Au Québec, un groupe de jeunes Noirs rassemblés dans un parc à la tombée de la nuit, on appelle ça : des amis québécois.

Publié le 1er déc. 2021

C’est ce que dit la pub du gouvernement.

À Québec, un groupe de jeunes Noirs rassemblés sur Grande Allée en pleine nuit, on appelle ça : des victimes de brutalité policière.

C’est ce que disent les images de l’arrestation musclée qui se sont répandues comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux, dimanche, puis dans les médias.

Le jeune homme s’appelle Pacifique Niyokwizera. Pacifique, comme un espoir. Celui de ses parents, qui ont fui la violence en Ouganda, il y a huit ans. Ils ont choisi le quartier Limoilou de Québec. Pour avoir la paix.

Et voilà que par une nuit enneigée de novembre, leur fils de 18 ans se fait rouer de coups par la police.

La vidéo montre Pacifique Niyokwizera plaqué au sol, face contre terre. Il ne bouge plus. Un agent continue de le frapper. Avec sa botte, un agent lui envoie de la neige au visage.

« Ils serraient ma gorge. Je n’arrivais plus à respirer », a raconté Pacifique Niyokwizera à ma collègue Mayssa Ferah.

Lisez « Je ne vais plus jamais voir la police de la même manière »

Je n’arrivais plus à respirer. I can’t breathe.

C’est ce qu’a dit George Floyd, asphyxié sous le genou d’un policier de Minneapolis, le 25 mai 2020. Il l’a dit plus de 20 fois, avant de rendre son dernier souffle.

C’est devenu le slogan de Black Lives Matter. I can’t breathe.

Pacifique Niyokwizera y a-t-il pensé, la tête plaquée dans la neige de la Grande Allée ? A-t-il pensé mourir ?

Bien sûr, le Québec n’est pas l’Alabama du Nord, quoi qu’en pense un certain prof de l’Université d’Ottawa.

Vrai aussi qu’on en sait toujours très peu sur les circonstances qui ont mené à cette arrestation.

Mais en regardant ces images mal cadrées, on ne peut s’empêcher d’y penser. Des policiers blancs maintiennent brutalement un jeune Noir au sol. Autour, les gens crient, paniquent. Et filment.

On voit ces images et on ne peut s’empêcher de penser à George Floyd.

On pense à ce qui aurait pu se passer, si le policier avait serré la gorge de Pacifique Niyokwizera un peu plus fort, un peu plus longtemps.

Et puis, on se dit qu’il n’y aurait jamais eu d’indignation publique si la scène n’avait pas été filmée. Comme pour George Floyd. Comme pour Joyce Echaquan.

Aucun média n’en aurait parlé. Les partis de l’opposition n’auraient pas exigé d’enquête indépendante. Les cinq policiers n’auraient jamais été suspendus jusqu’à nouvel ordre.

On a eu droit à un exemple parfait de profilage racial, selon l’avocat de Pacifique Niyokwizera.

Ça ressemble à ça, en effet. D’autant plus qu’une fois dans la voiture de patrouille, un agent aurait ordonné au jeune homme de retourner à Montréal…

Il lui aurait balancé ça. « Retourne à Montréal ! »

Sans vouloir partir de chicane, c’est le genre de commentaire qui donne des munitions à ceux qui traitent Québec de gros village…

Il n’y a aucun Noir au sein du Service de police de la Ville de Québec (SPVQ). Pas un seul, sur les 853 agents du corps de police. En 177 ans d’histoire, il n’y en a jamais eu.

Le SPVQ tente bien d’en attirer, sans succès. Manifestement, la confiance n’est pas là.

L’uniformité blanche des hommes en uniforme ne contribue certainement pas à bâtir cette nécessaire confiance entre les policiers et la communauté noire de la capitale.

Et ce qui s’est produit sur Grande Allée ne fera rien pour améliorer les choses.

On est porté à croire à un acte de profilage racial. Mais voilà qu’on apprend l’existence d’une autre intervention musclée, survenue le même soir. Avec les mêmes policiers.

Jean-Philippe St-Laurent a été roué de coups en plein restaurant à Sainte-Foy. Son visage, plaqué au sol, frottait contre des éclats de vitre, alors que des agents tentaient de le maîtriser. Il se débattait, en panique.

Même scénario, donc, à quelques heures d’intervalle. Sauf que cette fois-ci, l’homme était blanc.

Est-ce que ça change quelque chose ? Peut-être que non.

Mais peut-être sommes-nous devant un cas de Matricule 728. Un cas de policiers-pitbulls qui aspergent les gens de gaz poivre pour un oui ou pour un non, peu importe la couleur de leur peau…

Peut-être, aussi, que les agents ont usé de la force nécessaire pour contrôler ces deux hommes. Une intervention policière, ce n’est jamais beau à voir, surtout quand l’individu résiste avec force à son arrestation.

Des coups de poing dans les côtes, on enseigne ça à Nicolet. Ça s’appelle une méthode de diversion. C’est légal, souvent même justifié.

Mais de continuer à frapper quand un individu ne bouge plus, de lui envoyer de la neige en plein visage, de l’abandonner dans la rue à 3 h du matin, loin du lieu d’arrestation, sans son téléphone ni ses cartes de crédit…

Ça, je ne vois pas comment ça peut être justifié.

Nous ne connaissons pas tous les faits. Seule une enquête peut faire la lumière sur ce qui s’est passé. C’est vrai pour l’arrestation de Jean-Philippe St-Laurent, comme pour celle de Pacifique Niyokwizera.

Dans le cas de Pacifique Niyokwizera, la Fraternité des policiers invite le public à « faire preuve de réserve » et à attendre de connaître le contexte de l’arrestation avant de tirer des conclusions.

La vidéo, après tout, ne montre qu’une partie de l’intervention policière.

C’est vrai. Étrangement, toutefois, la Fraternité exige que le public réserve son jugement tout en ayant elle-même une opinion déjà bien arrêtée sur l’affaire.

« Je ne pense pas que la couleur de la peau de l’individu ait eu un impact sur cette intervention-là », a tranché la présidente de la Fraternité, Martine Fortier, sur les ondes de Radio-Canada.

Elle a ajouté, comme s’il s’agissait d’un argument massue : « Soit dit en passant, le policier qui est intervenu auprès de ces personnes-là, c’est un Autochtone… »

Désolée, mais ça n’explique rien. Ça n’excuse rien du tout.