Ça fait 40 ans au moins que nous le savons, que nos hôpitaux fonctionnent mal. « Nous » le savons, « nous », les Québécois.

Publié le 25 janvier

Je ne dis pas « 40 ans au moins » à la légère. Ça fait près de 42 ans qu’on sait que le canari dans la mine de nos hôpitaux – les urgences – fonctionne comme des camps de prisonniers de guerre. Manchette de La Presse, 11 mars 1980 : « Hôpitaux : Québec met de l’ordre dans les urgences – Aucun malade ne pourra y rester plus de 48 heures » 1.

René Lévesque était alors premier ministre.

Ça fait donc quatre décennies que le système de santé fonctionne mal. Ça fait 40 ans qu’on attend pour tout : pour être vu aux urgences, pour subir une intervention chirurgicale non urgente, pour des soins à domicile, pour avoir un médecin de famille, pour avoir un rendez-vous quand on a un médecin de famille.

Depuis 40 ans, le dysfonctionnement du système de santé est un problème collectif qui est vécu individuellement. C’est un problème systémique dont souffrent les citoyens intimement, dans la pénombre, dans la prison de leur douleur.

Des fois, quelqu’un meurt en attendant des soins : la famille pleure dans les médias, la coroner enquête et il y a un peu de lumière dans la pénombre, pendant quelques jours.

Des questions sont posées à l’Assemblée nationale, des ministres promettent d’y voir, puis… Puis, ben, rien. Les médias parlent de cas particuliers, les journalistes font des enquêtes qui jettent de la lumière sur les ratés du système, sur ses absurdités, sur ce qui se fait de bien et de mieux ailleurs… Et… Et, rien.

Des groupes d’experts enquêtent ponctuellement, font des recommandations, déposent des rapports. Une réforme de structure ici, une fusion d’ACRONYMES à majuscules là, et…

Et est-ce que ça change, est-ce que le système est meilleur, plus efficace, plus rapide, est-ce qu’à hauteur de citoyen, il change de façon perceptible ? Non. Mais je suis sûr que pour les fonctionnaires chargés d’évaluer la « performance » du réseau, il y a des indicateurs qui montrent que, oui, ça s’améliore… Je me souviens d’une année, en 2014, l’attente moyenne aux urgences avait diminué de 48 minutes2, à 16 h 42 min. C’était vu comme une sorte d’avancée.

Ça fait donc plus de 40 ans que les partis qui aspirent à gouverner le Québec nous promettent qu’ils vont le régler, le problème. Ça fait quatre décennies que le problème ne se règle pas.

Et là, après 40 ans de laisser-aller, de manque de vision, de gérance de personnel à la petite semaine qui écrase les travailleurs de la santé, eh bien, pendant cette pandémie, la facture vient de rentrer. La facture ? On peut dire qu’à l’heure actuelle, notre manque de capacité hospitalière prolonge indûment le supplice des mesures sanitaires costaudes qui recouvrent le Québec, des mesures plus restrictives que celles qu’on retrouve chez nos voisins.

Comprenez-moi bien : tous les systèmes de santé de pays riches frappés par la COVID-19 ont flirté avec le désastre, à un moment ou à un autre de la pandémie. Partout, les mesures sanitaires ont tenté de préserver la capacité de soins des hôpitaux. Ce qu’a vécu l’Italie en mars 2020 – laisser des patients mourir par manque de lits – a éclairé la réponse des démocraties pour la suite des choses.

Mais ce qu’on vit au Québec actuellement, ce sont les limites d’un système de santé qui ne s’est jamais distingué par sa résilience. Oui, le virus a mis des travailleurs de la santé K.-O., ce qui explique en partie ce manque de résilience. Mais les travailleurs de la santé étaient déjà surchargés avant la pandémie. La chose est documentée, connue. Le problème du temps supplémentaire obligatoire (TSO) chez les infirmières est par exemple connu depuis… 1997.

Un quart de siècle qu’on sait que le TSO dégoûte nos infirmières, les pousse à passer au privé ou à abandonner le métier. En 25 ans, le problème n’a jamais pu être réglé.

On manque de lits, aussi. La Presse le démontrait la semaine dernière3 : nous sommes parmi les pires territoires des pays du G7 pour ce qui est de l’accès aux lits. La résilience hospitalière, c’est ça : à virus égal, certains systèmes tiennent mieux le coup que d’autres. Nous ne sommes pas dans ce club des territoires où nous avons suffisamment de lits d’hôpital4. Les maux sont connus, depuis bien avant la pandémie.

Et les remèdes le sont tout autant, comme le rappelait Paul Journet récemment5.

On peut blâmer le politique. On peut. On le doit. Mais on doit aussi se regarder dans le miroir, les Québécois. Ça fait plus de 40 ans qu’on ne fait pas payer un prix politique aux partis et aux politiciens qui nous promettent qu’ils vont régler ça, le problème de la santé, priorité-des-priorités…

Pas de prix politique à payer ?

Nos trois derniers PM ont été, en leur temps, ministres de la Santé : Pauline Marois, Philippe Couillard et François Legault. Ce n’est pas un commentaire sur les mérites de l’une et des autres. C’est un constat : ni l’une ni les autres n’ont réparé le système de santé. Et ça ne les a pas empêchés de devenir PM.

Depuis plus de 40 ans, les ratés du système de santé se vivaient privément, intimement. Et là, en janvier 2022, la facture de la négligence du système de santé vient d’arriver. Et cette fois, le prix à payer est collectif, il se paie en privations de toutes sortes, que nous, les Québécois, devons tous payer.

1. Lisez le texte de Patrick Déry (12 juillet 2018)
2. Lisez le texte d’Ariane Lacoursière (14 mai 2014)
3. Lisez le texte de Vincent Brousseau-Pouliot (24 janvier 2022)
4. Lisez le texte d’Alain Vadeboncœur dans L’actualité (26 janvier 2018)
5. Lisez la chronique de Paul Journet (22 janvier 2022)