un camion de fourrière, qui ramasse les chiens errants, passe, suivi de quelques voitures pétaradantes. Un bus recrache deux femmes. L'une d'entre elles porte des verres fumés, un manteau, une jupe longue et une écharpe.

C'est Paola Ortiz.

Elle nous entraîne chez l'une de ses amies. Une fois entrée, elle ôte ses lunettes et son écharpe. Depuis son retour au Mexique, explique-t-elle, elle ne sort jamais sans cet attirail. Elle a adopté une coupe courte et une nouvelle couleur de cheveux.

Elle a peur.

Paola Ortiz a été expulsée vers le Mexique il y a bientôt un mois. Elle mène la vie d'une fugitive, se déplaçant sans cesse d'un abri à l'autre. Des amis l'hébergent à tour de rôle. Elle ne reste jamais plus de quelques jours dans le même quartier, et passe ses journées cloîtrée. Aller rendre visite à sa grand-mère, qui vit non loin de là, elle n'y compte même pas.

«J'ai trop peur, dit-elle. Je dois tout le temps me changer, je ne peux jamais rester au même endroit. Tout ce stress me tourne la tête.»

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Paola Ortiz a fui le Mexique il y a six ans. Elle ne pouvait plus supporter les coups, sévices sexuels et insultes dont l'abreuvait son conjoint, officier de la police fédérale mexicaine. La ville de Mexico peut bien être immense, nulle part elle ne se sentait à l'abri de cet homme.

Une fois, elle est partie jusqu'au Yucatan. Elle se pensait en sécurité. Elle se trompait. «Un jour, je suis sortie du dépanneur, et il était là. Il m'a remise dans la voiture, m'a passé les menottes, attachée et ramenée à la maison», se souvient-elle. Les coups ont suivi.

L'aller simple pour Montréal que lui offre alors son père est son laissez-passer pour une nouvelle vie. Loin de Mexico.

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Paola Ortiz passe les années qui suivent son arrivée à Montréal à tenter de trouver un moyen de rester légalement au Canada. L'asile lui est refusé. Ses démarches échouent les unes après les autres. Plusieurs mesures de renvoi sont prises contre elles. Mais elle parvient toujours à rester.

C'est que sa vie a suivi son cours: elle donne naissance à une fille, Dennyse, puis à un garçon, Kinich. Tous deux sont canadiens et tous deux ont des problèmes de santé: l'aînée, 4 ans, a des problèmes auditifs. Le petit de 2 ans est autiste.

Mais à Pointe Saint-Charles, elle trouve sa place au sein d'une communauté tissée serré. Elle travaille, et croit ses problèmes réglés quand elle reçoit, l'été dernier, son certificat de sélection du Québec (CSQ), première étape pour obtenir la résidence permanente.

Ce n'est pas l'avis d'Immigration Canada. Après un séjour en détention, elle est renvoyée vers le Mexique. Pour ne pas priver ses enfants de soins de santé indispensables, pour ne pas leur imposer une vie de fuite, elle choisit de les laisser à Montréal.

«L'Immigration, c'est terrible. C'est comme une maladie: on a peur, les familles sont séparées. On ne peut pas vivre. Mais même l'Immigration, c'est mieux qu'ici.»

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Au Mexique, Paola est rongée par l'angoisse et la tristesse. Les larmes ne sont jamais loin quand elle évoque ses deux petits. «Mes bébés me manquent. Penser à eux me fait mal», dit-elle.

Tous deux ignorent pourquoi leur mère n'était plus à la maison à leur réveil, un matin de septembre.

Alors, Dennyse imagine des raisons à cette disparition. Parfois, elle se dit que sa mère est prisonnière d'un dragon blanc, qui ne veut pas la libérer. D'autres fois, elle pense que c'est la colère qui l'a fait partir. Alors elle s'en veut.

«Ma fille me demande: "maman, pourquoi tu es fâchée, pourquoi tu ne reviens pas?" Elle veut que je revienne à la maison, elle dit qu'elle m'aime. Elle ne comprend pas, et le petit non plus. Tout ça me fait mal.»

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Cachée dans l'immensité de Mexico, Paola Ortiz a mis sa vie entre parenthèses. Elle ne peut pas travailler, parce qu'elle craint que cela ne remette son ex-conjoint sur sa piste: elle n'a donc pas accès au système de santé de son pays.

«J'espère qu'il m'a oubliée. Mais je reste incognito, je ne cherche pas à savoir», dit-elle.

À son retour, la vie mexicaine lui est revenue en plein visage. Les longues distances. Les embouteillages monstrueux. Et la violence. Elle raconte l'agression armée qu'elle a vécue, avec les autres usagers d'un bus, quelques jours après son retour. Un récit qui n'étonne même pas les Mexicains à qui elle le raconte.

«C'est la vie ici», dit-elle.

Paola Ortiz s'était habituée au calme des rues de Pointe Saint-Charles, à traverser sur les passages piétons, à se déplacer partout à vélo, ses enfants bien assis dans une poussette accrochée derrière elle. Aux longs hivers, et à la neige qu'elle aime tant. Aujourd'hui, elle trouve que Mexico est encore plus peuplé, plus tentaculaire, et plus dangereux qu'avant.

«Comment aurais-je fait pour amener mes enfants ici?», demande-t-elle.

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Les autorités du district fédéral de Mexico se sont attaquées au problème de la violence domestique il y a un an. Une nouvelle loi protège les femmes des sévices de leurs compagnons. Les peines de prison sont plus lourdes, et la protection des victimes, plus grande.

«Les femmes sont plus protégées par la loi, mais elles ont toujours peur de dénoncer celui qui les frappe, dit Eduardo Alvarez, avocat au ministère de la Défense publique. Les gens ne connaissent pas encore les bénéfices qu'ils peuvent obtenir en dénonçant leur agresseur.»

L'intention du législateur est là, mais dans la pratique, la situation des femmes reste difficile à Mexico. La ville compte encore très peu de refuges pour femmes battues (seulement quatre pour près de 20 millions d'habitants dans le district fédéral). «La solution, ce serait l'éducation. Mais c'est difficile de faire changer les mentalités», croit cet avocat.

Paola, elle, reste sceptique, et continuera à se cacher. «Tout est possible ici», dit-elle.

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À Montréal, un réseau de solidarité s'est tissé autour de Paola, Dennyse et Kinich. Les proches de la jeune femme se relaient auprès des enfants, qui sont suivis à la clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles.

«C'est un choix déchirant pour une mère. Il y a beaucoup d'abnégation là-dedans. C'est une maman très proche de ses enfants, qui a préféré se séparer d'eux pour leur bien-être. Être témoin de ça, c'est très troublant», dit Maria Costa, travailleuse sociale à la clinique de Pointe Saint-Charles.

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Il y a eu des larmes, mais Paola Ortiz ne veut plus pleurer.

«Je dois rester forte, je dois rester positive», dit-elle.

Cette diplômée en architecture de l'Université de Mexico imagine ce qu'elle fera à son retour à Montréal. Une technique dans le même domaine? Peut-être. Mais elle s'est trouvé une nouvelle vocation: elle se verrait bien travailleuse sociale. Et elle espère retrouver au plus vite sa communauté de Pointe Saint-Charles.

En attendant, elle doit poursuivre son combat administratif, obtenir un nouveau CSQ, demander un permis de résidence temporaire pour pouvoir revenir au plus vite, et, enfin, obtenir peut-être la résidence permanente.

«Tout espoir n'est pas perdu», dit Stewart Istvanffy, avocat montréalais qui aide Paola Ortiz, et qui travaille avec le groupe Solidarité sans frontière.

Paola n'envisage tout simplement pas de perdre cette manche.

«J'ai beaucoup changé. Avant, je ne me sentais pas capable de vivre seule, je préférais me taire. Mais maintenant, je sais ce que je ne dois plus tolérer. Je n'ai besoin de rien, ni de personne. J'ai seulement besoin de mes enfants», dit-elle.

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Dennyse et Kinich sont toujours dans les pensées de Paola.

Dès le début de notre rencontre, elle a sorti de son sac des sucettes en forme de clown et des jouets de plastique qu'elle veut que nous leur ramenions. Au dos de chaque boîte, elle s'est dessinée, main dans la main avec eux, près d'une maison.

Photo: André Pichette, La Presse

À Montréal, un réseau de solidarité s'est tissé autour de Paola Ortiz et de ses enfants Dennyse et Kinich. Les proches de la jeune femme se relaient auprès des enfants, qui sont suivis à la clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles.