Un système de santé « au bout du rouleau » et un plan pour donner des « soins B au lieu d’A+ ». La situation des hôpitaux québécois est plus critique qu’en France, en Italie ou aux États-Unis, qui ont pourtant autant de patients hospitalisés. C’est notre faible nombre de lits d’hôpital qui en serait la cause : 21 % de ceux-ci sont actuellement occupés par des patients COVID – ce qui pourrait être un sommet parmi les pays du G7.

Publié le 20 janvier
Vincent Brousseau-Pouliot
Vincent Brousseau-Pouliot La Presse

La COVID-19 pèse très fort sur le système de santé québécois

Tellement que le ministre de la Santé, Christian Dubé, a dit mardi de ce système qu’il était « au bout du rouleau » et que la sous-ministre à la Santé, la Dre Lucie Opatrny, a prévenu que les hôpitaux devraient offrir des soins de niveau « B au lieu d’A+ » face à l’afflux de patients. De plus en plus, le délestage est monnaie courante.

Dans les pays du G7, le Québec est l’un des endroits où la COVID-19 pèse le plus fort sur le système de santé.

Actuellement, les patients COVID occupent 21 % des lits d’hôpital disponibles au Québec (voir note 1), comparativement à 13 % en Ontario, 12 % au Royaume-Uni, 16 % aux États-Unis et 23 % dans l’État de New York. Tous ces territoires comptent leurs patients COVID sensiblement de la même façon (ils comptent à la fois les patients à l’hôpital en raison de la COVID-19 et les patients à l’hôpital pour une autre raison, mais qui sont déclarés positifs à la COVID-19 ; voir note 2).

Au 17 janvier, parmi les 10 pays et provinces/États américains étudiés par La Presse, c’est au Québec et dans l’État de New York que les patients COVID pèseraient le plus lourd sur le système hospitalier. En France, les patients COVID occupent 7 % des lits. En Allemagne, 4 %. (Il faut toutefois mettre un bémol sur certaines comparaisons internationales : certains pays pourraient utiliser une définition plus restrictive d’un patient COVID, ce qui pourrait réduire leurs ratios.)

Ce qui semble être l’un des principaux problèmes au Québec ? Il y a moins – parfois beaucoup moins – de lits d’hôpital qu’ailleurs.

« Lorsque vous avez juste assez de lits pour satisfaire les besoins habituels, si vous avez une crise comme la COVID, vous êtes obligé de faire du délestage. Si vous avez une réserve, vous n’aurez pas un délestage comme on le voit [au Québec] », dit le DRéjean Hébert, professeur de santé publique à l’Université de Montréal et ex-ministre de la Santé du Québec dans le gouvernement Marois (2012-2014).

En France, la COVID frappe fort, mais ils ont une capacité hospitalière trois fois plus grande que la nôtre.

Le DRéjean Hébert, professeur de santé publique à l’Université de Montréal et ex-ministre de la Santé du Québec

« On a le système de santé qu’on a, qui a vécu cinq vagues », a dit mardi en point de presse Christian Dubé, ministre de la Santé et des Services sociaux du Québec, à propos du système de santé de façon générale.

16 093

Nombre de lits d’hôpital disponibles au Québec au 13 janvier, dont 1145 lits aux soins intensifs

Plus de patients COVID en Europe et aux États-Unis, mais plus de lits d’hôpital

Il y a beaucoup de patients COVID dans les hôpitaux du Québec actuellement. Mais au prorata de la population, pas plus qu’en France, en Italie ou aux États-Unis.

Sauf que le Canada est l’un des pays de l’OCDE avec la plus faible capacité hospitalière. Et parmi les quatre plus grandes provinces canadiennes, le Québec est celui qui a le moins de lits d’hôpital au prorata de sa population. C’est simple : à première vue, aucune région importante d’un pays du G7 ne semble avoir moins de lits d’hôpital que le Québec.

« Ça démontre qu’on n’a aucune marge de manœuvre. On ne peut pas laisser courir [le virus] comme dans d’autres pays », dit l’épidémiologiste Benoît Mâsse, professeur à l’Université de Montréal.

Depuis 25 ans, le Québec veut diminuer le plus possible les séjours à l’hôpital. Ce fut le « virage ambulatoire » du gouvernement Bouchard dans les années 90, suivi de la « méthode Toyota » avec le gouvernement Charest. Cette philosophie peut avoir de bons côtés, mais on en voit aujourd’hui les effets pervers en période de crise.

« La méthode Toyota, c’est bon pour fabriquer les chars, quand on est capable de prédire la demande du produit, dit le DRéjean Hébert, professeur de santé publique à l’Université de Montréal. Mais dans un réseau de la santé où il y a des crises, on voit vite les limites de cette philosophie qui nous met en situation de grande vulnérabilité. C’est une leçon qu’on devra tirer de cette pandémie : il faut se donner des réserves. »

Note 1 : Pour nos calculs, nous avons utilisé pour le Québec le nombre de lits disponibles au 13 janvier 2022, soit 16 093 lits d’hôpital disponibles, dont 1145 lits aux soins intensifs. C’est le même critère que pour les données de l’OCDE et de l’Institut canadien d’information sur la santé (leurs dernières données sont pour l’année 2019). Les lits disponibles sont les lits où il y a du personnel soignant pour les desservir. En plus des lits disponibles, on peut mesurer la capacité hospitalière du Québec en lits dressés – des lits physiquement installés (il y a actuellement 18 192 lits dressés au Québec) – et la capacité hospitalière théorique du Québec (nombre de lits permis, soit 20 042 lits). Au Québec, les patients COVID occupent actuellement 21 % des lits disponibles (le critère utilisé dans nos calculs), 19 % des lits dressés et 17 % de la capacité hospitalière théorique.

Note 2 : Pour les hospitalisations liées à la COVID-19, l’Ontario, l’État de New York et le Royaume-Uni comptabilisent à la fois les patients à l’hôpital en raison de la COVID-19 et les patients à l’hôpital pour une autre raison que la COVID-19, mais qui sont déclarés positifs à la COVID-19 (cette deuxième catégorie de patients est beaucoup plus lourde à gérer pour le système qu’un patient non-COVID). Les ministères de la Santé de l’Ontario, de l’État de New York et du Royaume-Uni ont confirmé ce détail important de leur méthode de calcul à La Presse. Pour l’ensemble des États-Unis, le New York Times expliquait que les États-Unis utilisaient aussi cette façon de calculer les patients COVID. Certains détails dans la méthode de calcul peuvent toutefois varier selon les provinces, États ou pays.