(Québec) « Ils sont supposés nous protéger, pas nous frapper », se désole Pacifique Niyokwizera. L’intervention policière survenue aux abords du Dagobert tôt samedi l’a traumatisé. Le jeune homme de 18 ans s’est retrouvé cloué au sol par trois agents, saisi à la gorge et roué de coups, selon son récit.

Mis à jour le 29 nov. 2021
Mayssa Ferah
Mayssa Ferah La Presse

« Je peux pas vraiment bouger ma mâchoire. J’ai des douleurs aux côtes et aux genoux. Mais ça va mieux qu’hier », a expliqué Pacifique Niyokwizera dimanche après-midi.

Son visage est encore enflé, confirme au bout du fil sa sœur Jacqueline Niyokwizera d’une voix étouffée.

Vers 3 h samedi, à la fermeture du bar situé sur la Grande Allée à Québec, une dispute a éclaté. La sécurité a avisé les occupants d’évacuer les lieux. Pacifique, qui assure ne pas avoir été directement impliqué dans l’embrouille, mais connaître la personne impliquée, s’est empressé de sortir avec son groupe d’amis. Les policiers sur place leur ont demandé de s’éloigner du bar une fois à l’extérieur. Le groupe a rétorqué qu’il ne faisait rien de mal. Les jeunes adultes attendaient un ami pour les raccompagner.

« Certains se sont fâchés, ont demandé aux policiers d’expliquer pourquoi c’était mal de rester dans la rue », affirme Pacifique Niyokwizera.

« Ils nous ont vus en gang et nous ont dit de déguerpir. On était tranquilles à attendre notre lift. On a commencé à les filmer. Puis ils ont sorti le poivre de Cayenne », soutient son ami Kalilou Barry, présent cette soirée-là.

Le ton est monté. Pacifique a sorti son cellulaire pour filmer un policier qui argumentait avec un jeune. « Il avait l’air fâché que je filme. Il m’a dit : “Viens, on va parler.” »

L’agent l’a plaqué au sol et menotté. L’homme de 18 ans finira roué de coups. « Ils serraient ma gorge. Je n’arrivais plus à respirer. »

Dans une vidéo fournie par un témoin, on peut voir un policier lui enlever son cellulaire et le jeter par terre.

Le visage boursouflé, la joue gauche recouverte de sang, il a été amené à l’intérieur d’un véhicule de patrouille. Les policiers ont alors constaté ses blessures au visage et son œil endolori. « Ils ont vu mon œil et ils ont dit : “Oh shit !” »

Il a été conduit quelques rues plus loin, où on lui a demandé de s’identifier.

« On me dit : “Écoute, ces affaires-là, va faire ça à Montréal. Retourne à Montréal” », poursuit le jeune homme.

L’un des policiers semblait surpris d’apprendre que le jeune homme habitait le quartier Limoilou depuis huit ans, explique le blessé. Sa famille s’est installée à Québec après avoir fui un climat violent en Ouganda.

Les policiers l’ont relâché. Il s’est retrouvé seul dans le froid, sans manteau.

« Je n’avais pas mon cellulaire et j’avais perdu mes cartes au moment où ils m’ont plaqué au sol. Je ne savais pas comment retourner chez moi. »

Une scène chaotique

Malaurie et Raphaelle se sont retrouvées devant une scène troublante en sortant du Dagobert, tôt samedi. Leurs amis pleuraient et hurlaient, les yeux meurtris par ce qui semblait être du gaz poivre.

« On a juste vu le groupe s’obstiner avec les policiers. Ils ont continué à asperger le groupe de jeunes Noirs et ça a vraiment fâché tout le monde », explique Raphaelle. Les deux jeunes femmes de 18 ans préfèrent que leur nom de famille ne soit pas rendu public, par crainte de représailles. L’une des témoins a filmé une partie de l’intervention.

Je suis traumatisée. J’avais peur de voir quelqu’un mourir.

Malaurie, témoin de l’intervention policière

Selon elle, Pacifique ne s’est pas débattu une fois immobilisé. « Je lui disais : “Laisse-toi faire.” Le policier me disait d’arrêter de filmer, que ça ne servait à rien. » Sur les séquences vidéo, qui ont fait le tour des réseaux sociaux, on peut voir un policier donner des coups à un jeune homme alors qu’il est maintenu au sol. L’un d’entre eux lui recouvre volontairement le visage avec de la neige.

Plus loin, une autre adolescente est immobilisée par deux agents, visage au sol. Une jeune femme se met à pleurer. Un policier essaie de la calmer en lui disant de « prendre ça relax », qu’il n’y a pas de danger, raconte Malaurie. « Mais tout le monde paniquait. On tremblait et on pleurait. »

Enquête

Le chef du Service de police de la Ville de Québec (SPVQ), Denis Turcotte, s’est engagé dimanche à ce que l’enquête au sujet d’une arrestation musclée impliquant de jeunes Noirs soit menée « rondement ».

Une échauffourée dans un bar est à l’origine de cette intervention policière, explique M. Turcotte. La dispute s’est poursuivie à l’extérieur et, devant l’escalade, le personnel de l’établissement a demandé l’aide de policiers qui patrouillaient dans les environs.

Il dit vouloir obtenir des « éclaircissements » sur ce qui s’est déroulé ce soir-là afin de pouvoir agir si cela est nécessaire.

Selon le chef de police, il est encore trop tôt pour dire si des sanctions seront prises contre les policiers impliqués. « On va établir le rôle de tous et de chacun. On va voir l’implication de chacun. »

Le nouveau maire de Québec, Bruno Marchand, ne voit pas l’intérêt de confier une enquête à un autre corps policier. « Il y a des lois qui régissent au Québec quelles enquêtes doivent être portées par quel corps policier », a-t-il répondu avant de réitérer sa confiance envers le SPVQ.

Il a répété être choqué par les vidéos. Il a affirmé avoir une pensée pour les policiers qui sont allés au travail au lendemain du tollé engendré par l’intervention.

La Fraternité des policiers et policières de la Ville de Québec (FPPVQ) a pour sa part appelé le public « à faire preuve de réserve et à attendre que soit connu tout le contexte de l’intervention » avant de juger les agissements des policiers, dans un communiqué.

« Un tel montage ne présente uniquement qu’une courte partie de cette intervention policière, comme c’est trop souvent le cas, faisant fi de tous les évènements ayant requis la présence » des policiers sur les lieux, affirme la FPPVQ dans le même document.

Peur

Pacifique Niyokwizera et sa famille veulent oublier la soirée du 26 novembre. Mais ils souhaitent également que justice soit rendue. « Nous allons entreprendre des démarches judiciaires. Il aurait pu mourir », indique sa grande sœur Jacqueline Niyokwizera.

« Je ne vais plus jamais voir la police de la même manière. C’est comme s’ils m’avaient mis une étiquette, comme si j’étais dangereux », estime le jeune blessé, qui ajoute ressentir plus de peur que de colère.

Comment peut-on justifier l’arrestation d’adolescents avec une telle violence et un tel mépris de la dignité humaine ? Une ligne vient d’être franchie.

MFernando Belton, qui représentera la famille dans ce dossier

Isidore Niyokwizera, 34 ans, a eu peur pour son petit frère, samedi dernier.

« Je l’imaginais mort ou en prison. Nous sommes venus au Québec de l’Ouganda en tant que réfugiés. Mais depuis hier, on a peur. Je n’ai pas beaucoup de connaissances sur la police, mais je sais que ça, ce n’est pas normal. »

Intervention dénoncée par la classe politique

« J’ai également pris connaissance des images troublantes de cette arrestation qui circulent sur les réseaux sociaux. La lumière doit être faite sur cet évènement », a déclaré le premier ministre François Legault, sur Twitter.

Les vidéos de cette arrestation musclée « sont difficiles à regarder », a dénoncé la vice-première ministre et ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault.

La cheffe du Parti libéral, Dominique Anglade, a demandé la tenue d’une enquête indépendante.

« Tout le monde au Québec, peu importe la couleur de sa peau et son âge, a le droit d’être traité avec dignité et respect par les policiers. Ce n’est pas ce que je vois dans cette vidéo. La lumière doit être faite sur ces évènements troublants. L’imputabilité et la transparence, ça commence maintenant », estime le chef parlementaire de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois.

« Ces images sont troublantes. On ne doit pas tolérer ça au Québec. Le Parti québécois veut que toute la lumière soit faite sur cet évènement le plus rapidement possible », a déclaré le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon.

Avec Fanny Lévesque, La Presse