C’était un bel après-midi d’été. Leslie Blot avait décidé d’organiser un barbecue familial, chez lui, dans un paisible quartier de Repentigny. Le courtier hypothécaire et son frère avaient entrepris de gonfler des jeux gonflables à l’aide d’un appareil branché dans l’allume-cigarette de la voiture.

Publié le 23 sept. 2021

Un véhicule de patrouille est passé dans la rue. Une fois, deux fois. La troisième fois, les policiers ont baissé leur fenêtre pour s’adresser aux frères. « Qu’est-ce que vous faites ici, vous autres ? On ne vous a jamais vus dans le coin ! »

Ça n’a duré que quelques minutes. Leslie Blot s’est retrouvé menottes aux poings. Coffré sous les yeux de son fils de 3 ans, affolé, qui n’y comprenait rien.

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PHOTO KARENE-ISABELLE JEAN-BAPTISTE, COLLABORATION SPÉCIALE

François Ducas

C’était un petit matin de décembre. François Ducas, enseignant à l’école spécialisée L’Horizon, venait de sauter au volant de sa BMW pour aller superviser des jeunes en milieu de travail. Deux policières l’ont interpellé. Il n’avait pourtant commis aucune infraction routière. Il a rouspété. Il a composé le 911, un peu pour avoir de l’aide, surtout pour laisser une trace.

Les policiers lui ont passé les menottes et l’ont placé en état d’arrestation.

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PHOTO KARENE-ISABELLE JEAN-BAPTISTE, COLLABORATION SPÉCIALE

Ludia Zama

Ludia Zama, directrice générale d’un centre d’aide pour enfants autistes à Montréal, a déménagé à Repentigny en août 2018. Pour la vie de banlieue. Et parce qu’elle pouvait y loger ses trois enfants dans une belle maison, avec une grande cour, pour bien moins cher que dans l’île.

Depuis, Ludia Zama a été interpellée à cinq reprises par la police de Repentigny. Sans raison apparente.

Ça ne lui était jamais arrivé, à Montréal.

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PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Stanley Jossirain

Stanley Jossirain, 25 ans, a grandi à Repentigny. Ses problèmes ont commencé quand il a obtenu son permis de conduire. La première fois, il a été interpellé dans la voiture de sa mère. « C’est à qui, cette auto ? Ta mère le sait, que tu traînes dehors ? » Il n’était pas 18 h. Plus tard, le gardien de sécurité a acheté sa propre voiture. « Elle est à toi ? Tu l’as payée combien ? » Ce genre de questions, chaque fois.

Stanley Jossirain a été interpellé tellement de fois qu’il a cessé de les compter.

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Quelque chose ne tourne pas rond à la police de Repentigny.

Les membres de la communauté noire le disent depuis des années. Un rapport commandé par la Ville, dévoilé en primeur la semaine dernière par ma collègue Katia Gagnon, l’a confirmé, chiffres à l’appui.

Consultez le rapport commandé par la Ville

Que dit ce rapport ? En gros, que les Noirs sont trois fois plus susceptibles que les Blancs d’être interpellés par le Service de police de la Ville de Repentigny (SPVR).

Réaction immédiate, épidermique et largement répandue sur les réseaux sociaux et dans la boîte de courriels de Katia Gagnon : il doit sûrement y avoir une raison.

Oui, il y en a une.

Mais pas celle que l’on pense.

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Beaucoup (trop) de gens sont convaincus que les Noirs sont interpellés plus souvent parce qu’ils commettent plus de crimes. Autrement dit, que tout ça n’est qu’une fausse nouvelle, un faux scandale.

Ce serait trop simple. Les trois auteurs du rapport, Victor Armony, Mariam Hassaoui et Massimiliano Mulone, sont des chercheurs universitaires qui ont pris la criminalité en compte dans leurs calculs. Ils notent qu’à Repentigny, « les personnes interpellées appartenant à la communauté noire n’ont pas plus d’antécédents criminels que celles venant de la communauté blanche ».

En d’autres termes, il n’est pas possible d’expliquer le traitement différencié au niveau des interpellations par des comportements “criminels” différenciés entre les communautés de Repentigny.

Extrait du rapport commandé par la Ville

Enfin, pour que ce soit bien clair : « Peu importe le mode de calcul, les personnes noires sont entre deux fois et demie et trois fois plus à risque de se faire interpeller par le SPVR que les personnes blanches. »

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François Ducas n’est pas un criminel. C’est un enseignant. Pas sorteux. Tranquille. Tellement tranquille, en fait, qu’il a choisi de s’établir et de travailler en banlieue. « J’ai quitté Montréal quand j’ai eu mes enfants pour avoir plus d’espace et pour fuir un peu la ville. »

Il y a 20 ans, Repentigny, à l’est de Montréal, était une cité-dortoir presque exclusivement blanche. On n’y comptait que 500 Noirs, selon le recensement de 2001.

Avec les années, et avec l’explosion du marché immobilier à Montréal, de plus en plus de familles noires issues de la classe moyenne ont décidé de faire comme François Ducas.

Désormais, Repentigny compte 10 % de résidants noirs, soit environ 9000 citoyens, pour la plupart d’origine haïtienne. « J’ai l’impression qu’ils n’étaient pas habitués et qu’ils ne se sont jamais habitués à ça », laisse tomber Leslie Blot.

PHOTO KARENE-ISABELLE JEAN-BAPTISTE, COLLABORATION SPÉCIALE

Pierre Richard Thomas, directeur de l’organisme Lakay Média

Les gens voient les Noirs comme des envahisseurs. Parfois, ce sont les citoyens eux-mêmes qui appellent la police. Ils trouvent que ce n’est pas normal, [des Noirs] dans ce quartier, dans une belle maison.

Pierre Richard Thomas, directeur de l’organisme Lakay Média

Il y a quelques années, avant l’incident des jeux gonflables, Leslie Blot a été interpellé en sortant du McDo, à deux pas de chez lui. Les policiers l’ont fait poireauter dans leur véhicule de patrouille, menotté, pendant qu’ils fouillaient sa voiture.

Cela a duré une heure et demie. Ils n’ont rien trouvé. « Tiens-toi tranquille dans notre ville, lui a lancé un policier avant de le laisser partir. On n’est pas à Montréal Noir, icitte. »

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La douzaine de policiers interrogés dans le rapport des trois universitaires rejettent en bloc toute accusation de profilage racial.

Il doit sûrement y avoir d’autres raisons, protestent-ils en chœur, eux aussi.

Amers, ils rejettent la faute sur une poignée de militants appuyés par des médias sensationnalistes. Ils sont convaincus que les plaignants veulent s’en mettre plein les poches en portant leur cause devant le Tribunal des droits de la personne.

Ce n’est pas du racisme, jurent les policiers. Ce n’est pas du profilage. Ça n’a rien à voir avec ce que les chercheurs appellent les « biais inconscients ».

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On s’entend, aucun policier de Repentigny ne se lève le matin avec l’ambition d’aller chasser du Noir.

Aucun d’eux n’a d’intention raciste. Aucun ne cible volontairement la communauté haïtienne. Quand ils interpellent des citoyens, ils se fient à leur « flair policier », expliquent-ils dans le rapport.

Mais voilà, peut-être que ce flair leur dit qu’un Noir au volant d’une BMW, c’est quand même un peu louche. Peut-être qu’il leur dit qu’une bande de jeunes Noirs qui flânent, le soir, dans les rues d’une banlieue majoritairement blanche, c’est suspect.

Ce n’est pas intentionnel ni même conscient. C’est leur flair qui leur dit ça. Leur instinct. C’est intangible, pas vraiment rationnel, comme une sorte de pressentiment.

Et c’est précisément là que les préjugés, ou les fameux biais inconscients, risquent de brouiller leur flair légendaire et de jouer contre les membres de la communauté noire.

Tout le monde a des préjugés, à divers degrés. On ne peut pas diviser les gens en deux catégories, les racistes et les non-racistes. On l’est un peu, beaucoup, rarement passionnément. Mais dans notre société fracturée, de plus en plus clivée, ces nuances prennent le bord.

Et le dialogue devient impossible.

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Un rapport qui expose les faits et qui identifie clairement un problème, en temps normal, ça devrait être utile. Ça devrait être un premier pas pour en arriver à une solution.

Celui-ci risque au contraire de jeter de l’huile sur le feu et de diviser encore davantage les policiers et la communauté noire de Repentigny.

Ce n’est pas moi qui le dis, mais les auteurs eux-mêmes. Ils l’écrivent en toutes lettres dans leur rapport : on utilisera leurs conclusions pour opposer les policiers (que les uns voudront faire croire fondamentalement racistes) et les militants (que les autres présenteront comme intrinsèquement anti-police).

On n’en sortira pas. Les policiers, au lieu de voir un problème à résoudre, se sentiront injustement ciblés et se replieront sur leurs positions. Pendant ce temps-là, la méfiance de la communauté noire continuera d’augmenter.

Triste constat.

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Ludia Zama se méfie de la police. Elle en a peur. Ce n’est pas normal, au Québec.

La mort de Jean René Junior Olivier, le 1er août, n’a rien fait pour la rassurer. L’homme souffrait de troubles mentaux. Il avait des visions et brandissait un couteau quand sa mère a composé le 911 pour qu’on lui vienne en aide. À la place, il a reçu trois balles.

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, ARCHIVES COLLABORATION SPÉCIALE

Jean René Junior Olivier a été abattu par des policiers à Repentigny, le 1er août dernier.

« La police à Repentigny, ça fait très peur, confie Ludia Zama, elle-même mère de trois enfants adultes, dont l’un souffre d’autisme. Je peux vous le dire, ça fait très peur. Quand les enfants sortent, ça crée beaucoup d’anxiété. »

Elle a posé une caméra dans sa voiture, au cas où. « Je ne regrette pas d’être venue à Repentigny, c’est une belle ville. Par contre, je dois me protéger. Je dois protéger mes enfants. »

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Leslie Blot a quitté Repentigny. Avant de partir, il avait aussi posé des caméras dans sa voiture et devant sa maison. Il a fait une vingtaine de vidéos d’interpellations. Une vingtaine !

J’allais au dépanneur et je me faisais interpeller. Tout le temps, tout le temps. C’était invivable.

Leslie Blot

Il est parti quand il a réalisé que, malgré ses plaintes, rien n’avait changé. Le policier qui l’avait arrêté dans « l’affaire » des jeux gonflables venait de pointer son arme sur un homme, dans un parc, parce qu’il tenait le coupe-papier utilisé par son gamin de 8 ans pour réparer un jouet…

« Je me suis dit : avant qu’il m’arrive quelque chose, il vaut mieux que je déménage. »

La Ville taxée d’hypocrisie

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Dans une décision rendue en octobre dernier, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse a demandé à la Ville de Repentigny et à trois policiers de verser 35 000 $ à François Ducas, un enseignant interpellé sans raison au volant de sa voiture, en décembre 2017.

La Ville de Repentigny reconnaît qu’elle a un problème. La directrice de son service de police a admis la semaine dernière que les chiffres d’un rapport sur le profilage racial étaient « difficiles à entendre ». L’administration municipale a adopté un plan d’action sur cinq ans pour redresser la barre.

Tout va bien, donc ?

Consultez le plan d’action de la Ville

Pas tout à fait. Car si la Ville de Repentigny fait acte de contrition en public, elle a la fâcheuse habitude de laisser traîner les choses, en privé. Face aux décisions gênantes qui s’accumulent à sa porte, elle ne reconnaît rien.

Chaque fois que la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) rend une décision favorable à des citoyens victimes de profilage, la Ville refuse de s’y soumettre, s’exaspère Pierre Richard Thomas, directeur de l’organisme Lakay Média. « Elle est là, l’hypocrisie. »

Dans une décision rendue en octobre dernier, la CDPDJ a demandé à la Ville et à trois policiers de verser 35 000 $ à François Ducas, un enseignant interpellé sans raison au volant de sa voiture, en décembre 2017.

La Ville n’y a pas donné suite. L’affaire sera portée l’an prochain devant le Tribunal des droits de la personne, qui a le pouvoir de rendre des ordonnances juridiquement contraignantes.

Même scénario dans le cas de Kélian Ruault et de Shewany Tshilombo, deux enfants de 12 ans arrêtés, menottés et fouillés alors qu’ils jouaient à cache-cache, lors d’une fête d’anniversaire, en 2013, à la Marina de Repentigny. Les policiers insistaient lourdement pour faire avouer aux enfants terrorisés qu’ils avaient cassé la fenêtre d’une voiture… fracassée des jours plus tôt !

Encore une fois, la Ville a fait fi de la décision de la CDPDJ, qui avait demandé aux policiers en cause de verser 42 000 $ en dédommagements. Encore une fois, le Tribunal devra trancher l’affaire, l’an prochain.

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En juillet, la CDPDJ a reconnu que Leslie Blot avait été victime de profilage racial lorsque des policiers l’ont arrêté alors qu’il ne faisait rien de plus terrible que de gonfler des jeux gonflables pour amuser sa famille. Pour réparer sa faute, la Ville a été invitée à verser 38 400 $ au citoyen.

« C’était une suggestion pour éviter de se retrouver devant le tribunal. Ils avaient 30 jours pour la respecter, mais ils l’ont complètement ignorée, comme ils le font toujours, se désole Leslie Blot. Ils persistent à essayer de défendre l’indéfendable. »

Prétextant les processus en cours, une porte-parole de la Ville n’a pas voulu m’expliquer pourquoi Repentigny refusait systématiquement de se soumettre aux décisions de la CDPDJ.

Leslie Blot ne comprend pas.

Ils paient des avocats avec l’argent des contribuables, ça leur coûte encore plus cher que de se soumettre à la décision de la Commission. Je trouve ça illogique.

Leslie Blot

Les citoyens qui portent plainte pour profilage ont généralement de bons emplois et les sommes en cause sont relativement peu élevées. Ils ne font pas cela pour l’argent. Ils le font pour que ça change.

« Je voulais juste des excuses, dit François Ducas. Je voulais que les policiers reconnaissent ce qu’ils ont fait – et ce que ça provoque, quand ils font ça à des citoyens. Moi, ça m’a empêché de dormir. J’ai développé la rage. Je n’arrivais pas à comprendre comment j’avais pu me faire menotter comme un vulgaire criminel. »

Des excuses, François Ducas en attend encore.