Les personnes noires sont près de trois fois plus susceptibles que les Blancs d’être interpellées par le Service de police de la Ville de Repentigny (SPVR), établit un rapport rédigé par trois universitaires, que La Presse a obtenu. En entrevue, la directrice du SPVR, Helen Dion, fait son mea-culpa et promet d’importants changements d’ici cinq ans.

Katia Gagnon
Katia Gagnon La Presse

« Certains chiffres sont difficiles à entendre »

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Helen Dion, directrice du Service de police de la Ville de Repentigny

Le nombre d’interpellations réalisées par le Service de police de la Ville de Repentigny (SPVR) auprès de personnes noires « semble disproportionnellement élevé », tant compte tenu de leur poids démographique que de leur participation à la criminalité, établit un rapport produit par Victor Armony, Mariam Hassaoui, tous deux du département de sociologie de l’UQAM, et Massimiliano Mulone, de l’École de criminologie de l’Université de Montréal.

La Presse a obtenu le document, rédigé par les mêmes chercheurs qui avaient braqué les projecteurs sur une situation semblable à Montréal.

Les chercheurs ont examiné en détail les interpellations réalisées par le SPVR pendant quatre années, de 2016 à 2019 inclusivement. Des 2392 interpellations réalisées sur le territoire du SPVR, qui couvre les villes de Repentigny et de Charlemagne, près du quart concernait des personnes racisées. De ces minorités visibles, ce sont les Noirs qui sont le plus souvent interpellés : ils sont impliqués dans 17 % des évènements.

Or, la population de Repentigny et de Charlemagne ne compte que 6,8 % de Noirs, selon le recensement de 2016. Prenant acte d’une hausse importante de la population noire signalée par plusieurs sources, qui rendrait les chiffres de 2016 désuets, les chercheurs ont aussi réalisé leur calcul avec un chiffre de 10 % de la population formée par des personnes noires. Bien qu’il n’y ait aucune donnée ou source qui permette de confirmer ce chiffre, il a été évoqué tant par la MRC de L’Assomption que par la Ville de Repentigny dans des documents officiels.

Les résultats : une personne de race noire est entre 2,5 et 3 fois plus susceptible de subir une interpellation qu’une personne blanche. Les jeunes Noirs sont particulièrement ciblés : 45 % des personnes racisées interpellées ont moins de 25 ans, contre 30 % pour la population blanche. Et s’ils circulent dans les rues de Repentigny le soir, la probabilité d’interpellation augmente encore. « Les Noirs sont plus souvent interpellés que les Blancs, et le sont encore plus fréquemment le soir. »

Les chercheurs parlent donc clairement d’un phénomène de « sur-interpellation » pour la population noire desservie par le SPVR. Ils signalent d’ailleurs avoir observé un phénomène semblable à Montréal à la suite d’une étude du même genre. Dans la métropole, les autochtones et les personnes noires étaient de 4 à 5 fois plus susceptibles que les Blancs de faire l’objet d’une interpellation.

« On reçoit ce rapport avec beaucoup d’humilité. Il a été la base de nos réflexions, dit la directrice du SPVR, Helen Dion, en entrevue à La Presse. On est conscients qu’on a fait des erreurs avec certaines interpellations. Il n’est jamais facile pour une organisation de recevoir un constat négatif. »

Certains chiffres du rapport sont difficiles à entendre, autant pour notre organisation, notre population, que pour nos policiers. Cela étant dit, j’ai une grande confiance envers nos policiers et je suis fière du travail qu’ils font au quotidien.

Helen Dion, directrice du SPVR

À la suite du rapport, le SPVR a d’ailleurs élaboré un plan d’action sur cinq ans qui vise à changer les façons de faire des policiers (voir autre onglet). Les chercheurs ont quant à eux décliné notre demande d’entrevue, parce que le document n’avait pas encore été rendu public par la Ville de Repentigny. Le rapport a été remis à la municipalité en juin dernier.

Des interpellations « systématiques » la nuit

Une seconde partie de l’étude porte sur des entretiens menés par les chercheurs avec une douzaine de policiers du SPVR, en majorité des agents d’expérience. Comme le service de police compte 120 policiers, les chercheurs ont donc interrogé 10 % des employés du service. Lors de ces entretiens, les policiers rejettent d’un revers de main toute accusation de profilage racial.

Pour les policiers, les plaintes de profilage racial sont issues d’un petit groupe de militants, ainsi que de « l’appétit médiatique pour la question du racisme ». Les plaignants, estiment les policiers, veulent simplement gagner de l’argent en entamant des poursuites civiles devant le tribunal des droits de la personne.

C’est que les policiers, observent les chercheurs, ont une vision extrêmement limitée de ce qu’est un comportement raciste. « Il est possible d’affirmer que la réfutation massive des allégations de racisme par les policiers s’explique en grande partie par leur compréhension étroite de ce qu’est le racisme. En effet, pour les policiers, n’est raciste qu’une action motivée à 100 % par des préjugés racistes conscients. Si un policier se lève le matin avec l’intention de ne cibler que des personnes issues d’une communauté racisée, alors oui, c’est du racisme. »

Cette vision, notent les chercheurs, est bien évidemment incomplète, mettant de côté tous les biais implicites ou les préjugés qui peuvent « aisément s’infiltrer » dans les attitudes et les décisions « sans qu’il y ait volonté de discriminer ».

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Éric Racette, directeur adjoint du SPVR

On est conscients que nos policiers ne comprennent pas le sens de ces concepts-là comme des chercheurs, ou même comme nous à la direction. Changer cela, c’est un travail qui se fait à petits pas.

Éric Racette, directeur adjoint du SPVR

Lors des interpellations, par exemple, les policiers font état de l’importance qu’ils accordent à un « faisceau de suspicions », qu’ils appellent aussi le « flair policier », dans le choix des personnes qu’ils interpellent. Or, ce « flair policier » apparaît aux chercheurs comme « sensible aux biais cognitifs implicites, donc à certains préjugés raciaux, de classe, de genre ou d’âge ».

Pour les policiers interrogés, Repentigny est une « ville dortoir » qui n’a pas de vie nocturne, où des policiers « travaillants » sont un peu désœuvrés le soir, avec un volume d’appels assez bas. « Il est plutôt rare que des personnes se promènent après minuit dans les rues. Ces rares noctambules deviennent des cibles de choix, car forcément un peu suspects. Si le citoyen se promène à pied, alors les chances qu’il fasse l’objet d’une interpellation sont extrêmement élevées », disent les chercheurs, qui parlent même d’un phénomène d’« interpellation systématique ».

Plusieurs évènements de profilage

Depuis 10 ans, 36 plaintes ont été déposées pour des évènements liés au profilage racial en déontologie policière contre le Service de police de la Ville de Repentigny. Plus de la moitié de ces plaintes (19) ont été rejetées et n’auront donc pas de suite. Deux font toujours l’objet d’une enquête. Neuf ont mené à un processus de conciliation. Parallèlement, 12 dossiers de profilage racial ont été déposés devant la Commission des droits de la personne. Cinq font l’objet d’une enquête, cinq sont en analyse et l’un de ces dossiers se rendra devant le tribunal. Le plus récent évènement impliquant des membres de minorités visibles est survenu au cours de l’été : un homme noir de 37 ans, Jean René Junior Olivier, a été abattu par les policiers. Sa mère avait appelé le 911 parce qu’il était désorganisé et armé d’un couteau. L’affaire est toujours l’objet d’une enquête du Bureau des enquêtes indépendantes.

Des changements majeurs d’ici cinq ans

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, ARCHIVES LA PRESSE

Rassemblement le 4 août dernier en soutien à la famille de Jean René Junior Olivier, abattu lors d’une intervention du Service de police de la Ville de Repentigny trois jours plus tôt

Le rapport des trois universitaires ne restera pas lettre morte, promet la directrice du SPVR, Helen Dion : d’ici cinq ans, le service de police qu’elle dirige aura changé, sur le plan des valeurs et aussi des actions concrètes.

« Il faut trouver une vision commune. C’est notre défi. Plus on se campe chacun de notre côté, plus le pont va être presque impossible à traverser. Être capable de comprendre la réalité de l’autre, c’est la clé pour que les policiers ne se sentent pas jugés. On tend la main. On veut travailler avec la communauté. »

Le SPVR a donc mis sur pied, avec l’aide d’une agence spécialisée en impact social, un plan d’action complet sur cinq ans. Le document, que le SPVR a fourni à La Presse, commence par un mea-culpa clair.

« Nous savons que notre population a changé au fil des ans, mais certaines de nos pratiques, quant à elles, n’avaient pas nécessairement évolué harmonieusement avec la population, ce qui a amené des évènements et des incompréhensions de part et d’autre. Nous avons dû nous questionner sur nos méthodes et réfléchir à nos façons de faire pour déterminer si elles portaient préjudice à des membres de notre communauté et si elles pouvaient être discriminatoires. »

Le plan contient une cinquantaine de mesures. En voici certaines.

• Des rencontres individuelles ou en groupe ont déjà été tenues avec 76 des 118 policiers.

• Mise sur pied d’une table de concertation avec les organismes locaux pour échanger sur les enjeux et les solutions.

• Mise sur pied d’escouades spécialisées en matière de santé mentale et de violence conjugale.

• Instauration d’un processus de recrutement inclusif. Actuellement, 5 des 120 employés sont issus de minorités visibles.

• Embauche d’un travailleur social à l’interne qui pourrait jouer un rôle de conseil auprès des policiers.

• Visite des policiers dans les écoles pour expliquer le rôle de la police.

• Organisation, une fois par année, d’une rencontre où la population peut poser des questions à l’état-major.

• Modernisation de la patrouille, en incluant davantage d’agents sociocommunautaires.