La première et seule femme canadienne à occuper le poste de première ministre du Canada. Kim Campbell est devenue un véritable globe-trotter. Consultante, blogueuse (bitesizechunsk.org) et conférencière, notamment sur les questions de démocratisation et d'égalité des sexes, elle passe le plus clair de sa vie dans un avion. L'ex-politicienne conservatrice vit aujourd'hui en France. La semaine dernière, elle a fait un saut à Toronto pour assister à une séance du conseil d'administration de l'International Crisis Group, prestigieux centre de recherche auquel elle est affiliée. La Presse l'a rencontrée.

Laura-Julie Perreault LA PRESSE

Q Vous reconnaissez-vous un peu dans le Parti conservateur qui est au pouvoir en ce moment?

R Ce n'est pas le même parti, même si certains de mes anciens partisans ont voté en faveur de la fusion. Le leadership du parti est dans les mains de l'ancien Parti réformiste et son centre de gravité est beaucoup plus à droite. C'est aussi un parti centré sur son leader. Brian Mulroney était un leader fort, mais il faisait confiance à ses ministres. Le gouvernement Harper est un one man show. On ne voit pas la force des députés qui entourent le premier ministre.

Q Quel impact ce mode de gouvernance a-t-il sur la politique étrangère du Canada?

R En général, c'est normal que le premier ministre joue un grand rôle en politique étrangère, mais je dois dire que le poste de ministre des Affaires étrangères (qu'occupe Lawrence Cannon) n'est pas aussi prestigieux en ce moment que dans les gouvernements qui ont précédé ceux d'Harper. Peut-être que dans les coulisses, il y a des gens de tête qui s'activent, mais étant donné que la centralisation du pouvoir sous Harper passe par le contrôle du pouvoir, mais aussi de l'information, c'est difficile si plusieurs points de vue sont pris en compte avant la prise de décision. Du moins, tout ça ne démontre pas que le premier ministre fait confiance aux gens qui l'entourent.

Q Que pensez-vous de la manière dont le gouvernement Harper gère le scandale du transfert des prisonniers afghans, objet ces jours-ci d'une enquête devant un comité parlementaire?

R Je pense qu'il y a, dans cette histoire, une leçon à apprendre pour les gouvernements et les grandes entreprises dont la survie est liée à la capacité de rendre des comptes. Les secrets, ça n'existe plus. S'il y a une information peu flatteuse ou dérangeante qui est rendue publique, c'est beaucoup plus intelligent d'y faire face immédiatement, de s'expliquer, voire de proposer des réparations que de balayer l'affaire sous le tapis. Quand j'étais au gouvernement, c'était déjà difficile de garder un secret, mais aujourd'hui, avec l'avènement de l'internet, de YouTube, des téléphones intelligents, etc., c'est carrément impossible. Le gouvernement Harper tente par tous les moyens de contrôler l'information et c'est un bien mauvais instinct. Le secret que garde le gouvernement à long terme n'est pas dans son intérêt. Ça ne fonctionne pas bien ni pour lui ni pour le Canada. On peut empirer une crise quand on refuse d'y faire face.

Q Vous basez-vous sur votre propre expérience dans ce domaine?

R Quand j'étais ministre de la Défense, il y a eu le scandale des atrocités commises en Somalie. Malheureusement, on m'a donné des documents incomplets sur les circonstances qui ont entouré la mort de Shidane Arone (adolescent somalien torturé et battu à mort par des militaires canadiens). Il y a des gens qui ont voulu couvrir l'information et on n'a jamais su qui ils étaient. Quand les photos de l'affaire ont émergé, on ne pouvait plus avoir de doute sur les causes de la mort. Ça a été très difficile de vivre ça pour moi et mon équipe, surtout que c'était en pleine course à la direction de mon parti. Couvrir les choses était impossible. Je n'aurais jamais été assez stupide pour penser que j'en sortirais indemne. Et c'était en 1993. Aujourd'hui, les technologies et la diffusion de l'information n'ont plus rien à voir avec celles de l'époque.

Q Dans un autre ordre d'idées, beaucoup de critiques disent que le gouvernement canadien est trop pro-Israël alors que d'autres alliés traditionnels de l'État hébreu, comme les États-Unis, sont beaucoup plus critiques. Le Canada va-t-il trop loin dans sa défense d'Israël?

R Je ne suis pas convaincue que les positions du Canada sur le conflit au Proche-Orient aient un grand impact. Nous ne sommes pas engagés dans le processus de paix. Ce qu'on peut voir, cependant, c'est que le gouvernement Harper était très à l'aise avec les politiques de l'administration de George W. Bush. Ce dernier a pratiqué le laisser-aller pendant huit ans au Proche-Orient. Il a laissé faire n'importe quoi au gouvernement d'Ariel Sharon. Lorsque Barack Obama a décidé de s'engager de nouveau dans le processus de paix en demandant à Israël de respecter ses propres engagements, ça a été un tel changement que ça a pu choquer. Même si le Canada ne suit pas, est-ce que ça change quelque chose? Sommes-nous de vrais acteurs dans cette crise? Nous ne devrions pas nous empêcher de dormir. Regardons plutôt ce que font les pays qui peuvent changer la donne. À ce chapitre, je suis optimiste.