Un meurtre survenu en pleine vidéoconférence Zoom. C’est le point de départ de notre polar estival, dont notre collaborateur Stéphane Laporte plante le décor. Treize de nos journalistes se relaieront ensuite quotidiennement pour faire progresser l’intrigue de ce feuilleton qui promet d’être fertile en rebondissements. Un exercice ludique inspiré des cadavres exquis des surréalistes, à découvrir sur toutes nos plateformes au cours du prochain mois. Bonne lecture !

Le meurtre réinventé – Chapitre 1

Stéphane Laporte Stéphane Laporte
Collaboration spéciale

Jour 20 du Grand Confinement. La ville n’a jamais été aussi tranquille. Il ne se passe rien. Rien. Pas de bouchon. Pas de champagne. Pas de party. Pas de hockey. Pas de cinéma. Pas même de crime. Il est 18 h, Baptiste Bombardier fait sa marche de santé, dans le Mile-Ex. Essoufflé, il se met à tousser. Un joggeur le croise : « Heille, le vieux ! Tu regardes pas les nouvelles ! ? Retourne chez vous, sinon, j’vais appeler la police. »

Bombardier sort son insigne de policier : « C’est moi, la police ! » Le joggeur se remet à courir. Très vite. L’enquêteur Bombardier, BB pour les intimes, se remet à tousser. Non, ce n’est pas la COVID-19. Ça fait 25 ans qu’il tousse de façon chronique. Depuis la mauvaise grippe de 1995. Vous ne vous en souvenez pas ? Lui, si. Faut dire qu’il a arrêté de fumer le mois dernier.

Il va avoir 70 ans en septembre. Ça fait 15 ans que ses confrères lui disent de prendre sa retraite. Il ne veut rien savoir. Il leur répond : « Si Michel Côté est assez jeune pour jouer dans De père en flic 2, 3 et 4, je suis assez jeune pour être policier. » Côté est né la même année que lui. D’ailleurs, il lui ressemble un peu. Beaucoup, selon sa femme.

Bombardier en a plein le masque, de tout cet âgisme. Surtout que c’est pire que jamais. Depuis la fin de mars, son supérieur l’a assigné à faire du travail de bureau, à la maison. Parce qu’il est une personne à risque. Voyons donc ! C’est Montréal qui est à risque quand il n’est pas sur le terrain. Bombardier est le Wayne Gretzky des enquêteurs. Plus d’une centaine de crimes résolus. Le Sherlock Holmes du District 35.

C’est le temps de faire demi-tour et de retourner au bercail. Tout est toujours aussi calme. BB s’ennuie. La planète aussi. Soudain, BANG ! C’est quoi ça ? Un coup de feu ? Ça semble provenir de la maison blanche du coin. Bombardier se met à courir. BANG ! Encore. C’est bien de là que ça vient. Du rez-de-chaussée. Il appelle au poste pour demander du renfort. On le prie d’attendre l’arrivée de la patrouille, dehors, sagement. Me semble…

L’enquêteur est devant la porte. Il regrette d’avoir laissé son arme à la maison. Pour une fois qu’il est sur la scène du crime pendant qu’il est en train de se produire. Ah pis, fuck ! Il brise un carreau, déverrouille la porte et entre dans le loft. Ça fait trop longtemps qu’il ne se passe rien. Ce soir, Bombardier se déconfine. Arrivera ce qui arrivera. Il traverse le logement en longeant les murs. Il entend des gens crier d’effroi. Ça gueule et ça braille. Ils ont l’air nombreux. C’est vrai que les rassemblements sont dangereux. Ça vient de la pièce du fond. Celle qui donne sur le balcon arrière. Notre aîné s’y précipite. Il n’y a personne. Ah, si... Un homme gît au sol, devant son bureau. Les cheveux un peu longs, habillé en mou, mais du mou chic. Dans la trentaine. Élancé. Le physique d’un gars qui fait du vélo et qui mange bio. Bombardier prend son pouls. Mort. Deux balles dans la tête. La technique de réanimation ne sera pas nécessaire.

Ça crie encore plus fort. Les voix proviennent de l’ordinateur. Sur l’écran, il y a un Zoom, en direct, réunissant sept personnes, chacune dans son carré. L’enquêteur se lève, il voit son visage apparaître dans le huitième carré. La femme dans la première fenêtre se met à hurler : « C’est l’assassin ! C’est l’assassin ! » BB rétorque, en montrant son insigne : « C’est pas l’assassin, c’est la police ! » Au même moment, deux personnes quittent la rencontre. Le bientôt septuagénaire pointe tout le monde : « On ne s’en va pas ! On reste là ! Vous êtes les témoins dans cette affaire. Qu’avez-vous vu ? »

Le gars du cinquième carré répond en premier : « Moi, j’ai rien vu. Parce que moi, durant un Zoom, je passe mon temps à me regarder moi-même, dans l’image. Voir si j’suis correct. J’ai entendu un coup de fusil. J’ai détourné les yeux, et c’est là que j’ai vu que René était pus là. »

La femme du premier carré enchaîne : « Moi non plus, j’ai rien vu, parce que moi, ma configuration de Zoom, c’est la personne qui parle qui devient en gros, les autres sont plus petites autour. Pis comme René n’était pas en train de parler, c’est pas lui qui était en gros. Mais quand ç’a fait BANG, là, y’est devenu en gros, mais y’était pus là. » Bombardier demande : « Personne d’entre vous n’a vu l’assassin ? » Toutes les fenêtres font signe que non.

Au même moment, on entend du bruit à l’autre bout de la maison : « Police ! Personne ne bouge ! Couchez-vous au sol ! » L’enquêteur lève les yeux au ciel, puis s’adresse aux témoins : « C’est ma gang. Attendez-moi deux minutes. Va falloir prendre vos noms. » Il s’approche du corridor, en toussant dans son coude : « Heu ! Heu ! C’est moi, Bombardier. La place est clean. Y’a pu de danger, les boys ! »

L’agente Angele Jones hoche la tête :

« Mettez vos lunettes, j’suis pas un boy. Inspecteur Bombardier, on vous avait dit de nous attendre devant la maison.

– J’avais compris dedans.

– C’est sûr qu’à votre âge, on comprend pas toujours comme il le faut.

– C’est pas bien de faire des remarques sur mon intégrité physique.

– En tant que femme noire dans la police, vous ne me ferez pas brailler.

– Suis-moi, ça s’est passé dans la pièce du fond.

– C’est quoi les voix qu’on entend ?

– Du monde dans son ordi.

– Y sont là depuis le début ? »

BB coupe le micro du Mac et poursuit :

« Ils étaient en vidéoconférence avec la victime au moment du crime.

– On peut dire qu’ils ont l’alibi parfait.

– Pas si vite, Jones, y’en a deux qui ont quitté la réunion quand j’ai dit que j’étais une police.

– Suffit de trouver l’invitation Zoom dans la boîte de courriels. On va les retracer, ce sera pas long.

– Parfait, mais faudrait pas oublier de s’occuper du corps.

– Vous avez ben raison. C’est fou comment on fait toujours passer le monde virtuel, en premier. »

Qui a tué le confiné ?

Pourquoi ?

Quelles sont les sept personnes à l’avoir vu pour la dernière fois ?

Une seule certitude : selon l’analyse du médecin légiste, l’assassin était à plus de deux mètres de la victime lorsqu’il a appuyé sur la détente.

Un tueur respectueux des règles de la Santé publique, c’est déjà ça.

Huit amis – Chapitre 2

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Pendant que les policiers patrouillaient dans les rues des environs pour trouver le suspect, les enquêteurs tentaient d’identifier le sportif, dont le cadavre se vidait de son sang sur le plancher de béton luisant de sa cuisine. Bombardier pensa avec une sorte de satisfaction que les vieilles lois de la physique newtonienne s’appliquaient même ici, dans ce qu’on appelait pompeusement le « quartier de l’intelligence artificielle ». L’arrivée de cette nouvelle faune avait fait quintupler la valeur de son duplex, mais elle avait tué l’esprit du Mile-Ex, et Bombardier exécrait ces gens en lycra qui le toisaient, n’attendant que le moment de le dévorer, comme tous les autres vieux. Il avait l’impression d’avoir déménagé sans changer d’adresse.

La sergente-détective Jones, elle, voyait la mare de sang s’approcher de la roue arrière du vélo du macchabée, un Argon 18 tout juste sorti de l’atelier. Comme pour sauver un noyé, elle sauta et alla soulever le véhicule. Le peu d’effort qu’elle y mit accrut encore son excitation athlétique. « Ça m’en prend un », marmonna-t-elle.

On eut tôt fait d’identifier la victime, René Dupont, un prénom étonnant pour un jeune homme de 32 ans, sauf si l’on savait que ses parents s’étaient connus dans un congrès du Parti québécois et qu’il était né le lendemain de la mort du Grand Homme.

Dupont, docteur en informatique comme il ne manquait pas de le rappeler dans chacun de ses courriels signés d’un « Ph. D. » en gras, travaillait chez Elephant AI, une prestigieuse boîte d’intelligence artificielle où personne, y compris les employés, ne semblait comprendre ce qui s’y passait vraiment, mais où les gouvernements ne cessaient d’injecter des millions, précisément pour cette raison.

À son sujet, il n’y avait pas grand-chose à signaler. Ni casier judiciaire, ni dettes, ni liaison douteuse.

« Cal-vaire ! dit Jones en détachant bien les syllabes.

 – Quoi ? demanda BB.

 – Tu devrais voir ses segments Strava !

 – Ses quoi ?

La policière expliqua en soupirant à son archaïque collègue le concept des “segments” enregistrés par GPS que publient les cyclistes sur ce réseau social pour documenter leurs sorties et s’en vanter.

 – Calvaire, mets-en. Si vous passiez moins de temps à montrer ce que vous faites, pis plus à le faire, ça irait pas mal mieux dans’ société.

 – Tu portes bien ton nom, Bombardier, t’es comme la compagnie : tu coûtes cher au contribuable pis ta valeur diminue à vue d’œil. »

Le vieux flic fit semblant de la trouver bonne, mais oh ! que la flèche le toucha en plein cœur. Il y laisserait sa peau s’il le fallait, mais il allait prouver qu’il était le meilleur.

L’examen minutieux du grand loft révéla un manque total d’originalité dans la décoration, une impressionnante collection d’ouvrages pour la plupart indéchiffrables portant sur le « deep learning », les algorithmes, l’informatique quantique, l’entraînement à bicyclette, mais aussi sur les chats et, jamais ouverts, des dizaines d’ouvrages de poètes québécois que ses parents s’obstinaient encore à lui offrir.

À l’intérieur de cette bibliothèque murale, blotti derrière un exemplaire annoté de Sequential and Parallel Algorithms and Data Structures, Bombardier aperçut deux yeux verts paniqués.

C’était Yoshua, le chat du défunt. BB réussit à le capturer et à le calmer.

« Si les chats pouvaient témoigner à la cour, on gagnerait toutes nos causes, Jones. »

Elle n’écoutait pas. Elle était en train de se faire résumer les interrogatoires sommaires de chacun des cinq participants Zoom – on trouverait bien les deux fuyards.

Ceux qui avaient vu quelque chose n’avaient pas vu grand-chose. La tête de Dupont qui disparaît dans un grand fracas. Des gouttelettes de sang pulvérisées. Puis une main gantée tenant une arme est apparue brièvement sur l’écran et un deuxième coup a retenti. Après quoi, c’est la face de Bombardier qui est apparue dans la vidéoconférence.

« C’est tous des gens qui travaillent chez Elephant AI, j’imagine ? demanda BB en flattant Yoshua d’une main et en le retenant solidement de l’autre, jouant de ses bras une sorte de good cop-bad cop avec le félin pour le convaincre de s’abandonner.

 – Justement, non, répondit Jones. C’est un groupe d’amis qui se réunit une fois par mois depuis 2012. Tu sais comment ils se sont connus ?

 – Étonne-moi : en montant Camillien-Houde à pied à côté de leur bicycle ? En changeant un flat à côté du même nid-de-poule ? À la Maison de l’algorithme ?

 – Ils étaient tous membres du même jury au procès de Bob “Big” Bigras. Ça te dit de quoi, j’suppose...

 – Oh, sacrament… »

Abandonnant le massage psychologique du chat, BB lança la pauvre bête plus loin, et celle-ci atterrit dans la flaque de sang qui commençait à coaguler. Le policier la regardait du coin de l’œil pour s’assurer qu’elle retombe sur ses pattes, ce qui fut le cas, et il s’en réjouit, pas tant parce que cela épargnerait le superbe pelage gris du chat, mais parce que les choses qui arrivaient « comme prévu », ou « comme avant », bref tout ce qui ne changeait pas le rassurait.

Il se rappelait évidemment ce procès rocambolesque. Il se souvenait aussi très bien de ce jeune étudiant brillant que les autres membres du jury avaient choisi comme président, et dont le corps, huit ans plus tard, gisait à ses pieds, un chat miaulant aux pattes rouges couché sur son dos.

L’opération Julep – Chapitre 3

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Le procès de Bob « Big » Bigras, Baptiste Bombardier s’en rappelait malheureusement trop bien. Il avait été au cœur de l’opération Julep qui avait mené à l’arrestation du caïd, ainsi qu’à celle d’une dizaine d’autres motards criminalisés. Mais le gros morceau, ou plutôt le « big » morceau comme ses collègues et lui disaient, c’était Bob Bigras, soupçonné d’être à la tête d’une organisation spécialisée dans le blanchiment d’argent à très grande échelle. Baptiste Bombardier affichait alors la cinquantaine avancée, mais puissante du fait de ses connaissances approfondies du monde interlope. Pour tout dire, il se sentait au top. Et à la pensée de cette vision qu’il avait de lui-même à cette époque, un sentiment mêlé de nostalgie et de colère monta en lui. Le chat choisit ce moment pour appuyer ses pattes imbibées de sang sur son pantalon, et il l’envoya valser d’un geste brusque du pied.

– Dégage !

La sergente-détective Angele Jones le regarda d’un air méprisant.

– On ne sait pas si le gars avait la COVID-19, se reprit-il, un peu penaud. Ou même le chat.

– Ça m’étonnerait, parce que les témoins m’ont confirmé que René Dupont n’a pas quitté son loft depuis le début du confinement, sauf pour faire du vélo. Un grand hypocondriaque, à ce qu’il paraît. Il commandait tout en ligne, en bon geek. Et les animaux ne sont pas des vecteurs, Bombardier, pas besoin de te défouler dessus.

Il grogna une réponse inaudible et replongea dans ses souvenirs, pendant que Jones continuait de scruter le loft et de répondre à des appels.

L’opération Julep, il en était persuadé aujourd’hui, avait marqué le début de son déclin. Cette affaire aux ramifications complexes, qui s’était terminée en queue de poisson avec l’acquittement de Bigras, faute de preuves, demandait de nouvelles compétences et avait confirmé l’avènement d’un autre type d’enquêteurs qui passaient leur vie devant des ordinateurs et non sur le terrain comme lui. Bob « Big » Bigras était un criminel investisseur, notamment dans les startups, et brassait probablement des transactions jusque dans le Dark Web, qui demeurait un mystère pour Baptiste Bombardier, incapable de seulement mettre à jour sa page Facebook que, de toute façon, il utilisait seulement pour parler en vidéo à sa fille Émilie. Elle travaillait à San José, en Californie, et riait d’ailleurs souvent de ce côté techno-nul.

Mais l’instinct. Lui, c’est ce qu’il avait, au contraire de ces jeunes flics toujours le nez sur leurs cellulaires. Et il savait que Bigras, cette brute épaisse qui ne connaissait que la loi de la rue, un as pour les règlements de compte et le règne de terreur, n’avait pas la fibre entrepreneuriale et devait même encore compter sur ses doigts. Il n’était qu’un « front », haut dans la hiérarchie, certes, mais la vraie tête pensante de ses affaires demeurait inconnue. Il y avait eu des rumeurs voulant que des membres du jury aient été soit achetés, soit terrorisés, ce qui était du Bigras tout craché.

Quant à René Dupont, qui gisait toujours sur le plancher, il ne pouvait lui en vouloir, et pas parce qu’il était mort. Ses questions hyper pointues en tant que président du jury lors du procès avaient donné des maux de tête à tout le monde, et surtout au juge. Il était apparu en tout cas comme quelqu’un qui prenait vraiment à cœur l’exercice de la justice, tout autant qu’un nerd incollable. À ce moment-là, Baptiste se dit qu’il n’y avait pas que les sept personnes dans la réunion Zoom qui devaient être interrogées, mais aussi les quatre autres membres du jury de douze lors de ce procès, sans savoir encore si les douze étaient restés en contact, ou seulement huit d’entre eux (si on incluait Dupont). Et c’était curieux, ça, que des jurés conservent des liens aussi longtemps après une cause somme toute très ennuyeuse pour le grand public, au contraire d’un procès pour meurtre crapuleux.

Jones revint vers Bombardier, avec ce regard qui dit « j’ai de nouvelles informations ».

– L’employeur de Dupont nous apprend qu’il avait récemment remis sa démission chez Elephant AI. Il s’apprêtait à lancer sa propre startup basée sur une nouvelle technologie, Blockbit, qui pousse plus loin, au moyen de l’AI, la surveillance du blanchiment d’argent dans le réseau international des banques. Il avait réussi à amasser un important fonds d’investissement, à ce qu’on me dit, auprès de divers gens d’affaires.

– Intéressant.

– Mais ce n’est pas tout. Nous avons demandé les informations de l’entreprise qu’il venait d’enregistrer et, dans les investisseurs, on retrouve une compagnie à numéros qui appartient à nul autre que... Bob Bigras.

Sur la piste – Chapitre 4

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

« Chaque assassin est probablement le vieil ami de quelqu’un. » René Dupont a lu cette phrase intrigante, graffitée sur le mur de l’écocentre de La Petite-Patrie. Il s’était levé tôt et, avant qu’elle ne soit encombrée, il s’était engagé sur la piste des Carrières, en face de chez lui. Il avait ensuite emprunté l’avenue Christophe-Colomb vers le nord, jusqu’au boulevard Gouin. Un petit décrassage matinal pour chasser le spleen et le stress, le long de la rivière des Prairies.

Le confinement lui avait donné l’espoir d’une plus grande liberté, de temps et de mouvements. Ce n’était qu’un leurre. Lui qui avait l’habitude de rester au bureau tous les soirs jusqu’à 20 h travaillait désormais chez lui jusqu’à minuit. Casanier de nature, il n’imaginait pas que les locaux ultramodernes et impersonnels d’Elephant AI, à un jet de pierre de son appartement, finiraient par lui manquer. Mais il devait se rendre à l’évidence. Il s’agissait de son milieu de vie. Le seul endroit où il avait des contacts directs et répétés avec d’autres êtres humains, où il s’autorisait à prendre une bière avec des collègues, dans les poufs ergonomiques d’une salle aux allures de bar d’hôtel.

Dupont avait beau être satisfait, depuis le début de la pandémie, du service de livraison à domicile des paniers bios des fermes Frula – qui le dispensaient de faire ses courses au marché Jean-Talon en risquant une infection virale –, il rêvait du gargantuesque bar à salades du bureau et du chef qui préparait tous les jours son dîner.

Des bonzes de la Silicon Valley avaient investi l’année précédente quelque 200 millions dans l’édifice d’Elephant AI, qui avait été entièrement rénové. Un tel prix d’achat au pied carré n’avait jamais été observé à l’extérieur des tours de bureaux les plus modernes du centre-ville. Le même bâtiment avait été acquis pour à peine 15 millions, cinq ans plus tôt. Avant que le Mile-Ex ne devienne un « hub » de l’intelligence artificielle, comme on dit à San Francisco.

Aussi, quantité de spéculateurs immobiliers espéraient toucher le gros lot en vendant à fort prix leurs vieilles usines désaffectées aux plus offrants. Anticipant la flambée immobilière, René avait investi l’essentiel de ses économies il y a quelques années dans un édifice commercial mal entretenu du quartier, où logeait un distributeur de films indépendants. Avec deux associés, ils avaient payé ce grand local rubis sur l’ongle. Ils s’apprêtaient d’ailleurs à le revendre à un mystérieux acheteur, pour dix fois le prix, lorsque la pandémie a tout remis en question...

Pendant qu’il terminait ses études doctorales à l’Université McGill, Dupont avait rapidement gravi les échelons de l’entreprise. En 2016, il avait été promu directeur de l’architecture. Sa propre mère ne comprenait pas que son travail n’avait rien à voir avec les structures du bâtiment d’Elephant AI, mais avec celles de son système informatique. Il était le plus jeune cadre d’une entreprise en pleine expansion, qui comptait plusieurs centaines d’employés. Son salaire était à l’avenant. Il louait un loft dans la rue Saint-Urbain, ne sortait presque jamais, sauf pour rouler. Ses besoins étaient comblés. Ses responsabilités, en revanche, avaient fini par lui peser.

Les attentes, comme l’obligation de performance, étaient énormes chez Elephant AI, une entreprise soutenue par des centaines de millions de dollars d’investissements publics et privés. Depuis le début de la pandémie, l’équipe de René avait concentré tous ses efforts dans une application mobile de traçage de données de personnes infectées à la COVID-19. Dès que la nouvelle a été médiatisée, une vague de théories du complot s’est déclenchée dans les réseaux sociaux.

Un ancien animateur d’émission animalière à TQS, Claude Brazeau, adepte de conspirations liées à la vaccination, a déclaré sur Twitter qu’« AI est l’éléphant dans la pièce ». Luc Laurier, un comédien obsédé par la technologie sans fil 5G, vedette il y a 12 ans du long métrage Furieusement dangereux 2 (fortement inspiré d’une série de films à succès hollywoodiens), a quant à lui fait remarquer sur Facebook, en les encerclant au feutre rouge, qu’il y avait cinq consonnes dans le mot Elephant... L’indignation des conspirationnistes a pris une telle ampleur et une telle virulence que le contentieux d’Elephant AI a envisagé une poursuite pour incitation à la haine contre la tête dirigeante du mouvement Fêlé-Québec, une certaine Cossette Strudel.

René Dupont n’en avait cure. Il trouvait ces théories du complot ridicules. Il était convaincu, cependant, que l’entreprise qu’il avait contribué à bâtir profitait du prétexte de la pandémie et de ses contrecoups financiers pour mettre à pied des dizaines d’employés, dont près d’une centaine sous sa houlette. « L’occasion fait le larron », se disait-il, cynique. Il avait lui-même eu à faire le sale boulot des congédiements à la chaîne, par Zoom, accompagné d’une responsable des ressources humaines qui n’avait soufflé mot.

Certains de ses employés étaient restés interdits, tétanisés ; quelques-uns avaient pleuré. René, d’un naturel taciturne et inébranlable, allergique aux états d’âme, avait été secoué par un tel condensé d’émotions. Il était le messager de mauvaises nouvelles et la cible sur laquelle on projetait son désarroi. Hristo, jeune trentenaire arrivé à 7 ans de la Bulgarie, un as du codage, « une machine », n’a pu contenir sa colère. « T’es rien qu’un hostie d’hypocrite ! Si je te croise dans la rue... », a-t-il vociféré à l’endroit de René.

Ce fut la goutte qui fit déborder le vase. C’était décidé. Dupont allait accepter l’offre de ses copains d’université, Nasrine et Simon, et se « partir en affaires ». Depuis le temps qu’ils en parlaient. Ils avaient déjà tâté l’intérêt d’importants investisseurs. Le filon qu’ils avaient l’intention d’exploiter, avec leur expertise en intelligence artificielle et en services financiers, était extrêmement prometteur.

Le vendredi 27 mars, René Dupont a remis sa démission chez Elephant AI. Le dimanche 29 mars, il a donné rendez-vous, à 6 h 30, à Nasrine et Simon dans le stationnement vide du Home Depot (on n’est jamais trop prudent avec l’espionnage commercial). Le mercredi 1er avril, à 18 h, il était mort. Ce n’était pas un canular.

Le détail qui tue – Chapitre 5

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

La nuit tombait sur Montréal. En sortant de sa voiture, rue Hutchison, Bombardier a entendu de drôles de chants.

Il a levé la tête. C’était l’heure de la prière pour les juifs hassidiques d’Outremont. Des hommes, tout de noir vêtus avec leur chapeau haut de forme, étaient sur leurs balcons, un lutrin posé devant eux, entonnant des chants religieux, en se balançant de l’avant vers l’arrière. « Ben coudonc... »

Il s’est avancé vers le 5666. Sur le seuil, ça sentait le pain.

Bombardier a rappelé au poste avant de sonner. « Vous me confirmez que c’est l’adresse des parents du bon René Dupont ? »

L’enquêteur ne prenait plus de risques depuis ce jour où il avait annoncé par erreur à des parents que leur fils était mort. Il venait de leur offrir ses condoléances quand le téléphone avait sonné. C’était le fils en question.

« Maman ? Qu’est-ce que t’as ? Pourquoi tu pleures ?

– Joe ? ! C’est toi ? T’es pas... mort ?

– De quoi tu parles, maman ? »

Non, il n’était pas mort. Il avait juste eu le malheur de porter le même nom qu’un gars assassiné ce jour-là : Jonathan Pinson.

La honte de l’enquêteur. Le regard courroucé des parents. On ne l’y reprendrait plus.

La sergente-détective Jones a paru soulagée quand Bombardier lui a proposé d’aller seul à la rencontre des parents de René Dupont. Annoncer la mort d’un proche... C’est la pire tâche qui soit. Bombardier n’aimait pas ça plus qu’un autre, mais il y trouvait souvent des pistes qui l’aidaient à faire progresser l’enquête. Les mères, plus volubiles, se démarquaient souvent comme d’excellentes sources. Mine de rien, elles avaient le don de relever le détail qui tue.

André Dupont était en train de sortir ses petits pains hawaïens du four quand il a entendu sonner. « Oh ! Qu’ils sont beaux... Aloha ! Aloha ! »

Lui qui n’avait jamais touché à une tasse à mesurer de sa vie, il en était à sa cinquième recette de Ricardo depuis le début du confinement. Après les tartelettes portugaises, il s’était lancé dans le pain. Pain de ménage, pain au levain, pain au fromage et au bacon, petits pains hawaïens...

Au début, sa Monique trouvait ça sympathique. Mais là, elle n’en pouvait plus. « André, j’ai pris cinq livres en 20 jours. Et toi aussi, regarde ta bedaine... »

André a déposé sa nouvelle fournée sur le comptoir et s’est dirigé vers la porte, sans enlever ses mitaines de four rouges capitonnées. Qui pouvait bien sonner un soir de confinement ? Certainement pas leur fils unique René. Il leur avait interdit de sortir et d’inviter qui que ce soit à la maison. C’est tout juste s’il n’avait pas menacé de les dénoncer à la police la fois où ils ont osé dire qu’ils étaient allés chez Costo. « Vous avez 70 ans. C’est dangereux. Votre épicerie, je m’en occupe. Je vais vous faire livrer un panier Frula. »

Sur le seuil, l’inspecteur, l’air grave, s’est présenté.

« Bonsoir, monsieur Dupont... Baptiste Bombardier, enquêteur au SPVM... »

André avait su par ouï-dire sur Facebook que des voisins s’étaient plaints à la police des chants hassidiques sur le balcon. Ce devait être ça.

« Moi, les prières de mes voisins, ça me dérange pas, monsieur l’agent. Les plaintes, c’est pas moi. Chanter sur le balcon, c’est pas illégal, à ce que je sache...

– Je suis désolé, monsieur Dupont. Je suis pas là pour ça. Votre épouse est là ?

– Elle est là, certain. Où voulez-vous qu’on aille ? Mon fils nous a interdit de sortir. Paraît qu’on est trop vieux...

Avec sa grosse mitaine rouge, André a fait signe à Monique de s’avancer.

– Je suis ici parce que j’ai une très mauvaise nouvelle à vous annoncer...

Bombardier a marqué une pause. Le couple le dévisageait, appréhendant la suite.

– Votre fils René est décédé. On l’a retrouvé mort chez lui. Tout indique que c’est un homicide. »

Le visage d’André s’est décomposé. Monique s’est effondrée dans les bras de son mari en sanglotant.

Le policier était mal à l’aise. Le père en lui encore plus. Il aurait aimé pouvoir s’asseoir dans le salon aux côtés des parents éplorés comme il le fait d’habitude. Mais en ces temps anormaux, il était condamné à rester planté sur le pas de la porte, à deux mètres de leur douleur.

« Toutes mes condoléances...

Les chants hassidiques résonnaient plus fort encore. André et Monique, tétanisés, ne disaient rien.

– Mais qui a pu tuer René ? a fini par demander le père en agitant ses mitaines capitonnées vers le ciel. Qui ?

– On va tout faire pour élucider le meurtre, monsieur Dupont. Avez-vous noté quoi que ce soit d’anormal avec votre fils ces derniers temps ?

– René, c’est un amour, a dit Monique en hoquetant. On lui a parlé ce matin sur Zoom. Il avait l’air ben stressé. Plus que d’habitude. Il a dit qu’il avait une vidéoconférence importante. Une affaire urgente à régler. Il a dit : “maman, tu te souviens de Julie sur le jury ?” Bien sûr que je m’en souvenais. Une fille tellement brillante. J’ai dit : “ben quoi, Julie ?” Il a dit : “elle a reçu des menaces en ligne...” Pis là, l’internet a coupé. »

Cours, Julie, cours ! – Chapitre 6

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Ce matin-là, Julie s’était réveillée tôt pour aller courir. Depuis le début du confinement, elle joggait presque tous les matins. Pour sortir de chez elle malgré les mots d’ordre des autorités en santé publique, pour se remettre les idées en place et brûler les dernières brumes du trop-plein de vin, de bière ou de LS Cream de la veille.

Pour mieux gérer ses angoisses.

Parce que toutes sortes d’angoisses ne quittaient plus la chercheuse depuis le procès de Bob Bigras, mais surtout depuis sa rencontre avec René dans le jury, dont elle était tombée amoureuse bien malgré elle. C’était lui qui l’avait convaincue, une femme dont l’enfance avait été particulièrement difficile, mais qu’on pourrait qualifier de « réussite de la DPJ », préposée aux bénéficiaires dans un CHSLD de Laval, mère de famille, de retourner à l’université pour étudier les maths. « Tu as toujours eu des notes parfaites en maths, c’est ça, ton truc, lui avait-il dit. Pourquoi personne ne te l’a jamais dit ? Et puis les maths, c’est comme la poésie. C’est beau si on se donne la peine de s’y perdre. »

Il avait même évoqué alors son admiration pour le personnage de Lisbeth Salander, l’improbable hacker des romans suédois, génie de l’informatique, une comparaison qui, des années plus tard, prendrait tout son sens…

Facilement, en sept ans, elle avait enfilé trois diplômes, dont un postdoc au MIT, enceinte de son troisième, pour devenir chercheuse à l’Université Ville-Marie, avec une gang de génies vraiment excentriques qui lui avaient fait découvrir tant les vertus modérées de la SQDC et du micro-dosage que les paysages de la Gaspésie où ils faisaient chaque été des retraites créatives dans le bout de Barachois.

René les connaissait aussi, et n’était jamais loin de toute cette bande d’amis et collègues qui s’étaient donné comme mot d’ordre, entre autres choses, de toujours répondre « autre » ou « ne s’applique pas » quand on leur demandait leur origine ethnique, leur âge ou leur sexe.

Julie aimait être avec eux et se sentait bien avec ces gens qui s’enflammaient pour la recherche en intelligence artificielle et pour qui seuls le cœur et la tête comptaient. Tous s’étaient d’ailleurs fait tatouer un cerveau sur le poignet, là où on prend le pouls.

Mais avec René, c’était compliqué.

Peut-être qu’elle lui devait tout, pour sa carrière et donc sa santé mentale. Mais c’était tout sauf un amoureux relax et fiable.

En plus, il y avait son mari, Jean, un entrepreneur d’origine rwandaise parti de rien comme elle et devenu investisseur fortuné, grand amateur d’opéra, marathonien et cuisinier végétalien hors pair, qui, malgré son succès connu dans les affaires, se faisait quand même régulièrement demander comment il avait pu acheter sa Tesla S.

Julie courait d’habitude avec une ou deux amies, de grands moments de complicité meilleurs pour la santé que les 5 à 7, mais elle était seule ce matin-là, le matin où elle s’était fait bousculer, chose surprenante dans un monde sans proximité, par un piéton caché sous une cagoule rose fluo lui donnant un style Pussy Riot. C’est là qu’il en avait profité, à l’ancienne, pour glisser un message dans sa poche.

« Va donc voir sur Instagram si j’y suis. @bob_bigras »

Julie s’était mise à trembler en voyant le papier où les mots avaient été découpés dans de vieux magazines et collés comme on le faisait au siècle dernier.

Il y avait quelque chose de terrifiant dans la matérialité de la courte missive. Peut-être était-elle contaminée au virus ? Ou à autre chose ?

Sur Instagram, le compte en question était anodin. Des images de fêtes de famille floues avec des pick-up en arrière-plan, des gars trop musclés et trop bronzés accompagnés de ce que sa meilleure amie Sophie aurait appelé des « guédailles » aux jeans abondamment déchirés. Une étrange transparence et familiarité de la part du caïd.

Julie n’y comprenait rien jusqu’à ce qu’elle décide d’aller voir dans les « stories », ces messages éphémères qui ne durent que 24 heures. Là, on entendait une femme masquée façon corona, mais peut-être était-ce un homme – si elle n’avait pas été en panique, Julie se serait probablement autoreproché cette nécessité de classifier les genres –, dire : « Julie, on sait tout. Fait que écoute-nous. »

Pas question d’en parler à Jean, bien sûr.

À la police ?

Était-ce vraiment une menace ?

Appel à René, en vain. Prendre le téléphone pour parler ne faisait pas partie de ses habitudes. Il faisait des vidéoconférences. Répondait aux textos sur WhatsApp. Et encore. Mais la boîte vocale demeurait active.

« Regarde la story de @bob_bigras sur Instagram. C’est qui ? Ils savent quoi ? Nous ? Le projet ? L’autre projet ? Et puis Bigras, il est où ? Je ne comprends plus rien et j’ai peur. Est-ce qu’on en parle dans le Zoom tout à l’heure ? »

Quand René a-t-il écouté ce message ? Qu’en a-t-il fait ? On ne le saura jamais.

Ce qu’on sait, c’est que la rencontre Zoom a eu lieu, que René n’y a pas parlé de la « story » et de la menace, même s’il l’avait pourtant mentionnée plus tôt à ses parents et que ça s’était fini dans le sang.

Et que Louise, l’autre jurée, la médecin qui était elle aussi dans cette réunion vidéo, ne devait pas être particulièrement stressée ce jour-là parce qu’elle a commencé en faisant une saisie d’écran de toute la galerie de participants, histoire d’avoir une nouvelle image de René à mettre en secret dans son téléphone, mais aussi d’inspecter de plus près l’état de sa repousse capillaire, qui paraissait particulièrement malheureuse sur son iPad malgré de multiples tentatives de teinture maison.

Toute une image !

Grâce à un outil d’analyse développé par Elephant AI, et aidé par Julie, l’enquêteur Baptiste Bombardier y trouverait finalement un premier indice clé pour élucider le meurtre de René Dupont.

L’imposteur – Chapitre 7

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Louise avait toujours eu le béguin pour René Dupont. Évidemment, elle ne le lui avait jamais dit, lors des travaux du jury au procès de cette brute épaisse, Bigras. « Évidemment », parce que Louise, la Dre Louise Dumas-Beaudoin, était d’une timidité maladive. Elle n’avait jamais su comment nouer des liens durables avec les hommes, comment les laisser entrer dans sa vie, nouer sa vie à celle des hommes. Elle aurait bien aimé, mais ce n’était pas arrivé. Sa mère, sa vieille mère encore vivante, encore revancharde, encore rêche, le lui reprochait parfois : « Ce n’était pas une bonne idée de devenir urologue, Louise, je pense que ça a bousillé toute l’idée que tu te fais des hommes... »

Louise Dumas-Beaudoin vivait donc dans une solitude relative. Relative, parce que professionnellement, la Dre Louise Dumas-Beaudoin était une urologue de haut niveau, spécialiste mondiale de la prostatite, dont l’expertise était recherchée un peu partout en Occident. De congrès en symposium, de cours à McGill à la salle d’opération, elle faisait sa part pour faire reculer cette maladie non mortelle mais diablement chiante pour 23 % des hommes de 55 ans et plus. Mais dans sa vie personnelle, Dre Dumas-Beaudoin se consacrait à ses chats. Elle en avait quatre.

Sa seule tentative de nouer un lien avec René s’était résumée, après le procès, à lui refiler un chaton né de la portée-surprise de Janette, sa chatte angora qui s’était un jour échappée par la porte de la cuisine – Louise ne laissait pas ses chats aller jouer dans la ruelle avec les autres chats – pour une escapade de 48 heures...

Escapade pendant laquelle Janette n’avait pas fait que du tourisme.

Soixante et un jours plus tard, Janette avait donné naissance à six chatons dont Louise avait désormais la responsabilité. Louise en avait gardé un, en avait donné quatre et avait offert l’autre à René. Une offre en forme de bouteille à la mer. Elle espérait que, peut-être, cette rencontre déboucherait sur quelque chose...

Elle se souvenait encore de cette soirée de fin d’automne, peut-être deux ou trois ans après le procès, où elle était débarquée chez René avec une cage contenant le chaton tigré aux yeux d’un vert étonnant. Elle avait mis du rouge sur ses lèvres, tout en se disant que c’était peut-être un peu exagéré, pour un mardi soir.

Il ne s’était rien passé de transcendant, malheureusement. René avait été poli, d’une chaleur contenue avec elle, sans plus. Le courant ne passait que d’un seul côté, c’était l’histoire de sa vie.

Avant de s’en aller, dans le cadre de la porte, René avait jasé à voix haute sur le nom qu’il donnerait à ce chat, il avait soulevé deux ou trois prénoms, des prénoms d’humains, Louise avait oublié lesquels, mais elle trouvait toujours bizarre que des humains donnent des noms d’humains à des animaux, elle avait des amis qu’elle aimait beaucoup mais qui avaient donné à leur chien le prénom de « Jessica », Louise ne s’était jamais habituée...

Louise avait toujours le béguin pour René. Malgré son indifférence à lui. À chaque conférence à distance, Louise faisait une capture d’écran de « son » René. Elle les regardait en les faisant défiler, que ce soit avant d’aller au lit ou dans les avions, entre New York et Singapour, entre un congrès et une symposium sur la prostatite.

C’était cette capture d’écran que l’enquêteur Bombardier regardait, par-dessus l’épaule de Julie. Tant qu’à y être, l’inspecteur avait demandé à ce que la médecin lui donne tout son stock de captures d’écran de René, il y en avait une bonne centaine.

Sur l’écran de Julie, on voyait donc le visage de René Dupont, exagérément agrandi, juste avant son meurtre. À intervalles réguliers, l’image se floutait, pour réapparaître, c’était le XTrunk, l’outil d’analyse développé par AI Elephant qui scrutait tous les secrets de cette image, pour en livrer les secrets.

Six heures que ça durait. Bombardier était impatient. Dans son temps, on trouvait des indices, de vrais indices – mégot de cigarette, notes sur un papier, cheveux, registre d’appels cellulaires, images de caméras de surveillance, traites bancaires – et on montait le casse-tête qui allait permettre d’avoir une idée plus claire de ce qui s’était passé...

Là, dans le cas de la mort de René Dupont, pas grand-chose à soumettre à son pif d’enquêteur. Il en était réduit à regarder par-dessus l’épaule d’une fille qui regardait elle-même une image de la victime, laissant un algorithme invisible faire du travail de police. Bombardier était irrité.

– Heille, dit Julie sans se retourner.

– Quoi ?

– Rappelez-vous donc les sages paroles d’Horacio...

– Hein ?

– Deux mètres, inspecteur. Si je sens votre haleine de café Tim Horton’s, c’est que vous êtes trop proche...

Crisse de pandémie, pensa BB en reculant.

Justement, à la télé, dans un coin de l’écran géant de l’ordi, le trio santé arrivait à la tribune pour la conférence de presse de 13 h, l’air grave. Le PM commençait à parler quand il sentit Julie se braquer.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– On a des résultats.

Julie pointa une fenêtre qui s’était ouverte, des lettres vertes sur fond blanc défilaient. En anglais, du charabia.

– Y a une déséquivalence fondamentale, dit Julie.

– Hein, ça veut dire quoi en français ?

– Ça veut dire que l’image captée par la Dre Dumas-Beaudoin, c’est pas celle de René.

– Je comprends pas.

– Ben, c’est clair, non ?

– Non, répondit Bombardier.

– Ça veut dire que c’est pas René qui était dans la visioconférence.

– Ça se peut pas...

– Affirmatif, inspecteur, répliqua Julie : l’Intelligence Artificielle se trompe jamais. Ça veut dire que votre cadavre, c’est pas René. Avez-vous fait un test d’ADN sur le cadavre ?

– Non.

Un ange passa.

Bombardier se frappa le front.

– FUCK, tonna-t-il, un peu trop fâché pour la situation.

– Quoi, quoi ?! demanda Julie.

– Comment j’explique ça à ses parents, moi ?

Fenêtre sur le Pacifique – Chapitre 8

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Bigras gara sa moto à la hâte et s’engouffra dans la ruelle couverte de graffitis. Assise par terre à côté d’un bac de recyclage, une femme au regard vide relevait sa manche pour s’injecter une dose.

Scène de la vie quotidienne dans le quartier Downtown Eastside de Vancouver, où le nombre de surdoses dépassait tous les records depuis le début de la COVID-19. Pourtant, l’épidémie d’opioïdes qui avait fait plus de 15 000 morts en quatre ans au pays passait maintenant sous le radar.

Une épidémie peut en cacher une autre.

Le caïd bedonnant s’avança vers la sortie de secours d’un vieil édifice en brique rouge fraîchement rénové et frappa quelques coups distinctifs à la porte.

Après l’opération Julep dont il était miraculeusement sorti indemne, Bob « Big » Bigras était allé se faire oublier dans l’Ouest canadien, où il avait trouvé un terreau encore plus fertile pour ses magouilles.

D’abord avec la drogue. Le fentanyl en particulier. Puis, avec l’aide de ses contacts en hautes sphères, il avait rapidement ajouté le blanchiment d’argent à son CV. Intégration verticale, comme disent les économistes.

Il avait commencé par laver l’argent sale – le sien et celui de ses partenaires étrangers, dans l’achat de véhicules de luxe et de jetons de casino. L’univers du bling-bling, il s’y connaissait.

Mais les patrons lui avaient ensuite fait comprendre qu’il devrait se tourner vers l’immobilier pour brasser de vraies affaires. Il avait donc entrepris de racheter des édifices désaffectés, comme cet hôtel malfamé qui servait de maison de chambres aux plus démunis. Après les avoir flanqués à la porte, il avait converti la bâtisse en copropriétés de luxe, au grand dam des militants pour le logement abordable qui s’insurgeaient contre l’embourgeoisement de ce quartier central.

Bigras s’impatienta et cogna avec plus d’insistance. Un colosse vint finalement lui ouvrir.

« Come on, Big, t’es en retard, dit-il d’un ton menaçant. Miss Chen n’aime pas qu’on la fasse attendre.

– Câliboire, c’est pas ma faute. J’ai fait la file trois quarts d’heure à la quincaillerie. On se croirait en Union soviétique », maugréa Bigras.

Les deux hommes descendirent au deuxième sous-sol et entrèrent dans le mini-laboratoire clandestin où l’experte des drogues de synthèse patientait. Aussi jolie que cassante, elle lança à Bigras sans préambule :

« Ça ne va pas du tout à Montréal, Big.

– Euh, ben, j’avoue qu’il y a eu des rebondissements inattendus. Mais je suis en contrôle, bredouilla-t-il.

– Heille, on n’est pas des valises ! C’est clair que quelqu’un a vendu la mèche. Et on sait très bien qui c’est. Tu te fais jouer dans le dos », dit-elle en lui montrant une photo.

Bigras resta bouche bée. Pour passer quelqu’un à tabac, il savait comment s’y prendre. Mais pour démêler des intrigues complexes, il n’était pas une lumière.

« Écoute bien, reprit Miss Chen, qui en imposait à Bigras malgré ses 5 pieds 4 pouces. Tes projets d’expansion nous mettent à risque. Et puis, avec la COVID-19, nos investisseurs doivent rapatrier leur argent. Les patrons sont clairs : tu fais le ménage au plus vite. Sinon, c’est toi qui sautes. »

Pour être clair, ça l’était.

Bigras ressortit à l’avant de l’édifice, directement dans la rue Hastings, où il croisa deux « foodies » qui venaient chercher des plats pour emporter au restaurant Keto sans gluten, qui était la nouvelle coqueluche des millénariaux branchés.

Encore ébranlé, le truand remonta sur sa Harley et roula jusqu’au centre-ville, où s’élevait au bord de l’eau une bordée d’immeubles qui avait permis de recycler des milliards de fonds illicites venus de l’autre côté du Pacifique.

Bigras mit son masque, remonta son capuchon et entra dans le lobby d’une de ces tours. Du haut du 17e étage, Jean-Marc lui débloqua la porte. Il s’était installé depuis peu dans ce studio hors de prix où il avait très peu de voisins.

« Salut, Bob, ça te va bien ton petit look d’hôpital, blagua Jean-Marc en voyant Bigras avec son masque. Habillé en mou, il venait d’enfiler quatre épisodes de la série Tiger King sur Netflix.

– T’sé moi, j’ai toujours aimé ça respecter la sécurité publique, répondit Bob sur un ton sarcastique. Je fais tout, tout, tout ce que dit Bonnie Henry. »

En Colombie-Britannique, la responsable de la santé publique était devenue une star, comme le DArruda au Québec. Des fans avaient peint une œuvre murale et composé une ode en son honneur. Un célèbre designer venait même de lancer une paire de chaussures en son honneur.

« Des chaussures Bonnie Henry ? Ouvre ton ordi, je veux voir ça », fit Bigras tout en ouvrant la porte-fenêtre. Quelques secondes plus tard, Jean-Marc le rejoignit sur le balcon. Alors qu’il s’accoudait pour admirer les montagnes enneigées de l’autre côté du bras de mer, Bigras l’empoigna d’un coup sec et le fit basculer dans le noir.

Jean-Marc Chicoine, membre du jury dans l’opération Julep, s’écrasa sur le sol.

Ni vu ni connu, Bigras revint dans l’appartement, mit les gants de plastique qu’on lui avait donnés à la quincaillerie et envoya un message de suicide à partir de l’ordinateur qui n’était pas encore retombé en mode veille.

Des nouvelles de René – Chapitre 9

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Le lundi 6 avril, Baptiste Bombardier reçut un appel inespéré de Mario Malatesta. Son commandant. Celui-là même qui le forçait à travailler de la maison depuis 15 jours.

« BB, on a six agents en quarantaine. J’ai besoin que tu reviennes au poste. Maintenant. »

Bombardier songea brièvement à se laisser désirer. Puis il se ravisa. Une demi-heure plus tard, il était devant son bureau, au 35. Sa carte magnétique fonctionnait toujours. Rassurant. Sa chaise ergonomique, par contre, avait disparu. Il fit le tour de la salle et la retrouva devant le poste de travail de la sergente-détective Angele Jones.

« Jones, t’as volé ma chaise.

– Euh… Est-ce que ton nom est écrit dessus ?

– Oui. En dessous du siège. Mes initiales. BB. Au Liquid Paper.

Jones roula des yeux.

– OK, boomer. »

Elle se leva et lui céda la chaise. Bombardier la rapportait fièrement vers son bureau lorsqu’il entendit son nom.

« BB ! Jones ! Dans mon bureau ! »

C’était Malatesta. Sa voix de stentor imposait le respect. Son physique aussi. Un géant. Six pieds six pouces, 240 livres. Des mains grosses comme des pamplemousses. Un petit air de Serge Savard, trouvait Baptiste. Il le connaissait bien. Mala était un expert du crime organisé. Les deux avaient travaillé ensemble sur l’opération Julep, qui visait à faire condamner Bob « Big » Bigras. Ils avaient échoué.

Bombardier et Jones entrèrent en même temps. Malatesta les attendait, un masque de coton blanc sur le visage.

« Cadeau du boss. Tiens, un pour toi, Jones. Et un pour toi, BB.

Baptiste s’étouffa de rire.

– C’t’une joke, Mala ?

– J’ai-tu l’air de faire une joke ?

Baptiste s’étouffa de nouveau. Cette fois, pour vrai. Pour ne pas avoir à répondre.

– Tousse dans ton coude, BB ! Sérieux, on vient de perdre six agents. Ou bien tu mets le masque, ou bien tu retournes chez toi jusqu’à ce qu’ils trouvent un vaccin. »

Pendant que Bombardier enfilait docilement le masque, Malatesta se tourna vers la sergente-détective Jones.

« Bon, j’en ai perdu des bouts avec votre enquête. C’est quoi, le score ?

– Un mort, un disparu. Le mort, c’est un homme dans la trentaine. Non identifié. On a prélevé l’ADN hier. Sauf que l’analyste est en quarantaine. Le disparu, c’est René Dupont. Le propriétaire du loft. On a perdu sa trace. En passant, ses parents pensent toujours qu’il est mort.

– Dupont, c’est votre suspect, donc ?

Bombardier s’étonna de la question de Malatesta.

– Comment ça, notre suspect ?

– Ben là, un gars est mort chez lui, puis il disparaît. C’est peut-être l’assassin, non ? »

Bombardier toussa – dans son coude, cette fois – et laissa Jones répondre. Cette diversion lui donnait quelques secondes pour réfléchir à l’hypothèse de Malatesta. Dupont, assassin. C’était possible. Pourquoi n’y avait-il pas pensé avant ? Où était passé son instinct légendaire ? Souffrait-il de la vision en tunnel ? S’était-il déjà convaincu de la culpabilité de Big Bigras, qui lui avait échappé après l’opération Julep ? D’ailleurs, Bigras, où peut-il se cacher ?

« BB ? Ça va ? demanda Malatesta.

– Oui, oui, c’est correct. La même toux. Depuis 25 ans.

– Tant mieux. Des témoins, Jones ?

– Le meurtre s’est déroulé en direct sur Zoom. Sept témoins. On en a rencontré cinq. Personne n’a vu l’assassin. On cherche toujours le sixième.

– Tu as dit sept, non ?

– Oui. Mais le septième a été retrouvé mort, samedi, à Vancouver.

– Mort ?

– Suicide. Il s’est jeté du haut de son balcon. Pas de trace de violence. Pas d’entrée par effraction. Il a envoyé un courriel à des amis juste avant de sauter. C’est Julie, une des filles du Zoom, qui nous l’a fourni.

– C’est sûrement pas une coïncidence. Faut retracer ses proches. Sinon, Dupont avait-il des ennemis connus ?

– Ennemis, c’est un peu fort, tempéra Bombardier. Disons qu’il avait pas mal de monde sur son dos. Des conspirationnistes. Un gars d’Elephant AI qu’il venait de congédier. Ses anciens patrons. J’ai parlé à la PDG hier. Elle était vraiment en crisse contre lui. Elle l’accuse d’être parti avec le code de l’application de traçage sur laquelle la compagnie travaille. Ça vaut une centaine de millions, facile. »

Le téléphone d’Angele sonna. Elle s’excusa et sortit de la pièce. Bombardier et Malatesta étaient désormais seuls.

« Mala, je repense à ce que tu as dit, tantôt. Sur Dupont, assassin. Pas fou.

– Continue.

– On sait que Dupont n’a pas participé au Zoom. La victime s’est fait passer pour lui. Probablement avec un logiciel de Deep Fake.

— Deep Fake ?

– Oui. Ça permet de mettre un visage sur un autre corps. Comme dans les films pornos.

– …

– Tu sais, quand ils mettent la face d’une actrice connue sur un autre corps ?

– …

– La vidéo avec la fille du dernier James Bond…

– …

– Anyway. Mettons que le mort se soit fait passer pour Dupont pour soutirer une information à une des personnes dans Zoom. Et là, Dupont…

Jones l’interrompit. L’adrénaline dans le plafond.

– BB ! Grouille-toi. Faut partir.

– Pourquoi ?

– C’est Dupont. Il vient de donner signe de vie. Dans NDG.

– Comment ?

– Il a laissé un message. Sur Strava. Pas des mots. Plutôt un parcours. Comme un dessin.

– Et c’est quoi, ce dessin ?

– Deux lettres. B-B. »

Initiales BB – Chapitre 10

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Voilà plus de deux heures que Baptiste Bombardier et Angele Jones tournent en rond à bord d’une voiture banalisée, dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce.

Le parcours dessiné sur l’application Strava de René Dupont serpente au sud du chemin de fer, autour de la rue Saint-Jacques.

« Ouais ben… on dirait qu’on est tombé du mauvais côté de la track », avait soufflé la sergente-détective Jones, qui s’attendait à voir des maisons d’anglos proprettes à l’ombre de grands arbres maturité.

Bombardier regarde défiler les garages miteux, les voitures d’occasion sous des fanions qui claquent au vent et les motels malfamés, du genre à louer des chambres à l’heure. Il les a tous visités, ces motels, plus d’une fois ; il ne compte plus les fugueuses qu’il y a retrouvées.

Cette fois, Bombardier ne trouve rien. Aucun indice, aucune piste. Ça l’exaspère. B-B. ? Ce sont sûrement les initiales de Bob Bigras. Ou alors, ça signifie 88, ce n’est pas clair, sur le plan. Peut-être aussi que ça ne veut rien dire du tout.

Peut-être qu’il perd un temps précieux à virer comme un imbécile dans ce quartier qu’il déteste.

Il y a une autre hypothèse, qu’il ose à peine formuler.

Peut-être que B-B., c’est pour… Baptiste Bombardier. Ça ne serait pas si fou. BB, c’est comme ça que tout le monde l’appelle. Et puis, il est mêlé à cette affaire. C’est lui qui a mené l’opération Julep. Lui qui a arrêté Bob Bigras.

Bombardier sent monter une quinte de toux. Il la retient, comme il retient sa colère. Comment avait-il pu confondre René Dupont, cet étudiant qui l’avait tant impressionné au procès de Bigras, avec l’homme dont le sang s’est répandu à ses pieds sur le plancher d’un loft du Mile-Ex ?

C’était le loft de Dupont, bien sûr. Avec tous ces témoins virtuels, Bombardier était tellement convaincu qu’il s’agissait de lui qu’il n’avait pas fait attention, pas assez, au visage du macchabée. Tout de même, quelle grossière, quelle impardonnable erreur.

Il avait perdu ses réflexes.

Depuis le procès, il n’était plus le même. Il avait tout mis dans cette affaire. Tout son cœur, toute sa tête. Ça n’avait pas été suffisant. Bigras avait été acquitté, faute de preuves. Pourtant, des preuves, il y en avait. En masse.

Dès le départ, le procès avait failli dérailler à cause d’une maladresse inexplicable de son partenaire, Mario Malatesta… Ces souvenirs, qu’il s’efforçait d’enfouir depuis huit ans, lui reviennent en tête alors qu’il sillonne NDG.

Rue Saint-Jacques, un quinquagénaire bon chic bon genre gare sa Lexus devant une chambre du motel Colibri. Bombardier plisse le nez de dégoût.

Pourquoi Dupont attire-t-il la police ici ?

C’est quoi, ces combines ?

Il sent que les témoins lui cachent des choses. Des jurés devenus copains après un procès ? Il n’achète pas ça. Les témoins ne disent pas tout. Julie, surtout. C’est clair, la fille au tatouage de cerveau en sait plus qu’elle ne veut en dire.

La voiture tourne pour la septième fois dans la courbe supérieure du premier B quand Jones se met à fredonner. « Une nuit que j’étais à me morfondre/dans quelque pub anglais du cœur de Londres… Tu connais ça, Bombardier ? Serge Gainsbourg, 1968. C’est de ton âge.

– Non, ça ne me dit rien. C’est quoi, le titre ?

– Initials BB…

– Non ! ? !

– Je te jure ! Gainsbourg l’a écrite pour Brigitte Bardot, mais j’ai lu quelque part qu’il s’était inspiré d’un poème d’Edgar Allan Poe. Le Corbeau. C’est l’histoire d’un gars désespéré par la mort de son amoureuse qui sombre dans la folie…

– Super. C’est gai, ton affaire.

Soudain, Bombardier a l’impression d’étouffer. Il manque d’air. Il arrache son masque avec impatience. Jones lève les yeux au ciel et soupire derrière le sien pour marquer sa désapprobation.

– Heille, c’est correct, Jones ! J’ai pas besoin de tes leçons de morale. Anyway, Arruda dit que c’est pas bon, les masques. Ça donne une fausse impression de sécurité…

– Oui, mais y a l’air de vouloir changer d’avis, non ? Pis regarde en Corée du Sud ; ils ont mis des masques et ils n’ont presque pas de cas de COVID…

– Ben moi, j’écoute Arruda. Il dit que l’important, c’est de se laver les mains.

– Tu te laves les mains, toi ?

– Juste quand y a du monde…

Bombardier sourit à sa propre blague, une allusion à une scène de la série policière Omertà, mettant en vedette l’acteur fétiche de sa femme, Michel Côté.

Jones reste de marbre. Elle n’a sûrement pas vu la scène – elle devait avoir 10 ans quand Omertà est sorti, en 1996. Bombardier renonce à lui expliquer. De toute façon, Jones lui reprocherait sa joke de mononcle…

Il fût un temps où Bombardier ressemblait beaucoup à Pierre Gauthier, le personnage de Michel Côté dans Omertà. Aujourd’hui, seule sa femme le voit toujours comme ça ; un enquêteur sexy, sans peur et sans reproche.

Il en a reperdu, il le sait. Mais il n’en est pleinement conscient que depuis le début de la pandémie. Il faut dire que personne ne se gêne pour lui rappeler son âge. Du jour au lendemain, il a l’impression d’avoir passé sa date de péremption.

Il ne s’était considéré comme « un vieux », avant.

Jones s’arrête au coin d’une rue. Elle scrute le plan.

– Bombardier…

– Quoi ?

– Il y a un point sur la carte.

– Que veux-tu dire ?

– Après les initiales. B-B. Il y a un point.

– Hein ?

– Un point ! T’sais, le truc rond qu’on met à la fin d’une phrase ? Depuis le début, on suit le parcours des lettres. On devrait peut-être aller voir le point, là.

– OK, Sherlock. Allons faire le point sur le point, au point où on en est…

Jones fait demi-tour dans un crissement de pneus. Perché sur un lampadaire, un corbeau s’envole.

Le juré qui se parjure – Chapitre 11

Hugo Dumas Hugo Dumas
La Presse

Fuck, fuck, fuck. La sueur transperçait déjà la chemise propre de Jean-Marc Chicoine, le seul vêtment présentable qu’il possédait.

Un barman d’une taverne de la rue Ontario, dans le Centre-Sud, ça ne se promène pas en habit de bourgeois comme ces avocats-pingouins qui pullulent au centre-ville. Un barman, ça se contente de jeans Parasuco élimés et de vieux t-shirts du Festival de jazz des années 80.

Dans les toilettes du palais de justice de Montréal, Jean-Marc a exposé ses aisselles mouillées au vent chaud et sec du sèche-mains, qui lui a quasiment infligé une brûlure au deuxième degré, en plus d’abîmer le tissu synthétique de son unique vêtement des grandes occasions.

« Estie de patente à gosse du calisse », a blasphémé Jean-Marc en quittant bruyamment les toilettes.

Il n’était même pas 8 h 30 et cette journée du 7 mai 2012 allait être « fucking longue », grogna-t-il. Longue et stressante.

Comme des centaines de Montréalais, le grand Jean-Marc avait été convoqué comme candidat juré dans une cause explosive : celle du caïd Bob « Big » Bigras, accusé d’un paquet d’affaires louches en lien avec l’opération Julep.

Bon, la lettre du shérif ne précisait pas qu’il s’agissait du procès de Bob Bigras comme tel, mais les journaux en beurraient là-dessus depuis des semaines. Alors, ça ne pouvait pas être une autre personne que Bob Bigras, qui était « en dedans » depuis son arrestation par l’enquêteur vedette Baptiste Bombardier.

Jean-Marc Chicoine voulait absolument faire partie de ce jury. Il le fallait. C’était non négociable. Il le devait à Bob Bigras.

Dans une grande pièce qui sentait la tente-roulotte pas aérée depuis huit mois, Jean-Marc avait menti une première fois au juge Jean-Guy Cournoyer. Non, non, non, il ne connaissait pas l’accusé Bob Bigras. Juré craché, main sur la Bible !

Bah, une petite menterie. Ça n’a jamais tué personne. Pas encore, du moins.

Après un long processus, que Jean-Marc avait qualifié intérieurement de « gros crisse de niaisage », les 12 membres du jury avaient été sélectionnés, dont un Jean-Marc à la chemise aussi fripée qu’humide. Le vrai travail commençait maintenant.

Réunis dans une minuscule antichambre sans fenêtre, les jurés racontaient leur vie dans le détail. Jean-Marc les écoutait comme Anne-France Goldwater à L’arbitre, son émission préférée.

Le parcours de la jurée numéro 5, Julie Chen, ressemblait beaucoup au sien. Préposée aux bénéficiaires dans un CHSLD et dotée d’une redoutable intelligence de la rue, Julie Chen avait eu une enfance fuckée.

Belle fille, rusée, avec une fragilité cachée, voilà une alliée potentielle, nota Jean-Marc dans son calepin.

Le juré numéro 8, un dénommé René Dupont, tapait déjà sur les nerfs de Jean-Marc. Beau bonhomme de 24 ans, il parlait constamment de son « vélo », d’ordinateurs et d’agriculture bio. Clairement un gosse de riche de Brébeuf, jugea Jean-Marc.

Les femmes du jury buvaient chacune des paroles de René, et Jean-Marc fulminait dans son coin. Une tête à claques, ce René, mais une tête forte, remarqua-t-il.

La Dre Louise Dumas-Beaudoin, jurée numéro 2, ne cessait de pleurer en répétant : « Mes patients, mes pauvres patients âgés, qui va s’occuper d’eux » ? Évidemment, c’est le beau René qui l’a prise dans ses bras et réconfortée. Téteux, en plus.

Rouge pivoine, la Dre Dumas-Beaudoin n’en revenait pas de recevoir autant d’attention. Elle aurait voulu que cette chaleureuse étreinte ne s’arrête jamais. Elle avait oublié l’odeur musquée que dégageait le corps d’un homme. Cela faisait si longtemps.

Julie Chen, René Dupont et Louise Dumas-Beaudoin. Ces trois personnes-clés permettraient à Jean-Marc Chicoine d’accomplir sa mission : faire acquitter Bob Bigras.

Jean-Marc n’avait pas le choix. Il devait cette faveur à Bob Bigras. C’était non négociable.

Au début des années 80, la mère de Jean-Marc avait accumulé une dette astronomique de poudre. Entre deux clients, elle « sniffait » d’immenses rails de cocaïne en répétant que, oui, oui, tabarnak, elle rembourserait la semaine prochaine, craignez pas, chus pas une voleuse, calvaire !

Le jeune Jean-Marc voyait les hommes défiler dans leur appartement miteux de la rue Dufresne qui sentait la clope froide, et il ne comprenait pas pourquoi aucun d’eux n’y passait la nuit.

Sa maman, un pétard que la coke ravageait lentement, jurait à son petit Jean-Marc qu’un jour, « on va le quitter, cet ostie de trou à rats-là, je te le promets, mon cœur ».

Quand Bob Bigras s’est finalement pointé pour collecter la colossale dette de drogue, il a gelé devant cette jolie femme au fort caractère. Oh, si elle avait été un homme, Bob lui aurait fracassé les jambes à coups de batte de baseball.

Mais là, il était incapable de violence, sans pouvoir se l’expliquer. Bob Bigras proposa alors un marché à la prostituée au charisme magnétique.

« OK, tu me dois plus une cenne, mais tu travailles pour moi astheure. On a-tu un deal ?

– Si tu baisses ta cut à 30 %, j’embarque. Pis y faut que tu me promettes de t’occuper de mon Jean-Marc si jamais y m’arrive de quoi. »

Le soir où Jean-Marc Chicoine a fêté ses 18 ans, sa maman a été retrouvée morte derrière une brasserie de la rue Sainte-Catherine Est, étranglée par un client intoxiqué au fentanyl.

Bob Bigras n’a pas oublié la promesse faite quelques années plus tôt. Il a acheté une taverne, rue Ontario, et l’a enregistrée au nom de Jean-Marc Chicoine.

« Tiens, mon homme, voici ta nouvelle job. »

En empoignant les clés du bar, Jean-Marc a immédiatement compris qu’il devrait repayer, un jour, celui qu’il a toujours appelé Mononcle Big.

Ce jour-là, c’était maintenant. Il n’était pas question que Bob Bigras finisse sa vie derrière les barreaux. Et Jean-Marc, le juré numéro 9 de ce superprocès, allait s’en assurer personnellement.

Le jeune loup – Chapitre 12

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Baptiste Bombardier prit un stylo au hasard et ouvrit son cahier Hilroy sur une page blanche. C’est ainsi qu’il faisait chaque fois qu’il devait voir clair dans une affaire.

« Neuf jurés… Louise Dumas-Beaudoin, la numéro 2… Julie Chen, la numéro 5… Jonathan Larrivée, le numéro 6… Roger Campeau, le numéro 7… René Dupont, le numéro 8… Luigi Campagnolo, le numéro 11… Et les deux qui ont déguerpi quand je suis arrivé sur les lieux du crime, dont Jean-Marc Chicoine, le numéro 9, qui s’est suicidé. »

L’inspecteur regarda par la fenêtre. Il aimait cette vue sur les mélèzes de son jardin. Du bureau, à l’étage de sa maison, il aimait les contempler. « Reste les quatre autres qui ne font pas partie de ce petit groupe sélect… Jones se charge des jurés 1, 3, 4 et 12. Elle vérifie leur alibi. »

L’homme dont Baptiste Bombardier a découvert le corps demeure incontestablement le nœud de cette affaire. Les tests d’ADN ont montré qu’il ne s’agissait pas de René Dupont. Son nom est Maxime Tétrault. Pour le moment, rien ne permet d’établir un lien entre lui et les membres du jury.

« Comment s’est-il retrouvé devant l’écran ? Qui a bien pu le tuer ? Pourquoi René Dupont aurait-il voulu disparaître de la circulation ? »

Baptiste Bombardier noircissait les pages de son carnet lorsque la sonnerie de Messenger se fit entendre sur son ordi. Le nom d’Émilie apparut sur l’écran. BB accepta l’appel vidéo avec empressement.

– Allô, ma chouette ! Comment vas-tu ?

– Allô, petit papa chéri ! Euh… Bouge ton écran un peu pour remonter ta caméra, je ne te vois pas.

– Et là ?

– Encore un peu… Et éloigne-toi. Ton nez prend toute la place !

– C’est mieux, là ?

– Oui, ne touche plus à rien. C’est parfait.

Émilie eut un sourire attendrissant. Elle fixa son père un instant.

– T’as encore pris du poids, toi ?

– Ben… Comme tout le monde en confinement, répondit Baptiste Bombardier. Ta mère et moi, on n’arrête pas de cuisiner. Pis de manger.

– Tu manges tes émotions ? dit Émilie en riant.

– Très drôle ! Depuis le début de la pandémie, mon boss me fait travailler à la maison. Je bouge moins.

– Toi, du travail à la maison ? Oh boy ! Tu dois être malheureux !

– Je vais t’apprendre quelque chose que tu ne savais pas, ma chère fille. Et que je ne savais pas non plus. Je suis vieux ! Un matin, je suis allé au supermarché pour acheter des trucs. J’ai quitté la maison jeune et quand je suis rentré, j’étais vieux.

Émilie resta silencieuse. Ce père qui avait toujours représenté une sorte de héros, ce père que ses amis lui enviaient, ce père qui avait longtemps attiré le regard des femmes, ce père-là flétrissait chaque fois un peu plus au fil de leurs conversations virtuelles.

– T’as dû t’ennuyer sur un sale temps ? lança Émilie.

– En effet… Je n’avais rien à me mettre sous la dent. Mais là, depuis quelques jours, j’ai un bon dossier, dit Baptiste sur un ton enjoué.

– Bon, ça y est, l’in… teur… dier… gain, laissa entendre l’ordinateur.

– Qu’est-ce que tu as dit ? Je n’ai pas bien compris.

– J’ai dit que l’inspecteur Bombardier rides again, répéta Émilie.

– Pour le moment, c’est complexe. Tu sais que je n’ai jamais été très techno. Et de la techno, il y a juste de ça dans cette affaire, crisse. Heureusement, j’ai une jeune collègue qui se débrouille bien avec ça. Et moi, quand il est question de patentes que je ne connais pas, comme le Deep Fake, ben je me renseigne en cachette… Et toi, toujours heureuse d’être en Californie ? Tu sais, tu nous manques beaucoup en ce moment…

– Vous aussi vous me manquez beaucoup… Dès que les choses reviendront à la normale, je viendrai vous voir, c’est promis.

– C’est quoi, ce tableau derrière toi ? demanda Baptiste.

– Une nouvelle acquisition. Un jeune artiste de San Francisco. J’ai fait exprès de me placer juste devant pour que tu puisses le voir. Toi, en revanche, t’as fait aucun effort. Un beau mur blanc. Tu devrais te faire un « green screen » et ajouter un décor.

– Un « green screen », c’est quoi ça ?

– C’est une fonction qu’on retrouve de plus en plus. Zoom offre ça. Tu mets un fond vert et ça te permet de créer n’importe quel décor. Ils font ça à la télévision depuis longtemps.

– Tu veux dire que je pourrais ajouter n’importe quoi derrière moi ?

– Oui, tu pourrais mettre la galerie des Glaces de Versailles si tu voulais !

Baptiste Bombardier réfléchit un moment.

– Je pourrais donc te faire croire que je suis ailleurs en ce moment, chez quelqu’un d’autre, par exemple ? demanda-t-il à sa fille.

– Tout à fait !

Baptiste Bombardier allongea le bras pour prendre ses clés et son téléphone.

– Ma chérie, il faut que je te quitte. Je dois absolument parler à mes collègues.

– Mais papa, on n’est là que depuis cinq minutes…

L’inspecteur dévalait déjà l’escalier de la maison. Avant d’ouvrir la porte, il accrocha une casquette et une veste. Baptiste Bombardier n’était plus vieux, il n’avait plus 69 ans. Il était redevenu le jeune loup qu’il avait toujours aimé être.

L’introspection du confiné – Chapitre 13

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Pendant qu’il roulait pour se rendre au poste 35, Bombardier réfléchissait à voix haute. Non ce n’était pas l’âge qui avait altéré ses réflexes d’enquêteur et qui l’avait conduit à agir de façon erratique, improvisée et l’avait rendu incapable de prendre le recul nécessaire pour avoir une vision d’ensemble des évènements et des sept personnes qui avaient été témoins du meurtre d’un inconnu en pleine vidéoconférence.

Ce n’était pas l’âge, mais bien le contexte de latence et de réalité altérée dans lequel la ville baignait depuis trois semaines en raison du confinement forcé qui avait ralenti sa capacité de réflexion et son habileté hors du commun à mettre les choses en perspective.

Il avait fait toute sa carrière et bâti sa solide réputation de flic efficace en l’assoyant sur la probité des faits, l’analyse froide des évènements et de leur séquence et, surtout, en recourant systématiquement à la déduction intuitive. Pas pour rien que la centaine de crimes majeurs qu’il avait résolue au cours des trente dernières années lui avait valu d’être désigné comme le Sherlock Holmes du 35.

Depuis trois longues semaines que les rues étaient désertes le jour comme le soir et que les rares passants que l’on pouvait croiser avaient tous un air suspect. La fermeture complète des commerces et des entreprises avait amplifié l’impression que plus personne ne semblait capable d’avoir une quelconque prise sur le réel.

Oui, Baptiste Bombardier allait bientôt avoir 70 ans, mais il avait déjà l’impression de vivre dans un monde fantomatique, d’autant plus qu’il venait de passer les trois dernières semaines confiné à son bureau, une réalité ou un châtiment qu’il n’avait jamais connu auparavant.

Au feu rouge, coin Saint-Laurent et Beaubien, Bombardier tenta une nouvelle fois de contacter Angele Jones pour qu’elle vienne le rejoindre au poste, afin qu’ils revoient leur stratégie d’enquête. Il laissa un nouveau message : « Viens-t’en, faut qu’on se parle pis qu’on se réveille. »

La veille, lui et sa partenaire Angele Jones, jeune inspectrice d’origine jamaïcaine, mais capable de sacrer comme un charretier, avaient passé la soirée à suivre une piste qui les avait finalement conduits dans un cul-de-sac, au sens propre et figuré.

Une impasse fermée par un vieil entrepôt d’un étage seulement qui avait été transformé en loft assez rudimentaire. De l’intérieur, de la lumière éclairait l’unique pièce meublée très sommairement d’une longue table derrière laquelle on retrouvait une chaise de bureau. Le mur derrière cet autel de service était peint d’un vert presque fluo.

« Pourquoi René Dupont nous a conduits précisément à cet endroit ? demanda l’enquêteur. C’est un local vide de 900 pieds carrés. Y pas grand-chose à cacher ici. On fera perquisitionner demain et on demandera une prise d’empreintes exhaustive. Mais ça ne nous avance pas pour tout de suite. »

Angele Jones acquiesça silencieusement. La journée avait été longue, la patrouille du soir, à réaliser sans cesse le même trajet, avait été épuisante. Cette enquête devenait chaque jour un peu plus opaque et les deux partenaires étaient partis chacun de leur côté à leur domicile.

Ce n’est qu’après avoir parlé avec sa fille un peu plus tôt que Baptiste Bombardier avait fait le rapprochement. Il existait une application appelée « Green Screen » qui permettait aux participants d’une vidéoconférence de créer le fond d’arrière-scène de leur choix à la condition d’avoir un mur vert. Le loft inhabité avait peut-être servi à un des participants de la vidéoconférence à faire croire aux autres qu’il se trouvait à un endroit précis plutôt que là où il était réellement.

Ce dernier rebondissement avait redonné de l’énergie à l’enquêteur, mais il avait surtout agi comme catalyseur d’une prise de conscience soudaine. Il était temps qu’il sorte de sa torpeur, qu’il recommence à enquêter pour vrai en utilisant les paramètres convenus qui l’avaient toujours bien servi.

Bombardier s’était laissé chloroformer par la trame ésotérique des évènements qui avait mis en scène René Dupont, un spécialiste hyperpointu de l’intelligence artificielle, des criminels capables de naviguer dans le dark web, des participants à une vidéoconférence qui trafiquent leur identité via le Deep Fake, sa partenaire Angele Jones qui suit à la trace les segments Strava d’un parcours à bicyclette et maintenant un autre qui se sert du « Green Screen » pour mystifier tout le monde sur sa présence réelle à une rencontre virtuelle où il y a eu meurtre…

L’enquêteur voulait maintenant sortir de la démarche exaspérante dans laquelle il s’était engagé bien malgré lui, un peu abruti par son état de confiné. Tous ces éléments technologiques n’étaient que des paravents qui masquaient une réalité beaucoup plus simple qui commandait une dynamique criminalistique beaucoup plus « groundée » par des faits et des motivations.

Pourquoi René Dupont a-t-il fait exécuter son prétendu meurtre alors qu’il savait que l’on découvrirait dans les heures suivantes qu’il n’était pas la victime ? Sur quelle piste voulait-il envoyer les enquêteurs ? Est-ce que ce meurtre pouvait être lié au verdict d’acquittement que le jury avait rendu dans le procès de Big Bigras ? Voilà les éléments sur lesquels il voulait maintenant que l’enquête soit relancée.

Doppelgänger – Chapitre 14

Katia Gagnon Katia Gagnon
La Presse

– Jones, il y a quelqu’un pour toi à l’entrée. Monique Dupont.

Angele Jones raccrocha le combiné, lissa son veston pour en chasser d’imaginaires peluches et partit d’un pas ferme vers la réception du 35. François Michel, le préposé à l’accueil, lui glissa un clin d’œil en actionnant le verrou. Les membres du club restreint des minorités visibles qui travaillaient dans la police étaient tissés serré, sourit intérieurement Jones. Elle rendit son clin d’œil à Michel.

Monique Dupont était assise bien droite sur sa chaise. Sous son masque, elle était pâle.

 – Suivez-moi en salle d’interro, Mme Dupont.

C’est après une visite chez les parents Dupont, afin de leur annoncer que leur fils n’était finalement pas la victime du meurtre, que les soupçons de Jones s’étaient éveillés. Elle était seule avec la mère. Une vague de soulagement avait submergé la femme quand elle avait su que son fils était probablement vivant. Mais dans le regard de Monique Dupont, il y avait eu autre chose. Une franche lueur d’inquiétude.

Elle savait quelque chose sur la victime, le dénommé Maxime Tétrault, lui soufflait l’instinct de la policière. Jones était arrivée juste au point où Monique Dupont allait s’ouvrir, quand son mari était revenu de l’épicerie, brandissant triomphalement un méga-sac de farine.

 – J’en ai trouvé, Monique ! ! ! Pis il y avait même de la levure ! Heille, ça faisait des jours que j’en cherchais !

L’homme avait pratiquement les larmes aux yeux tant il était heureux de sa trouvaille, nota l’inspectrice.

Les yeux de Jones revinrent sur son sujet, qu’elle vit immédiatement se refermer. Elle ne dirait rien devant son mari. Jones avait donc convoqué Monique Dupont au poste, seule, lui précisant bien, conformément aux consignes sanitaires, de porter un masque.

Le maudit masque rendrait l’exercice de l’interrogatoire plus complexe. On n’avait plus que les yeux pour lire les émotions sur un visage. Mais il fallait beaucoup de maîtrise de soi et d’entraînement pour bien mentir. Et Monique Dupont n’avait ni l’un ni l’autre.

La mère de René Dupont s’installa sur une chaise dans la salle d’interro. Jones recula légèrement la sienne, afin d’observer les deux mètres réglementaires. Elle décida d’attaquer de front, en bluffant.

 – Madame Dupont, nous avons des raisons de penser que votre fils connaissait très bien Maxime Tétrault.

La femme resta muette. Jones lut le désarroi dans ses yeux.

 – Madame Dupont, ça ne sert à rien de vouloir protéger votre fils.

Les yeux se remplirent d’eau. Mais pas une parole ne traversa le masque de Monique Dupont.

 – Madame Dupont, je sais ce que c’est que d’avoir un fils. René est peut-être en danger à cause de ce qui est arrivé. Aidez-moi.

Jones maudit la pandémie. Normalement, en disant cela, elle aurait pu poser sa main sur celle de la femme, créer un lien, une complicité. Mais il n’était plus question de toucher qui que ce soit.

Les épaules de Monique Dupont s’affaissèrent. Jones s’avança sur sa chaise. La confession allait commencer.

Quand il avait débuté chez Elephant AI tout en menant de front ses études de doctorat, René Dupont s’était rapidement fait remarquer en concevant une application qui avait cartonné sur Facebook, raconta Monique Dupont. Find Your Twin permettait aux usagers du réseau social qui acceptaient de fournir une photo d’eux de trouver leur sosie, où qu’il vive dans le monde. La formidable banque de photos de Facebook permettait une recherche par la reconnaissance faciale, et à l’époque, le scandale Cambridge Analytica n’était pas encore venu restreindre la confidentialité des données des usagers. Bien sûr, le XTrunk, l’outil de reconnaissance faciale sur lequel on s’activait à l’époque chez Elephant AI, en était alors à ses balbutiements. Mais les usagers qui utilisaient Find Your Twin trouvaient généralement une personne qui leur ressemblait souvent de façon étonnante, et qui vivait parfois à l’autre bout du monde. L’application avait connu un succès bœuf sur Facebook.

À titre de concepteur de l’appli, Dupont avait fait partie des pré-tests réalisés en collaboration avec Facebook. Il avait donc trouvé son « jumeau ». Il s’appelait Maxime Tétrault, et ne vivait qu’à une dizaine de kilomètres de chez lui.

Cette découverte avait suscité une profonde curiosité chez René Dupont. Il voulait connaître cet homme. Il avait d’abord communiqué par Messenger avec Tétrault. Et puis, il l’avait rencontré. Et avait constaté que la ressemblance entre lui et Maxime Tétrault était purement physique. Leurs vies étaient aux antipodes. Tétrault habitait un trois et demie dans le Centre-Sud, il fumait comme une cheminée, vivait de diverses combines et avait eu une enfance pas mal rock’n’roll.

Jones soupira. Elle voyait très bien le portrait. Elle avait elle-même été élevée dans un quartier contrôlé par de petits durs. Elle avait rapidement dû intégrer les codes de la rue.

Bref, pensa Jones, on était loin de l’hypothèse initiale du Deep Fake dans l’affaire René Dupont. Pas surprenant que ce bon vieux BB ait pensé reconnaître Dupont le jour du meurtre : le gars lui ressemblait comme deux gouttes d’eau ! Les deux protagonistes de cette histoire s’étaient rencontrés dans des circonstances technologiques particulières, mais au bout du compte, ça sentait la bonne vieille arnaque, se dit-elle. Tétrault avait dû vouloir siphonner Dupont.

Et c’est là que les problèmes ont commencé, confirma Monique Dupont.

Maxime Tétrault avait effectivement vu, en René Dupont, une occasion de choix à saisir. Il avait manœuvré pour s’introduire graduellement dans sa vie.

À la fin, René disait qu’il était... je me souviens plus du mot, c’était en allemand...

Doppelgänger, dit tout de suite Jones. Un jumeau maléfique.

Oui, c’est ça ! s’exclama Mme Dupont.

Jones s’excusa, sortit de la salle et composa fébrilement le numéro de son partenaire.

 – Mon petit BB, j’ai du score sur Tétrault, annonça-t-elle.

 – Arrête de parler comme ça, on n’est pas dans District 31, grommela l’enquêteur.

 – Il y a pas longtemps, mon petit BB, René Dupont était notre victime. Ben maintenant, c’est notre suspect numéro 1.

Rendez-vous au prochain rendez-vous – Chapitre 15

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Jones, son vélo sur l’épaule, montait les marches menant à son duplex. Elle aimait le bruit métallique des semelles de ses souliers à « clips » après l’effort.

Affalée dans son sofa, elle saisit son téléphone pour contempler son œuvre : 78 km, moyenne de 34,6 km/h. Quelques admirateurs avaient déjà « liké » le parcours.

« Belle ride, SD Jones. On devrait se parler sur Signal. RD. »

L’ex-victime, devenue le suspect numéro 1 recherché depuis 10 jours par toutes les polices du pays, avait « des choses à dire ».

Il exigea « des garanties de pas être arrêté » et donna rendez-vous à Jones dans un relais cycliste à Sainte-Adèle.

Trois voitures de police banalisées attendaient le cycliste informaticien. On l’embarqua et c’est au poste 35 que la rencontre autour d’un café eut lieu.

Pensait-il vraiment qu’elle irait imprudemment le rencontrer seule à seul à la campagne pour parler assassinats et développement aérobique ? Comment des gens pouvaient être aussi brillants dans plein de domaines et aussi cons dans d’autres était une des grandes révélations de sa vie de policière. Peut-être le cerveau humain, s’il est trop occupé à des trucs vraiment compliqués, doit-il lâcher du lest pour des sujets secondaires, pour retrouver l’équilibre ?

Dupont ne correspondait pas du tout à l’idée que s’en faisait Jones. C’est surtout la panique qui se dégageait de ses yeux exorbités, inutilement gros pour ce corps tout en nerfs et en tendons où l’on aurait pu numéroter chacun des os, 206 ou 208, Jones ne se souvenait jamais.

 – Où est mon chat ? fut sa première question.

Jones n’osa pas lui dire qu’elle l’hébergeait.

 – Dans un refuge, t’en fais pas.

Elle n’eut pas à poser une seule question pendant les 27 premières minutes de l’interrogatoire. À ses côtés, BB, qui avait retroussé ses manches de chemise comme s’il allait déménager un piano à queue ou se battre à mains nues avec un sanglier, était bouche bée.

Dupont s’était fait lire ses droits, avait refusé de parler à un avocat, et allait tout dire « même si ç’a l’air fou et je sais que vous me croirez pas ».

Ce genre de mise en garde n’impressionnait plus Bombardier qui, de toute manière, avait pour principe de ne croire rien ni personne entièrement, suspects, témoins, victimes, patrons, rapports de presse, pathologistes, philanthropes, odomètres, « y a toujours une part de mensonge dans toute ».

Oui, il avait une relation avec Julie. Oui, la même Julie Chen qui faisait de la dope chimique avec Bigras. Oui, il savait que Bigras était un actionnaire « silencieux » dans sa firme. C’est Jean-Marc qui l’avait fait s’infiltrer. Tétrault, « un malade », une expérience informatique qui a mal tourné, une sorte de Frankenstein de la reconnaissance faciale : pas créé, mais trouvé « de toutes pièces ». Le gars a capoté et s’est mis à le stalker, puis à faire des introductions par effraction. Il avait des ordres de la cour de ne pas s’approcher. Aucune idée comment, ni pourquoi quelqu’un l’a tué. Ni si c’était lui qui était visé.

 – Je le sais, ça paraît pas bien, je le sais que vous me croyez pas, mais c’est ça !

 – Je vais dire comme toi, ça paraît pas super bien, acquiesça Bombardier.

 – Parle-moi donc de vélo, un peu, avança Jones.

 – Ça parle au tabarnac, se dit intérieurement BB.

 – C’était quoi ton petit dessin d’initiales sur Strava ?

 – C’était pour vous voir, j’étais dans le studio, mais après, j’ai paniqué, j’étais sûr que vous me croiriez pas, je suis retourné me cacher...

 – T’étais où tout ce temps-là ?

Un agent vint cogner à la porte furieusement. Jones ouvrit. L’agent chuchota à l’oreille de l’enquêteuse. Jones respira fort.

 – Bon, ben, je pense qu’on va mettre l’interrogatoire sur pause...

 – Pourquoi ? demanda René, toujours aussi fébrile, mais comme délivré partiellement, et prenant goût à la confession.

 – Louise Dumas-Beaudoin s’est pendue.

 – La doctoresse ? demanda le vieux flic.

 – Entre autres. Aussi la jurée numéro deux...

La vérité, toute la vérité, je le jure – Chapitre 16

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

La Dre Louise Dumas-Beaudoin s’était portée volontaire pour aider dans les CHSLD. Le Ministère l’avait affectée à Pointe-Claire. Dans un foyer d’éclosions, déserté par tous les employés. « En zone de déshumanisation », disait-elle.

Le matin du 10 avril, c’est elle qui a déserté les lieux. Du moins, c’est ce qu’a pensé la directrice du centre. Elle a texté la médecin trois fois. Sans réponse. L’a appelée. Lui a laissé deux messages. Sans réponse non plus. En début d’après-midi, elle a joint le contact d’urgence de Louise. Sa vieille mère, Yvonne. C’est elle qui a découvert sa fille. Morte. Pendue dans son walk-in. Au-dessus de ses quatre chats.

Meurtre ou suicide ?

Angele Jones et Baptiste Bombardier n’ont rien exclu. Ils allaient attendre le rapport d’autopsie. Ils ont aussi pris soin de demander un test d’ADN. Au cas où…

BB a fait le tour de la maison. Il a noté que le frigo était plein. Le lave-vaisselle aussi. Dans la salle de bains, il y avait deux brosses à dents. Les deux avaient servi récemment. Dans la pharmacie, il y avait aussi un rasoir pour homme. Étrange pour une célibataire endurcie, remarqua-t-il.

Quelqu’un d’autre venait de passer la semaine ici.

René Dupont ?

L’inspecteur en était convaincu. Il a désiré valider son hypothèse. Pas demain. Maintenant. Il a pressé Jones de retourner au 35 pour reprendre l’interrogatoire de René Dupont.

« Il nous cache quelque chose. »

Un agent a installé René Dupont dans la salle d’interrogatoire. Angele Jones et Baptiste Bombardier sont venus le rejoindre, cinq minutes plus tard. Dupont s’est levé pour leur serrer la main. Machinalement. Il se considérait comme l’un des leurs, depuis qu’il était passé aux aveux.

Jones lui fit signe d’arrêter.

« Deux mètres de distance, M. Dupont. »

Bombardier, lui, accepta la poignée de main. Il serra fort. Très fort. Très, très fort.

« On revient de chez ton amie. La doctoresse. Elle est morte. »

BB continuait d’écraser la main de Dupont, qui essayait de soutenir le regard du policier malgré tout.

« Pis mon instinct me dit que tu étais avec elle depuis 10 jours. Alors là, écoute-moi bien. Je vais lâcher ta main. Tu vas te rasseoir. Et tu vas nous raconter en détail tout ce que tu as fait depuis 10 jours. Deal ? »

Dupont a timidement fait oui de la tête. BB a relâché la pression. Jones a laissé Dupont aller se rasseoir et a poursuivi avec sa voix calme et rassurante.

« Monsieur Dupont, où étiez-vous le soir du meurtre ?

– À 16 h 30, je suis allé acheter des pâtes. Chez Milano, sur Saint-Laurent. Si vous ne me croyez pas, vérifiez les vidéos de surveillance de l’épicerie, vous allez me voir. En revenant, j’ai marché sur Mozart. Clark. Beaumont. Puis sur Saint-Urbain, j’ai vu deux personnes louches devant chez moi.

– Deux hommes ?

– Difficile à dire. Ils portaient des masques. J’ai eu la chienne. J’ai fait demi-tour.

– Pourquoi aviez-vous peur ?

– Chez Elephant AI, ça s’est mal fini. J’ai reçu des menaces. De Hristo, un gars que j’ai congédié. De mes boss aussi.

– Parce que vous êtes parti avec le code de leur application ?

– Oui, c’est ça. Il y a aussi des conspirationnistes qui ont publié mon adresse sur Facebook. Ceux-là, ce sont les pires. De méchants fêlés. Il y en a même une qui a montré mes segments Strava dans une vidéo sur YouTube. Ce matin-là, Julie avait elle aussi reçu des menaces. Tout ça pour dire que j’ai fait demi-tour et je suis allé marcher dans le quartier. Pendant deux heures.

– Des témoins de votre marche ?

– Je ne pense pas. Il faisait déjà noir. Quand je suis revenu chez moi, il y avait cinq voitures de police, le cordon de sécurité, toute la patente. J’ai pensé que les deux hommes, c’étaient des policiers venus m’arrêter pour le vol de l’application.

– Qu’avez-vous fait ensuite ?

– Je me suis enfui. J’ai d’abord pensé aller chez Julie. Mais son chum me déteste. C’est sûr qu’il m’aurait balancé. Mes parents ? Vous m’auriez retrouvé tout de suite. Alors je suis allé chez Louise… »

Baptiste Bombardier – silencieux – cherchait la faille. L’erreur. La contradiction dans le récit de René Dupont. Mais il ne trouvait rien. Peut-être le jeune homme disait-il la vérité. Quoiqu’il avait eu 10 jours pour parfaire son histoire.

BB a pris le relais de Jones.

« Pourquoi es-tu allé chez Louise ?

– Parce qu’elle habitait proche. À Outremont. À deux kilomètres de chez moi. Je savais aussi qu’elle m’accueillerait, sans poser de questions.

– C’est ta maîtresse ?

– Non. Oui.

– Oui ou non ?

– C’est compliqué. Avant le meurtre, non. Mais je savais qu’elle me désirait. Elle était toujours la première à aimer mes statuts sur Instagram. Sur Facebook. Sur Strava. Le premier soir, chez elle, nous avons couché ensemble. La totale. Visiblement, elle attendait ce moment-là depuis longtemps. On a remis ça le lendemain. Puis le jour d’après. Tous les jours jusqu’à mon tour de vélo dans NDG. Là, ça a commencé à dégénérer… »

René Dupont a raconté dans le détail la suite des évènements. Sa cavale à vélo. Son attente au studio. La panique de Louise, à son retour chez elle. Pour la première fois, un homme venait de passer plus de deux jours dans son lit. Et pas n’importe lequel. Celui qu’elle désirait d’entre tous. Elle ne voulait pas le perdre. Elle avait menacé de se suicider s’il la quittait. Du chantage, se disait René. Lui ne se voyait pas passer le reste de ses jours en clandestinité chez une femme qu’il appréciait, mais n’aimait pas.

Bombardier s’est penché vers Dupont.

« C’est la raison de son suicide, selon toi ?

– Oui.

– Tu me mens. »

Dupont agitait frénétiquement sa jambe droite. Bombardier était convaincu qu’il cachait la véritable raison de la mort de Louise. Il a risqué une hypothèse.

« Les huit jurés sur le Zoom, vous étiez tous corrompus, c’est ça ?

– …

– Et Louise, la belle Louise, elle avait peur que tu nous déballes tout ça ?

– Peut-être. »

Bombardier avait enfin trouvé la faille qu’il cherchait depuis 10 jours.

« Dis-moi, René, qui Bigras a-t-il acheté au procès ? »

Dupont a hésité une dizaine de secondes. Puis a débité les noms. Lentement. Un à la fois.

« Louise. Jean-Marc Chicoine. Julie Chen. Luigi Campagnolo. Roger Campeau. Jonathan Larrivée. Michael Rossi. Moi. Et un policier.

– Un policier ! Te souviens-tu de son nom ?

– C’est un des deux qui ont témoigné. Il avait un nom espagnol. Ou italien.

– Mario Malatesta ?

– Oui, c’est ça. Mario Malatesta. »

Le sens de la famille – Chapitre 17

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

« Bigras, mon hostie de tata ! »

Avec ses gros doigts boudinés, Mario Malatesta se retenait de ne pas réduire en miettes le combiné du seul téléphone public du quartier. De toute sa carrière de flic pourri jusqu’à la moelle, il n’avait jamais eu affaire à un criminel aussi imbécile que Bob « Big » Bigras. Pendant des années, il n’avait pas cessé de protester contre son ascension dans l’organisation, sauf que Bigras était le frère du numéro deux de la section la plus forte des motards. Reconnu pour sa loyauté indéfectible, c’est sûr, mais épais de même, ça faisait douter du sens même de la famille – et il comprenait pourtant ça, la famille. La sienne, liée très discrètement à la mafia dont elle ne voulait rien savoir, avait mis les bouchées doubles pour qu’il mène une vie irréprochable. Mais son oncle Massimo, très haut placé, et qu’il admirait depuis l’enfance, l’avait poussé à devenir commandant afin d’avoir une taupe bien formée au sein des forces policières. Ce n’est pas avec son fond de pension du SPVM qu’il allait vivre sa retraite dorée, mettons. Et certainement pas Bigras qui allait lui scraper cette retraite cinq ans avant la fin de sa « carrière ».

« Quessé qui se passe, encore ? tonna Bigras, déjà sur la défensive.

– À quoi ça sert de t’avoir sauvé le cul pendant l’affaire Julep si c’est pour que tu défasses toute après, mon moron ?

– Mais j’ai fait ce que vous m’avez demandé !

– Tu t’es lancé avec tes gars dans une vague de suicides de jurés, mais c’est le kid qui devait disparaître !

– Mais yé mort, aussi !

– Imagine-toi donc que non. On s’est fait avoir. C’est pas le bon qui a été tué, un autre gars qui a rien à voir, mais qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Dupont a été prévenu je sais pas par qui, mais il savait qu’on allait l’abattre pendant sa réunion Zoom. Pis ça aurait été juste parfait pour faire peur aux autres qui auraient fermé leurs yeules.

– Scuse, je t’entends mal. »

À bout de nerfs, Mario Malatesta arracha le masque qu’il avait sur le visage. Il n’avait pas envie d’expliquer à cet abruti les découvertes de l’enquête de Bombardier. Mais lui, la taupe parfaite, comprenait très bien qu’il y avait une taupe chez Bigras, à Vancouver. Et il avait sous-estimé ce p’tit crisse de Dupont. La soupe était plus que chaude, elle était brûlée. Il avait comme principe de ne pas toucher aux policiers. Rien de pire pour avoir des problèmes. Couler des informations, lancer de mauvaises pistes, faire diversion, prévenir l’organisation, faire capoter une affaire, en laisser passer une ou deux pour calmer le jeu, il savait faire tout ça. Mais si Dupont devait le balancer à Bombardier et que celui-ci se rapprochait un peu trop de sa double vie au sein de la police, il n’aurait pas le choix, même s’il l’aimait bien. La famille avant tout. Et la faute à ce cave de Bigras.

Ce n’était pas possible. Pas Malatesta. Un vertige lancinant s’emparait de Bombardier, qui voyait presque sa vie défiler devant ses yeux. Le commandant était arrivé au poste 35 il y a une dizaine d’années. Un homme apprécié de tous, qui avait une bonne écoute, et ne faisait jamais de vagues. Mais c’est pendant l’opération Julep qu’ils avaient fraternisé pour la première fois. Malatesta avait été son principal soutien après l’échec de l’affaire, il avait recueilli tous ses épanchements de policier frustré, lui avait remonté le moral et répété qu’il était un bon enquêteur. Il avait été un boss exemplaire.

« Tu devrais t’asseoir, Baptiste, dit Jones, pour la première fois compatissante envers son collègue, mais tout aussi ébranlée que lui.

– Si Dupont ne nous mène pas en bateau, tu te rends compte, Jones ?

– Oui, je m’en rends compte. »

Au vertige se substitua une colère sourde, à cette pensée que Malatesta puisse être un traître. Ça voudrait dire qu’il n’avait pas erré dans l’opération Julep, qu’il aurait été un héros et non un policier sur le déclin. Qu’il serait en ce moment en pleine possession de ses moyens.

« Baptiste », murmura Jones pour le sortir de sa torpeur.

Le regard un peu perdu que lui lança Bombardier inspira à la policière une vigueur nécessaire. Elle avait maintenant le couteau entre les dents.

« Ça te tente-tu de conclure l’enquête la plus importante de ta carrière, B. B. ? Moi, en tout cas, je ne veux pas passer à côté de ça. Je suis prête à tout pour y arriver. Et à me faire un nom. »

Chienne de vie – Chapitre 18

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Roger Campeau referma sa tablette, la posa sur la table à café et s’étira sur le divan.

Il soupira. Le confinement commençait à peser lourd. Très lourd.

« Crisse que c’est plate... »

Le juré numéro 7, âgé de 69 ans, vivait seul. Il ne sortait qu’une fois ou deux par semaine pour faire ses courses. Le IGA et le Pharmaprix du Village étaient les seuls lieux qu’il visitait. Équipé de son couvre-visage, il faisait ses achats au pas de course.

Pour le reste, son temps était partagé entre les nombreuses heures qu’il consacrait aux vidéos glanées sur YouTube et à la lecture de sites de nouvelles. Il le faisait quand il arrivait à se concentrer...

Depuis la fameuse réunion, la dernière, avec ses amis jurés, Roger Campeau avait du mal à faire le vide. L’interrogatoire qui avait suivi l’avait traumatisé. Il repensait sans cesse aux questions qu’on lui avait posées, aux réponses qu’il avait fournies.

Roger Campeau avait peur. Peur que l’étau se resserre sur lui, peur que l’on découvre qu’il s’était parjuré et qu’il était un sale corrompu... Peur qu’on lui prenne les 25 000 $ qu’on lui avait offerts en échange de sa putasserie.

Ancien serveur de bars, Roger Campeau n’avait jamais eu beaucoup d’argent. Des petits salaires qu’il avait touchés pendant les 40 ans où il avait travaillé dans les dernières tavernes de la Main, il ne lui restait plus grand-chose.

Les maigres rentes du gouvernement lui permettaient de vivre dans un appartement minuscule de la rue Logan à deux pas de celui où avait vécu les célèbres Lavigueur.

« Moi, je ne ferais pas comme eux si je gagnais le gros lot. Crisse que non... Je ne demande pas grand-chose... Juste un p’tit million, ça serait assez. »

Celui qui avait grandi et passé toute sa vie dans le quartier du Centre-Sud n’avait pas été difficile à convaincre. 25 000 $... Pensez donc, il n’avait jamais eu une telle somme de sa vie.

Le téléphone sonna.

« Roger Campeau ? Baptiste Bombardier, enquêteur dans le dossier René Dupont.

Le cœur de Roger Campeau se mit à battre très fort.

– On aimerait vous revoir, dit Bombardier. Seriez-vous libre maintenant pour une rencontre ?

– Ça ne pourrait pas attendre à demain ? demanda Campeau.

– Pas vraiment, ajouta Bombardier sur un ton ferme. On vous attend. Même endroit que la dernière fois. »

« Fuck ! Fuck ! Fuck ! Qu’est-ce qu’ils me veulent ? Qu’est-ce que je vais leur dire ? Et je ne peux pas parler aux autres... Comment je vais arranger ça ? »

Roger Campeau tournait en rond dans la seule pièce de son appartement, celle qui lui servait à la fois de cuisine, de salon et de chambre à coucher.

« OK, calme-toi, Campeau. Respire par le nez... Laisse venir les questions... Tu ne sais rien... Tu n’as rien fait... Tu as bien agi... »

Roger Campeau retira son t-shirt, passa un coup de déodorant sous ses aisselles et enfila une chemise propre. Il alla vers une armoire et prit un flacon de brandy. Il s’envoya une bonne rasade.

Il prit ses clés, son jacket et ouvrit la porte. Une silhouette lui fit face.

« Crisse ! Qu’est-ce que tu fais là, toi ? demanda Campeau. Tu m’as fait peur ! »

Roger Campeau sentit le froid de la pointe d’un révolver sur son front. Puis, en un millionième de seconde, son cerveau éclata. En un millionième de seconde, Roger Campeau quitta sa vie, cette vie qui ne l’avait jamais gâté.

Le corps de Roger Campeau s’affaissa sur le sol. Le sang se mit à couler sur le palier de l’escalier.

Roger Campeau avait eu une chienne de vie. Il connaissait une chienne de fin.

En face de l’appartement de Roger Campeau, des enfants jouaient. Ils s’amusaient avec des craies sur le trottoir. Un homme passa et marcha sur leur dessin.

Le colis – Chapitre 19

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Après avoir vidé le lave-vaisselle pour la 12e fois du week-end, passé le balai sur le plancher couvert de farine à pain, fait la tournée des traîneries dans la maison et arrosé son nouveau mini-potager dans sa cour, Julie Chen profita du temps chaud pour s’effondrer dans le hamac, dans son jardin, en regardant le ciel.

Comment allait-elle sortir de cette situation, cette fois-ci ?

Un mari, un amant, trois enfants, un poste de chercheuse en intelligence artificielle à l’université, des activités illégales de production de drogues de synthèse, un meurtre et de l’aide officielle à la police pour contribuer à l’enquête sur l’assassinat de Maxime Tétrault, des liens vraiment ennuyeux avec le criminel Bob Big Bigras, son grand projet pour changer le monde, pour la justice fiscale, celui sur lequel elle travaillait en secret depuis un moment avec René Dupont.

Le tout sur fond de confinement total, une réalité insupportable pour celle qui aimait bien fuir les ennuis avec des voyages, souvent de recherche ou de conférences internationales, des moments aussi intéressants que dépaysants et enrichissants au bout du monde, où elle finissait toujours par trouver des solutions à tout.

Donc 2020, c’était beaucoup à gérer en même temps.

Elle aurait voulu pouvoir parler à sa psy sur-le-champ.

Mais elle savait déjà ce qu’elle lui répondrait. « Quelles sont tes valeurs ? Est-ce que tes gestes, tes décisions, sont en accord avec tes valeurs ? »

Et oui, au fait, quelles étaient ces valeurs ?

À ses enfants, elle répétait toujours la même chose : « Le monde est divisé en deux. D’un côté, il y a ceux qui se fichent de tout et puis de l’autre, il y a tous les autres. Nous, on veut être les autres. » Ceux qui ne se fichent pas de l’environnement, de l’injustice, de l’art, des iniquités, des voisins, des collègues, des amis, des démunis...

En anglais, ça se disait mieux. « Those who care and those who don’t care. »

Combien de fois sa psy lui avait-elle répété aussi que la culpabilité ne servait à rien. Ça ne rend pas les gens riches ou intelligents ou beaux ou gentils.

Parce que de la culpabilité, Julie en avait souvent.

Évidemment, à cause de cette histoire avec René Dupont, dont elle n’arrivait juste pas à se débarrasser même si c’était évidemment un boulet.

Ensuite, décider de fabriquer de la MDMA et du LSD, pour avoir le contrôle sur la qualité du produit, et pouvoir ainsi faire du microdosage en toute tranquillité d’esprit pour les bienfaits de ses recherches universitaires, et donc la quête de solutions à tous les problèmes du monde et de nos prochains, par l’entremise de l’intelligence artificielle, n’avait certainement pas été sa meilleure idée.

« Tu veux de l’ecstasy bio ? avait demandé René en rigolant quand elle avait lancé l’idée.

– Euh, oui. Je veux surtout savoir d’où vient la dope qu’on prend et où elle va. En plus, c’est toi qui m’a amenée là-dedans. »

Julie, René et la bande de chercheurs avec qui la mathématicienne travaillait à l’université, comme bien du monde à Silicon Valley et dans d’autres hauts lieux de la recherche en informatique, étaient des adeptes de cette façon d’aller puiser dans les coins cachés de leur créativité et de réfléchir autrement.

Que ça soit illégal ne faisait pas peur à Julie. Elle préférait ça à prendre de la drogue sur laquelle elle n’avait aucun contrôle. Elle en avait discuté souvent avec René, le seul de ses amis qui avait lu lui aussi le dernier livre de son gourou, le journaliste américain Michael Pollan, sur les hallucinogènes. Et qui avait accepté de l’accompagner au Pérou pour essayer l’ultime expérience de ce type : prendre de l’ayahuasca avec un véritable shaman, un voyage dans la forêt amazonienne dont elle était rentrée transformée à jamais.

Quelle histoire.

Écrasée dans son hamac, Julie s’est redemandé une fois de plus ce qu’aurait été sa vie si elle n’avait pas dit à René, alors qu’ils poireautaient ensemble au tout début du procès Bigras, au hasard d’une conversation inutile sur les meilleurs dumplings asiatiques du Quartier chinois, pas loin du palais de justice, qu’elle avait appris elle-même, sur l’internet, à parler chinois et japonais.

« Quoi, tu as fait ça ? Mais tu es un génie ! s’était-il exclamé.

– Pas tant que ça. Sinon, je serais médecin, je ferais de la recherche et je publierais dans The Lancet. Là, je suis préposée...

– As-tu même déjà essayé d’entrer en médecine ?

– Non. Si j’avais eu à aller quelque part, ça aurait été en maths, toujours été bonne en maths. »

Ça avait commencé comme ça. En parlant des articles du New Yorker qu’ils avaient tous les deux aimés et de cinéma japonais ou chinois, que Julie aimait regarder en version originale.

Même si seulement son nom affichait des origines chinoises très lointaines – un aïeul appelé Chen venu au Canada au XIXe siècle – et que l’histoire de sa famille en était une de diversité totale – ancêtres polonais, italiens, grecs, libanais, arméniens et portugais –, elle avait toujours eu une fascination pour les cultures asiatiques fortes et pouvait presque réciter par cœur autant les répliques du film In the Mood for Love de Wong Kar-wai que les meilleures déclarations politiques de l’artiste chinois Ai Wei Wei.

René adorait tout ça d’une manière que son mari ne pouvait pas comprendre.

Mais était-ce suffisant pour le suivre quand il lui a proposé non seulement de produire plus de drogue, de se servir des fonds pour une bonne cause, la leur, et de faire en chemin une alliance avec Bigras, pour ainsi ne pas se faire déranger ? René l’avait convaincue qu’autrement, ça finirait mal avec le caïd acquitté. Valait mieux faire une sorte de pacte de non-agression.

Évidemment, ça ne s’était pas passé exactement comme prévu et, du jour au lendemain, elle s’était retrouvée liée en affaires avec la bande d’ordures pilotée par Bigras, qu’elle réussissait néanmoins à contrôler en sortant son attitude de chat de ruelle d’adolescence. Ça marchait avec ces gens-là, même par Skype, comme elle le faisait souvent. Ils l’écoutaient comme si elle était dans leur labo de Vancouver, en personne.

Mais elle n’avait plus de plaisir à faire tout ça et aurait donné n’importe quoi pour s’en sortir. Surtout que là, on commençait à parler de meurtre...

Ça, ça ne convenait plus du tout à ses valeurs.

Julie était perdue dans toutes ces pensées dans son hamac quand elle entendit sa plus jeune crier : « Maman, maman, il y a quelqu’un à la porte pour toi ! »

C’était pour livrer un colis, une grosse boîte à remettre à Julie Chen, en main propre, absolument.

En prenant l’énorme paquet, et avant que le mystérieux livreur caché sous une tuque anthracite et totalement masqué – ou était-ce une livreuse ? – reparte en courant, la mathématicienne aperçut un des poignets du singulier personnage. Là, sur les veines un peu saillantes, il y avait un cerveau tatoué. Comme sur son poignet à elle et sur ceux de toute la bande avec qui elle faisait ses recherches.

Qui c’était donc ? se dit la chercheuse avant d’entrer dans la maison avec le carton, qu’elle s’empressa d’ouvrir malgré tout.

Gardez vos reçus – Chapitre 20

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Jean-Marc Chicoine n’aurait jamais gagné la Dictée des Amériques, fait un doctorat à la Sorbonne en sociologie des genres ou inventé une nouvelle façon de décrypter les défauts du génome humain.

Mais Jean-Marc Chicoine était un gars intelligent.

Il ne faut pas confondre instruction avec intelligence. On peut être stupide et instruit. On peut être sans diplôme et intelligent. Bref, il faut se méfier des petites cases. Chicoine avait l’intelligence de la rue, l’intelligence de la résilience des enfances poquées. Quand ta mère est polytoxicomane et qu’elle reçoit des clients à la maison pour survivre, tu n’as pas le choix : ce n’est pas dans la série des livres de la comtesse de Ségur que tu vas apprendre la vie...

Chicoine n’avait jamais été un criminel endurci, pas comme Bob, pas comme les lieutenants de Bob, ni comme les autres frotteux qui rêvaient de devenir des associés de Bob. Mais il avait grandi dans le même air que ces bandits, si on veut, à distance, mais pas très loin. Quand Bob lui avait acheté une taverne – lui sauvant la vie, en quelque sorte –, Chicoine avait pu observer mille et une combines de l’esprit criminel, de la culture des bandits, grands et petits...

Un jour, juste avant la fermeture de la taverne, quand les langues se délient à la faveur d’un dernier verre, un motard en fuite était débarqué à la taverne. Les deux piliers de bar qui pensaient à leurs vieux pêchés en parlant silencieusement à leurs bocks de Molson Ex en fût n’ont pas remarqué le gars, non plus que le pauvre hère en amour avec un des terminaux de loterie vidéo, au fond du bar, à côté des toilettes.

Chicoine l’avait reconnu : Jules « Balloune » Désormeaux, en fuite de la police depuis quatre ou cinq ans. Certains le croyaient mort. Balloune s’est assis au bar, Chicoine et le motard ont échangé un regard qui voulait tout dire. Le barman a fait signe aux deux piliers en cognant sur le bar discrètement : « J’vas fermer plus tôt, les boys, allez-vous-en à’ maison, c’est sur mon bras, vos drafts... »

Les deux vieux monsieurs sont partis en enfilant leurs manteaux, légèrement titubants.

– Qu’est-ce qu’on te sert ? avait demandé Chicoine à Balloune.

– As-tu une Fin du monde ?

– On a de la Fin du monde, avait répondu le barman en ouvrant le frigo et en sortant cette bière rendue célèbre, jadis, par Robert Charlebois.

Balloune avait dégusté sa Fin du monde en silence. Chicoine n’avait pas posé de questions, il était évident que le motard en cavale n’avait pas envie de jaser. Sa seule présence ici, dans le bar, un soir de semaine, était en soi inquiétante : un homme qui fuit et qui vit dans l’ombre, s’il décide de se montrer à la lumière, fût-elle celle d’un clair de lune, est manifestement un homme qui a décidé qu’il ne se cachait plus. Qu’il n’a plus rien à perdre. Chicoine l’avait pressenti en le reconnaissant dans l’embrasure de la porte, ce soir-là.

– Grosse soirée ? avait fini par demander Jean-Marc Chicoine au motard, qui avait planté son regard dans le sien, ce que Chicoine avait décodé comme une invitation à jaser.

– Grosse année, avait répondu Jules « Balloune » Désormeaux. Grosse décennie. Grosse vie.

– ...

– Merci pour la bière.

Et Balloune était sorti sans payer.

Deux jours plus tard, la nouvelle faisait le tour du Québec, du Canada : le motard en fuite s’était suicidé dans un chalet dans le bout de Sorel, juste après avoir envoyé une vidéo au journaliste Daniel Renaud de La Presse. La vidéo contenait toutes sortes de preuves incriminant des policiers, un ministre actif et même une ancienne procureure de la Couronne qui avaient tous trempé dans des stratagèmes pas très propres, mais très lucratifs au profit ultime des Hells Angels. Documents, enregistrements audio et vidéo, questions qui appellent le droit au silence, tout le bataclan : Balloune s’était assuré de se constituer une police d’assurance en cas de pépin...

Cette police d’assurance, il l’avait encaissée après sa mort, dans les pages de La Presse+ : tous ceux qui avaient profité de lui sans jamais renoncer – comme Balloune l’avait fait – au vernis de la respectabilité allaient payer, maintenant.

Et c’est ainsi, grâce à cette magistrale leçon de vie criminelle d’un motard en fuite avec lequel il n’avait échangé que des banalités, que Jean-Marc Chicoine, à Vancouver, avait décidé de se constituer, lui aussi, une police d’assurance, une bombe à retardement. Il faut toujours garder des reçus, ça peut servir. Même après sa propre mort...

Il n’était pas stupide, Chicoine. Il avait vu que Bob Bigras avait changé, que ses étreintes étaient plus froides, à Vancouver. Il suivait les nouvelles de Montréal, il avait noté cette nouvelle recalée à l’état de brève à cause de la pandémie : un juré du célèbre procès de Bob Bigras avait été retrouvé mort. Jean-Marc Chicoine, le juré numéro 9, proactivement corrompu pour faire capoter le procès de son bienfaiteur, avait compris à quel point il était devenu, pour Bigras, un témoin potentiellement gênant...

Et c’est grâce à la prévoyance de Chicoine qu’à 4550 kilomètres de la plaza sur laquelle l’ex-barman s’était écrasé à Vancouver qu’un policier de Montréal spécialisé en informatique eut une surprise de taille en passant au peigne fin l’ordinateur de la Dre Louise Dumas-Beaudoin.

Il s’agissait d’un fichier gigantesque, même pas caché, dans le PC de la médecin. Dans ce fichier, des centaines d’extraits vidéo de cinq minutes, montrant l’intérieur d’un appartement. Les images étaient de qualité moyenne, comme le sont souvent les images de caméras de surveillance.

Le policier de Montréal fit jouer le dernier extrait reçu par l’ordi de la médecin. On y voyait un homme en accueillant un autre, masqué, à la porte d’un appartement.

Le gars qui ouvrit la porte y alla d’une blague : « Salut, Bob, ça te va bien, ton petit look d’hôpital... »

Le policier regarda la suite. Du Laboratoire d’expertise informatique de la Police de Montréal, il signala le numéro de téléphone de la SD Jones.

La puce sort du sac – Chapitre 21

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

L’agente Jones était au comble de l’excitation. Sa carrière était lancée. Devant ses yeux, elle avait une preuve en béton armé pour envoyer Bob « Big » Bigras en dedans pour 25 ans. Lui qui avait été acquitté dans l’affaire Julep faute de preuve, il ne s’en sortirait pas cette fois-ci.

La caméra que Jean-Marc Chicoine avait installée dans son appartement de Vancouver avait capté toute la scène du meurtre. Non, sa chute du 17e étage n’était pas un suicide. La vidéo montrait clairement Bigras précipiter dans le vide Chicoine. Son ancien protégé. Son allié au procès Julep. Celui qui avait corrompu le jury.

Angele Jones passa immédiatement un coup de fil à la police de Vancouver pour faire arrêter le motard. Puis, elle alerta Baptiste Bombardier, avec qui elle menait l’enquête sur la mort récente des autres jurés du procès Julep.

D’abord, le président du jury, René Dupont. Enfin, ce n’était pas lui qui était mort, mais plutôt son sosie Maxime Tétrault. Puis, Louise Dumas-Beaudoin, dont la pendaison était pour le moins suspecte. Et finalement, Roger Campeau qui avait reçu une balle en plein front sur le pas de sa porte, alors que Bombardier venait de le convoquer pour un interrogatoire.

– Mon petit B. B., j’ai de la dynamite pour toi, claironna Jones dans le combiné. Viens me rejoindre au PS au Laboratoire d’expertise informatique de la Police de Montréal.

– Ah, j’adore les suspens ! Ne me vole pas le punch. J’arrive, répondit Bombardier en étouffant une quinte de toux dans son coude. Quinze minutes plus tard, il débarquait tout essoufflé dans le labo à moitié vide à cause de la quarantaine.

Les centaines de vidéos, toutes captées dans l’appartement de Jean-Marc Chicoine et transférées en secret sur l’ordinateur de la Dre Louise Dumas-Beaudoin, offraient un portrait fascinant du crime organisé.

Jones et Bombardier remontaient le fil des évènements en visionnant en accéléré ces images incriminantes. Ils comprirent rapidement que Chicoine était l’amant de Bigras. Mais de récentes querelles permettaient de croire que leur relation avait de l’eau dans le gaz.

Chicoine servait régulièrement de pivot pour conclure des transactions avec des courtiers immobiliers peu scrupuleux qui acceptaient de l’argent comptant, sans poser aucune espèce de question sur la provenance des fonds. Il était même question de l’immeuble commercial que René Dupont possédait dans le Mile-Ex et qui devait être racheté avec plusieurs millions d’argent sale.

En retournant au début du mois de mars, les deux enquêteurs reconnurent Julie Chen, la jurée numéro 5 qui faisait de la dope de synthèse avec Bigras. Seule avec Chicoine, elle tournait en rond dans le logement jusqu’à ce qu’un petit homme en veston-cravate entre dans la pièce et pour s’entretenir avec elle dans une langue étrangère. Du Chinois ? Probablement. Le seul mot compréhensible de la conversation était « blockbit », le nom de l’application conçue par René Dupont pour détecter le blanchiment d’argent.

Le visiteur reparti, Julie Chen avait ensuite lancé à Chicoine d’un ton impérieux : « Si tu parles de ça à René, t’es cuit. Compris ? »

– Coudonc, la p’tite Julie, elle joue dans quelle équipe ? demanda Jones, perplexe.

– Je ne comprends pas trop son plan de match, avoua Bombardier, déconcerté. Une journée, elle nous aide. L’autre, elle reçoit des menaces. Pis après, on dirait que c’est elle qui « call les shots ».

– En tout cas, si j’étais Dupont, je ne serais pas rassuré d’avoir une maîtresse comme elle, dit Jones.

– On va en savoir plus en faisant traduire sa conversation, trancha Bombardier en toussant bruyamment à travers son masque.

Deux bureaux plus loin, un crack de l’informatique qui tuait son temps en écoutant des vidéos de Tik Tok toisa Bombardier comme s’il était écrit COVID-19 en lettres fluo sur son front.

– Stresse pas, le jeune, ça fait 25 ans que je tousse comme ça, grommela Bombardier.

– Oui, mais là, Baptiste, ton masque est plein de sang, intervint doucement l’agent Jones.

– ...

– Ce n’est pas de mes affaires, mais je pense vraiment que tu devrais aller à l’urgence.

Bombardier n’était pas du genre à aller à l’hôpital. Mais devant l’air traumatisé des policiers, l’inspecteur quitta le labo en jurant d’aller passer un test de dépistage.

Jones enfourcha son vélo et fila à la maison. Affalée sur le divan de son salon, elle se mit à réfléchir en caressant Yoshua, le chat de René Dupont qui était venu se blottir sur ses genoux. Ses doigts sentirent une petite excroissance entre les épaules de l’animal qu’elle avait recueilli après le meurtre.

En y regardant de plus près, elle vit qu’on lui avait installé une petite puce sous-cutanée. Rien d’étonnant. Après tout, le micropuçage des animaux de compagnie était obligatoire depuis le 1er janvier. Cela permettait désormais de retrouver le propriétaire des bêtes égarées en scannant l’information de la puce électronique.

Mais un doute étrange envahit Jones en repensant à la toute première question que Dupont lui avait posée avant de vider son sac lors de son interrogatoire : « Où est mon chat ? »

Jones bondit sur ses pieds, s’empara de Yoshua et repartit en direction du laboratoire informatique de la police.

Une affaire de famille – Chapitre 22

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Bigras allait être arrêté. Ce n’était qu’une question de temps. Il allait déballer son sac, se négocier une entente, balancer ceux qu’il pouvait se permettre de balancer. Malatesta en était convaincu. Dans la hiérarchie, il y avait les intouchables. Il n’en faisait pas partie.

« Cretino ! Deficiento ! », pensa-t-il. Tous ces efforts anéantis par un abruti. Bigras, c’était l’équivalent du gars qui, se sachant contaminé par la COVID, se rend tout de même dans un bar faire la fête, en payant la tournée et en distribuant lui-même les verres.

Mario Malatesta avait gravi un à un les échelons de la police, naviguant entre ses obligations professionnelles et familiales, passant sous le radar des soupçons des uns et des autres, malgré ses responsabilités toujours croissantes, à la fois comme commandant du poste 35 et comme taupe de la mafia locale.

Il avait bien tenté de faire avorter le procès de Bigras, en compromettant des éléments de preuve. Sans succès. La « famille » avait dû s’arranger pour que le jury « vote du bon bord »… Mala n’avait jamais voulu être mêlé aux affaires de la famille. Il avait rêvé d’une carrière de gardien de but au soccer professionnel. Il en avait certainement la carrure et était plus agile dans sa jeunesse. À 16 ans, des dépisteurs du Milan AC s’étaient intéressés à son cas, mais les choses en étaient restées là.

Mario s’était rabattu sur l’école de police. Son père, brouillé avec son oncle, devenu consigliere du parrain de la pègre montréalaise, l’avait encouragé à s’inscrire à Nicolet. Mais il n’avait pu fuir son destin. Dès l’obtention de son diplôme, l’oncle Massimo lui avait fait une offre qu’il ne pouvait refuser…

Le policier s’était rapidement consolé en trouvant des avantages à sa double vie. Il n’avait jamais eu à se soucier d’argent. Ses enfants avaient fréquenté les écoles privées les plus sélectes, le chalet en Estrie était payé depuis longtemps, tout comme la villa où il passait ses étés, près de Cassibile, la ville sicilienne de ses ancêtres. Il ne s’en vantait pas, évidemment, mais pour un chef de police, il menait un train de vie hors du commun.

Malatesta s’était convaincu, par une logique tordue, qu’il était une sorte de Clark Kent ou de Peter Parker moderne, troquant son uniforme de jour pour celui d’un superhéros du monde interlope, dont il s’était fait une spécialité. Tout en étant conscient de perpétuer jusqu’à la caricature les stéréotypes qui affligent la communauté italo-montréalaise. La vérité, c’est qu’il n’avait pas trouvé d’autre moyen de sauver sa peau.

La famiglia – qui hormis zio Massimo, n’était pas la sienne propre – avait d’abord fait fortune dans les crémeries. Les rois de la gelato décourageaient « par tous les moyens jugés nécessaires » la concurrence loyale comme déloyale. Puis les activités s’étaient diversifiées : construction, immobilier… et accessoirement, blanchiment d’argent et trafic de drogues.

La pandémie avait fait craindre le pire aux entreprises du conglomérat, mais la famille avait des « contacts » en haut lieu. Elle avait été assurée que, malgré ceux qui clamaient – crise sanitaire à l’appui – que le salut de l’humanité passait pas la décroissance, les projets controversés de pont et d’oléoduc étaient toujours sur les rails.

Il y avait néanmoins du sable dans l’engrenage. Et le responsable de ces couacs avait pour nom René Dupont. Il s’était montré un fidèle allié, mais ses comportements étaient devenus récemment plus erratiques. Est-ce que l’hypocondrie avait eu raison de son jugement ? Malatesta était d’avis que Dupont était devenu trop gourmand. Il semblait vouloir faire cavalier seul, omettant de consulter la famille avant de prendre des décisions qui la concernaient. Mala lui en voulait, mais il enviait aussi son outrecuidance. Dupont avait quitté un poste stratégique chez Elephant AI sur un coup de tête. Il avait eu le culot de solliciter l’investissement de triades chinoises locales dans son projet d’entreprise de surveillance de blanchiment d’argent, avec transaction immobilière bidon à la clé.

La participation de la famille dans l’opération Blockbit, par le truchement d’une société à numéro de Bob Bigras, devenait par conséquent marginale. Le patron de zio Massimo n’était pas content. En jouant sur les deux plans, Dupont avait signé son arrêt de mort. Bigras devait s’en charger, mais ses hommes avaient failli à la tâche. C’est lui, Mario Malatesta, qui risquait d’en payer le prix. Et il n’avait aucune intention de passer sa retraite sur un lit de béton, à Donnacona, plutôt que sur une plage de sable blanc à la Marina di Avola.

Heureusement, Michael était à Vancouver, où il s’était réfugié avec Jean-Marc Chicoine après s’être éclipsé de la fameuse réunion Zoom du 1er avril. Il s’était terré dans Commercial Drive après le « suicide » de Jean-Marc, auquel il n’avait pas cru une seconde. Michael Rossi était un homme de confiance de la famiglia. Un soldato. On s’était assuré qu’il fasse partie du jury du procès de Bigras, en laissant croire aux autres jurés qu’il s’y trouvait par hasard.

Rossi tenait la famille au courant des discussions mensuelles du « groupe des huit », dirigé informellement par René Dupont depuis 2012. Il était néanmoins devenu un proche de Dupont, dont le charisme ne laissait personne indifférent. Ils se passionnaient tous les deux pour le cyclisme et s’étaient promis de s’attaquer au parcours du Giro, avant que la pandémie ne cloue les avions au sol. Malatesta en était venu à soupçonner Michael d’avoir été celui qui avait averti Dupont qu’il serait « éliminé » lors de la réunion Zoom. Qu’importe. Il avait besoin de lui. Et ça pressait.

Une heure plus tard, au marché de nuit de Richmond, entre un kiosque d’accessoires Hello Kitty et un stand de dim sum taïwanais, Michael Rossi a reconnu Bob Bigras, malgré et grâce à son couvre-visage frappé du logo Harley-Davidson.

« Tu sais que t’es pas trop difficile à spotter, Big, pour un gars recherché par la police…

– Recherché toi-même, le grand…

– On va donner un p’tit coup de main aux cochons ! »

Sur ces paroles, Rossi a plongé un couteau dans l’abdomen de Bob Bigras, qui s’est effondré au sol. Big s’est vidé de son sang – « comme un porc », a pensé Rossi, lui-même végétarien – et a été déclaré mort à l’arrivée des ambulanciers.

Des biscuits chinois avec ça ? – Chapitre 23

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

En se balançant dans le hamac, Julie Chen a refait défiler dans sa tête la trame de sa vie trop compliquée.

Mis bout à bout, tout ça lui semblait bien surréaliste. On aurait dit le scénario échevelé d’un cadavre exquis. Des biscuits chinois avec ça ?

Dans la grande boîte plutôt légère que lui a remise le mystérieux livreur, c’est ce qu’elle avait découvert : un sac géant de biscuits chinois. Qui donc lui avait livré un tel cadeau et pourquoi ?

Elle adorait ces biscuits, pas tant pour leur goût assez quelconque que pour l’éclat de rire assuré que provoquait le message qui s’y cachait. Tout repas chez Orange Rouge, son resto préféré du Quartier chinois qui n’avait pas survécu à la pandémie, se terminait par une photo publiée sur Instagram du dicton ou de l’oracle du jour.

Sa dernière photo avant le confinement avait justement été prise à la table de ce charmant resto de la rue De La Gauchetière, le vendredi 13 mars, à 12 h 30. Une heure avant, alors qu’elle venait de commander une salade de papaye verte et une assiette de thon albacore, une alerte de La Presse sur son téléphone lui avait appris que le premier ministre Legault avait annoncé la fermeture de tous les écoles, cégeps, universités et services de garde pour deux semaines. Deux semaines ! ? Mais c’est de la folie !

Elle ne s’imaginait pas que ça allait durer beaucoup plus longtemps. Elle n’imaginait pas non plus que sa photo du 13 mars serait le souvenir évanescent d’une époque révolue.

En remontant avec nostalgie le fil de sa page Instagram, le caractère prémonitoire du message de son biscuit chinois, alors qu’elle était plongée dans une histoire de crime et de confinement inextricable, l’a fait grimacer. « On tue le coq pour effrayer le singe. »

Elle a tiré un premier biscuit du sac, l’examinant comme une pièce à conviction. Elle l’a brisé pour en extirper la bandelette de papier blanc. Elle a plissé des yeux, tenant le message à bout de bras. Il n’y avait rien à faire. Sous ses yeux de néo-presbyte en déni, ça restait aussi illisible qu’un nom sur un grain de riz.

D’un pas nerveux, elle est allée récupérer ses lunettes posées sur la table du jardin, à côté du hamac. À son grand étonnement, il n’y avait ni oracle ni proverbe chinois inscrit sur la bandelette numérotée, mais une équation mathématique imprimée à l’encre rouge. Elle a brisé un deuxième biscuit, un troisième, un quatrième… Chaque bandelette numérotée était suivie d’une équation complexe.

Elle a éparpillé les bandelettes sur la table. Il semblait y avoir quatre séries de couleurs différentes. Elle les a alignées et regroupées par catégories. Elle résolu les équations. Au bout de ses calculs, ces résultats : 45 506 655 pour la série orange ; – 73 563 0887 pour la série rouge ; 22,42020 pour la bleue ; 22,22 pour la noire.

Qu’est-ce que ça voulait bien dire ? « Les mathématiques consistent à prouver une chose évidente par des moyens complexes », disait le célèbre mathématicien George Polya.

Les deux premiers chiffres ressemblaient à des données de géolocalisation. Elle les a inscrits dans un moteur de recherche privé et a hurlé en voyant le résultat : c’était la position géographique du resto Orange Rouge ! Avec la couleur des deux séries, ça ne pouvait être qu’une simple coïncidence.

En fixant les autres chiffres, elle en a déduit que c’était la date et l’heure d’un rendez-vous secret : 22 avril 2020 à 22 h 22.

Qui donc s’était donné tout ce mal pour lui fixer un rendez-vous qu’elle serait la seule à pouvoir déchiffrer ? Ça ne pouvait être que René. Elle s’inquiétait pour lui. Traqué et menacé tout comme elle, lui lançait-il un ultime appel à l’aide ? Ou voulait-il plutôt lui proposer autre chose ?

Le cœur serré, elle ramassa les miettes et les fragments de biscuits chinois éparpillés sur la table.

Au même moment, au laboratoire informatique de la police, l’agente Jones affichait un sourire satisfait. Les chats ne pouvaient pas parler. Mais leur puce électronique, oui. La puce de Yoshua, le chat de René Dupont, contenait une foule d’informations dont des données de géolocalisation : 45 506 655, – 73 563 0887.

L’agente Jones a noté l’adresse correspondante : 106, rue De La Gauchetière Ouest. Fébrile, elle a composé le numéro de Bombardier. Elle avait hâte de lui annoncer qu’ils détenaient une nouvelle piste prometteuse. Dans son enthousiasme, elle avait oublié qu’il était peut-être déjà à l’hôpital. Elle est tombée sur sa boîte vocale.

« BB, appelle-moi. C’est urgent. »

Le prix du silence – Chapitre 24

Hugo Dumas Hugo Dumas
La Presse

Septembre 2012. Dans un silence mortuaire, le jury s’est glissé dans la salle d’audience par la porte du fond. Les 12 jurés ont regagné leurs sièges inconfortables, les mêmes depuis ces quatre longs mois de procès.

« Monsieur le président du jury, je comprends que vous en êtes arrivé à un verdict ? », a demandé le juge Jean-Guy Cournoyer, coupant la tension de sa voix rassurante.

René Dupont a pris une profonde respiration en plantant ses yeux directement dans ceux du magistrat. « Non coupable. Sur tous les chefs d’accusation », a débité Dupont sans émotion, tel un robot.

Dans le box des accusés, Bob « Big » Bigras a hurlé de joie, même s’il savait, duh, qu’il s’en sortirait indemne. L’avocate de la Couronne a arraché son rabat en secouant la tête de gauche à droite. Et les journalistes judiciaires se sont gâtés dans les gazouillis sarcastiques : « Opération Julep : un procès au goût amer » ou « Bob Bigras, pas pressé de retourner en prison ! #ProcèsJulep ».

Baptiste Bombardier, enquêteur principal au dossier, ne comprenait rien de rien. La preuve était pourtant béton et accablante contre Bigras. Comment des mois de travail acharné et minutieux avaient-ils pu dérailler ainsi ?

Jean-Marc Chicoine, le juré numéro 9 à l’origine de la corruption, détenait la réponse et se félicitait intérieurement.

L’achat du vote de ses camarades jurés s’était avéré plus facile qu’il ne se l’était imaginé. Ses nouveaux collègues étaient tous cassés, mais vraiment beaucoup cassés. Genre : désespérés d’avoir plus d’argent, rapidement.

Le jeune René Dupont manquait de liquidités pour acquérir des actions de l’entreprise techno Elephant AI. La Dre Louise Dumas-Beaudoin prévoyait racheter la participation de son associé à la clinique médicale. Julie Chen songeait à retourner aux études, et le vieux Roger Campeau, lui, ne souhaitait que sortir de son trou à rat du Centre-Sud, le pauvre.

Ça tombait bien, car Bob Bigras croulait sous les billets verts. Pas besoin d’un doctorat en économie pour comprendre ce qu’il fallait faire ici : distribuer le cash et ne pas lésiner sur les montants.

Chacun des jurés avait reçu un premier versement au début du procès, avec la promesse d’un bonus juteux à l’acquittement de Bigras. Pas plus compliqué que ça.

Avec ses questions d’une précision chirurgicale et sa dévotion religieuse au procès, René Dupont avait réussi à bluffer le palais de justice au complet. « Ciboire, ce gars-là mérite un Oscar », ricanait Bigras dans sa barbe en voyant le jeune nerd de 24 ans mitrailler le juge Cournoyer d’interrogations hyper pertinentes.

Pour la forme, les jurés avaient patiemment écouté les détails techniques qui leur vrillaient le crâne. Trafic d’influence, blanchiment d’argent sur le dark web, achat d’immeubles par des prête-noms, investissements dans des entreprises servant de paravents, urgh, c’était d’une complexité rebutante.

Pour la forme, les jurés avaient aussi « délibéré » pendant cinq jours, pour ne pas éveiller de soupçons. Un verdict trop rapide aurait été louche. Tout avait fonctionné selon le plan initial. Jusqu’à présent.

Une fois le procès bouclé, Jean-Marc Chicoine avait ciblé les sept jurés les plus susceptibles de s’ouvrir la trappe.

– Heille, ça serait le fun de se revoir, la gang du jury, genre une fois par mois, avait lancé Chicoine, faussement désinvolte.

– Tellement ! avait répondu René Dupont. Je connais une super application qui nous permettrait de se réunir virtuellement, en plus.

Bingo. Tout le monde avait embarqué, sans se douter que ses rencontres mensuelles serviraient à espionner les jurés ripoux, à leur insu, pendant presque huit ans.

La première à branler dans le manche avait été la médecin. « Ma conscience m’empêche de dormir, le Zoplicone ne fonctionne plus, faut que je parle à la police », répétait Louise Dumas-Beaudoin le soir du Zoom fatidique, quand elle ne parlait pas de ses quatre maudits chats.

« Bon, Dupont. Va donc coucher avec la doctoresse d’Outremont pour lui calmer le pompon. Ça rend Big nerveux, pis y veut surtout pas de trouble, OK », avait ordonné Jean-Marc Chicoine. Et René Dupont, pris dans l’engrenage, avait obéi.

Le stratagème d’apaisement sexuel avait marché un certain temps. Mais Louise l’émotive menaçait toujours de déballer son sac aux flics. Il avait fallu la faire taire, en maquillant son meurtre comme un suicide par pendaison.

Le deuxième cas problème était Roger Campeau. Le retraité n’avait empoché que 25 000 $, contrairement aux autres, qui avaient mieux négocié leur complicité. Le bonhomme Campeau péterait sûrement un câble quand il découvrirait qu’encore une fois, la vie, sa maudite chienne de vie, lui avait joué un sale tour. Il n’avait plus rien à perdre, dans tous les sens du terme.

Pour s’assurer de la propreté du travail, et pour éviter que Roger Campeau ne bavasse trop durant son deuxième interrogatoire avec Baptiste Bombardier, Mario Malatesta avait lui-même rendu visite au vieux Campeau dans son quartier de pauvre. La visite avait duré un millionième de seconde.

Le procès de Bob Bigras avait été le théâtre de nombreuses surprises, c’est le moins qu’on puisse dire, dont une qui avait frappé personnellement Jean-Marc Chicoine.

Pendant les longues journées d’audience, Bob Bigras s’était mis à regarder Chicoine avec une nouvelle paire d’yeux, disons. C’était subtil, quoique fait de façon de plus en plus insistante et suggestive.

Confus et gêné, Jean-Marc Chicoine détournait le regard. « Coudonc, y est tu vraiment en train de me cruiser lui là ? », se demandait-il.

Jean-Marc Chicoine ne se considérait pas gai. Oh, bien sûr, il avait déjà expérimenté avec des gars, mais il préférait les filles de bar, moins compliquées, disait-il.

Et Bob Bigras n’avait jamais été vu avec une femme ni avec un homme, d’ailleurs. C’était le vieux garçon, le bâton de vieillesse du groupe de motards.

Mais se pourrait-il que ? « Ben non. Chu pas de même. Pis Bob non plus », essayait de se convaincre Jean-Marc Chicoine.

Reste que la chair est faible, même la chair tatouée, plus molle et burinée par le soleil. En secret, Chicoine et Bigras avaient commencé à se voir. D’abord, pour prendre une bière, puis juste pour « s’offrir du réconfort », se disait Jean-Marc Chicoine, qui avait tellement entendu sa mère prostituée répéter cette phrase à ses clients.

Chicoine avait même suivi son amant à Vancouver. Mais leur liaison devait absolument rester cachée. Notamment pour protéger les magouilles au sein du jury. Un accusé qui couche avec un juré, si ça se sait, on reprend le procès du début.

Et deux gars ensemble, dans le crime organisé, ça ne passe pas. Zéro autorité. Zéro crédibilité.

S’il fallait que leur relation s’ébruite, Chicoine et Bigras étaient cuits. Tous les deux.

« Qui call les shots ? » – Chapitre 25

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

« Baptême », lança pour lui-même Baptiste Bombardier, lorsque le médecin des urgences du CHUM – où il était étonnement l’un des rares patients de la vaste salle d’attente – l’avisa que les crachats sanguins qui avaient maculé son masque de protection s’apparentaient visiblement à de l’hémoptysie, une condition annonciatrice d’une possible embolie pulmonaire, d’une tuberculose ou plus simplement d’un cancer du poumon.

« Crisse, ajouta-il, intérieurement, c’est pas le moment de tomber malade. L’enquête avance, c’est le bordel, j’ai pas de temps à perdre à commencer à consulter. Mais, au moins, c’est pas la COVID », se rassura-t-il.

Pas surprenant qu’un homme de près de 70 ans – affublé d’un prénom comme le sien – utilise depuis son plus jeune âge « baptême » comme juron de prédilection. Mais le temps n’était pas à la sémantique ni au diagnostic de ses déjections pulmonaires, Baptiste Bombardier voulait surtout mettre urgemment un terme à l’épidémie de décès qui frappait de façon systématique les membres du jury du procès de Big Bigras.

Malgré la récente décision de René Dupont de collaborer avec la police, celui qui était jusque-là considéré comme le principal architecte de son propre meurtre continuait de hanter l’enquêteur Bombardier.

René Dupont n’était pas chez lui le soir où il a été tué de deux balles à la tête, c’est son sosie qui a écopé à sa place. Cette substitution de coïncidence avait tous les airs d’une machination orchestrée par Dupont pour qu’on le laisse en paix. Mais pourquoi trois autres membres du jury du procès Bigras ont-ils été liquidés par la suite ?

Et pourquoi Bigras lui-même, qui avait des raisons d’être à l’origine de cette vendetta à l’endroit de jurés qui l’avaient gracié huit ans plus tôt, venait-il lui aussi d’être sauvagement assassiné à 4000 kilomètres de Montréal, tout près du lieu où le juré Jean-Marc Chicoine avait subi le même sort quelques jours au préalable ?

« Qui call les shots ? », se demanda tout haut Baptise Bombardier en quittant les urgences du CHUM et en ôtant prestement son masque de protection en s’assoyant au volant de sa voiture, un masque qui, heureusement, n’affichait aucune souillure d’hémoglobine.

Il était trop tard pour appeler sa collègue Angele Jones, mais il la texta pour la rassurer sur son état de santé : il n’avait pas la COVID-19 et ils se verraient le lendemain matin au poste 35.

Quatre des huit membres du jury du procès de l’affaire Julep, en incluant le faux René Dupont, avaient été retrouvés mort. Ils avaient acquitté Bob Big Bigras des accusations qui auraient dû le condamner à passer le reste de ses jours en prison.

Pour Bombardier, les faits étaient clairs : le jury avait été acheté par Bigras et les huit membres qui continuaient à se fréquenter par l’entremise de Zoom depuis huit ans avaient été les complices de son improbable acquittement.

Est-ce qu’ils avaient subitement décidé de recommencer à presser le citron et à exiger que Bigras les rétribue de nouveau pour les services inestimables qu’ils lui avaient rendus ?

Est-ce que l’un ou des jurés auraient confessé ressentir une culpabilité envahissante pour leur compromission passée, déclenchant ainsi les règlements de compte systématiques des derniers jours ?

Bombardier fut pris d’une toux soudaine qu’il tenta d’amoindrir du mieux qu’il put en réprimant sa respiration. Il fit basculer le rétroviseur pour s’examiner et constater avec satisfaction qu’aucune trace de sang ne venait maquiller ses lèvres. « J’ai pas la COVID », se consola-t-il de nouveau.

Poursuivant sa route et sa réflexion, l’enquêteur soupesa les deux dernières hypothèses qu’il venait de formuler. La tentative d’extorsion ne tenait pas la route. Louise Dumas-Beaudoin et René Dupont gagnaient maintenant très bien leur vie et ils n’avaient pas besoin d’en remettre. La piste des remords simultanés de plusieurs jurés semblait tout aussi improbable.

Non, il y avait quelqu’un d’autre au sein du groupe des huit jurés ou au-dessus de celui-ci qui « callait les shots » et qui avait décidé de faire le ménage pour regagner une paix d’esprit qui avait été subitement menacée. En utilisant l’assassinat violent ou le suicide assisté.

Il fallait maintenant remonter à l’époque du procès de l’affaire Julep et reconsidérer tous les éléments qui avaient permis d’innocenter Big Bigras. Il fallait creuser dans le passé des quatre membres du jury de la cellule Zoom toujours en vie et s’atteler à découvrir quels étaient les motifs réels qui les poussaient à poursuivre leur curieuse fréquentation.

Il fallait aussi revenir sur la participation présumée du commandant Mario Malatesta à la corruption de certains membres du jury, selon les confessions obtenues de René Dupont lors de son interrogatoire. Il restait bien des fils à attacher et Bombardier n’allait pas interrompre son enquête pour investiguer plus à fond les raisons de son hémoptysie.

Un parfait salaud – Chapitre 26

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Le cœur de Louise Dumas-Beaudoin s’était arrêté de battre lorsqu’elle avait aperçu le visage de René Dupont à travers le vitrail de sa porte. Deux heures plus tôt, elle avait pourtant vu sa tête exploser en direct sur Zoom.

Pendant deux heures, elle était restée prostrée devant son écran, anéantie. Et voilà que l’homme de sa vie, assassiné sous ses yeux, apparaissait comme par miracle sur son perron. Ça lui avait foutu tout un choc. Encore un.

Et ça méritait quelques explications.

Encore fébrile, René Dupont ne s’était pas vraiment fait prier pour déballer son sac. Il savait que les gars de Bigras avaient reçu l’ordre de le tuer, ce soir-là. Il avait été prévenu. Au début, il avait paniqué. Puis, il avait eu une idée.

Une idée terrible.

Il allait faire d’une pierre deux coups. Éliminer la menace posée par le gang de Bigras. Et éliminer la mouche à marde qui lui pourrissait l’existence depuis trop longtemps.

« J’ai invité Maxime Tétrault à venir prendre un verre, cet après-midi. Tu sais, le pauvre type, mon jumeau maléfique ? Je t’en ai déjà parlé, je pense. »

Louise avait hoché la tête. Elle avait senti son cœur se serrer dans sa poitrine. Et avait craint la suite.

Malgré les consignes du Dr Arruda, Maxime Tétrault avait accouru, trop heureux de recevoir enfin un peu d’attention de son sosie du Mile-Ex. Après quelques bières, Dupont lui avait parlé de la réunion, sur un ton qu’il espérait nonchalant. « Ce serait comique que tu te fasses passer pour moi, non ? »

Tétrault avait accepté avec un enthousiasme juvénile. Pour rendre le tout crédible, Dupont lui avait refilé ses vêtements. Il lui avait expliqué ce qu’il aurait à dire. Il lui avait même raconté l’affaire Julep et la corruption des jurés. Il savait que Tétrault garderait le silence. À tout jamais.

Puis, Dupont était sorti acheter des pâtes chez Milano, où il avait pris soin de passer devant les caméras de surveillance. Pour l’alibi, au cas où la police découvrirait la supercherie.

« Après ça, ben... j’ai attendu une couple d’heures. Je ne savais pas où aller, fait que je suis venu ici. Faut que je disparaisse, Louise. T’es la seule à pouvoir m’aider... »

Louise n’avait pas su quoi dire. C’était inespéré. Tellement qu’elle avait cru rêver. Son homme était vivant. Vivant ! Et c’était chez elle qu’il était venu chercher refuge.

Mais le rêve avait des relents de cauchemar. René, son beau et tendre René, avait sacrifié la vie d’un pauvre homme pour sauver sa peau. « Tétrault, c’était une loque, un déchet humain », lui avait-il dit pour justifier son crime.

Louise avait été horrifiée par sa cruauté. René n’avait aucun remords. Pire, il avait l’air fier de son coup.

Elle avait pourtant couché avec lui, cette nuit-là. Et les nuits suivantes. Pendant dix jours, le faux mort s’était terré dans son appartement d’Outremont. Peu à peu, Louise avait toutefois dû se rendre à l’évidence : l’homme dont elle collectionnait compulsivement les captures d’écran n’était pas celui qu’elle croyait.

René Dupont était un parfait salaud.

* * *

Peut-être était-ce son statut, à la fois imposant et rassurant, de médecin spécialiste. Peut-être était-ce au contraire son image peu menaçante de vieille fille aux chats. Toujours est-il que Louise Dumas-Beaudoin inspirait confiance.

René Dupont n’était pas le seul à s’être tourné vers elle en ces temps de crise. Des mois plus tôt, Jean-Marc Chicoine, le juré corrupteur, lui avait confié craindre pour sa vie. Il avait fait installer des caméras de surveillance dans son appartement de Vancouver. Des caméras high tech qui pouvaient transmettre automatiquement ailleurs les images captées dans l’appart.

Chicoine avait choisi de les transmettre à Louise. « C’est ma police d’assurance », lui avait-il dit. Louise n’avait pas osé protester.

Elle en avait vu défiler, des images, sur son écran. Elle avait vu Chicoine et Bigras. Leurs étreintes passionnées.

Début mars, elle avait vu Julie Chen discuter en chinois avec un homme d’affaires dans l’appartement de Chicoine. Pas la Julie Chen qu’elle connaissait. Une Julie Chen mystérieuse. Menaçante. Louise avait jugé trop dangereux de demander à un collègue de lui traduire la conversation.

« Si tu parles de ça à René, t’es cuit », avait dit Julie à Chicoine, qui avait répondu « Oui, Miss Chen » sur un ton qui paraissait à Louise exagérément révérencieux.

Elle n’en avait pas parlé à René.

Mais une nuit, sur l’oreiller, elle lui avait dit, pour Bigras et Chicoine. René avait éclaté d’un rire méchant.

« Ah ben, ça parle au diable ! Je savais que Big était aux hommes ; je l’ai pogné à faire des mamours à un gars chez Mado, il y a deux ans. J’ai tellement ri ! Mais je ne savais pas qu’il baisait avec Chicoine ! Ça commence à ressembler à l’East Gay Gang de Série noire, leur affaire... sauf qu’eux sont dans l’Ouest ! C’est le West Gay Gang ! Ha ! Ha ! Ha ! »

Louise ne riait pas ; elle avait envie de pleurer. Une lueur inquiétante brillait maintenant dans l’œil de son amant.

« Souris, ma belle Louise ! C’est grâce à Big que je suis encore en vie. C’est lui qui m’a prévenu qu’un de ses gars était pour me tuer, l’autre soir ! »

Devant la mine stupéfaite de Louise, René avait ri de plus belle, fier de son effet. « Mettons que j’ai pris mes précautions. Bigras sait que s’il m’arrive quelque chose, son secret sera dévoilé au grand jour. Il chie dans ses culottes. Un motard homo, je te le dis, ça ne passe pas. Ce gros criss-là, je le contrôle comme une marionnette ! »

C’en était trop. Louise avait senti la rage monter en elle. Le dégoût, aussi. Elle avait sauté hors du lit, incapable de rester une seconde de plus allongée auprès du pitoyable mirage qu’elle avait pourchassé pendant huit longues années.

Louise s’était habillée et avait filé au poste 35. Elle avait été rassurée de voir qu’on la prenait au sérieux ; c’est le commandant du poste lui-même, Mario Malatesta, qui avait insisté pour recueillir sa déposition.

* * *

C’est le lendemain, 10 avril, que la mère de Louise avait découvert sa pauvre fille pendue dans son walk-in.

Le même jour, René Dupont avait été interrogé au poste par Angele Jones et Baptiste Bombardier. Sans se faire voir, Malatesta s’était glissé derrière le miroir sans tain afin d’assister à l’interrogatoire.

Le commandant avait d’abord poussé un soupir de soulagement en entendant Dupont raconter que Louise avait menacé de se suicider s’il la quittait.

Puis, il avait entendu Dupont énumérer une liste impressionnante de gens corrompus au procès de Bob Bigras. Huit jurés et... un policier. Malatesta.

Le salaud. Le traître. Il avait brisé l’omertà. Sans doute se disait-il qu’il n’avait plus rien à perdre, sachant que la mafia voulait lui faire la peau. « La prochaine fois sera la bonne », marmonna Malatesta entre ses dents.

Le commandant s’était éclipsé avant la fin de l’interrogatoire, en se demandant comment faire disparaître les sergents-détectives Jones et Bombardier.

* * *

« Jones, les analyses du labo sont enfin arrivées ! Le corps de Louise Dumas-Beaudoin était bourré de zopiclone. Elle devait être endormie avant de mourir. En tout cas, elle n’a pas pu se passer la corde au cou toute seule.

– Ça confirmerait l’hypothèse du meurtre...

– Ouais, reste à savoir qui a fait le coup. »

Baptiste Bombardier jette un œil sur le tableau qui occupe désormais un mur entier de son bureau. Les photos de suspects et de victimes sont reliées par des lignes rouges qui courent dans tous les sens, donnant une impression de fouillis inextricable.

Une seule photo n’est pas épinglée au tableau de BB : celle de Mario Malatesta. BB veut à tout prix tenir son commandant à l’écart de l’enquête. Déjà, il l’a pris à fouiner dans son bureau, tard le soir. Il s’en méfie de plus en plus.

Il ne lui a rien dit sur la puce du chat de Dupont. Rien sur le mystérieux rendez-vous fixé le 22 avril à 22 h 22, au restaurant Orange rouge, dans le Quartier chinois.

Les yeux de Bombardier passent du tableau au calendrier posé sur son bureau. Le 22 avril, c’est aujourd’hui.

Sous son masque, BB sourit. Son instinct de vieux flic lui dit que c’est ce soir que tout va se jouer.

Orange mécanique – Chapitre 27

Katia Gagnon Katia Gagnon
La Presse

Mario Malatesta marchait lentement sur Saint-Laurent. Il arrivait à De La Gauchetière. Il était 21 h 30. Le commandant du poste 35 portait une casquette, de grosses lunettes et l’inévitable masque, puisqu’il sortait tout juste du métro. Plus prudent que la voiture, quand on ne sait pas trop qui nous invite à un rendez-vous. Et en plus, le masque, c’était l’idéal pour quelqu’un qui ne voulait surtout pas être reconnu.

Trois jours auparavant, on lui avait livré une grosse boîte. À son adresse personnelle. Il avait fait venir un de ses chums artificiers avant de l’ouvrir. Son ami avait examiné la boîte sous toutes les coutures. Pas de bombe, lui avait-il assuré. Aucun danger. Ils l’avaient ouverte ensemble.

L’ami avait éclaté de rire : la boîte contenait un gros sac de biscuits chinois.

Sûrement quelqu’un qui voulait te faire une joke, avait dit le chum en tétant la bière qu’il lui avait offerte. Un gars du 35, sûrement ? Lussier, c’est un petit comique. Je gage que c’est lui.

Une fois l’autre parti, Malatesta avait rouvert la boîte, le sac et quelques biscuits. Curieusement, la bandelette de papier à l’intérieur du biscuit ne disait rien. N’y était imprimée qu’une série de lettres. Une lettre par biscuit. Après avoir ouvert une dizaine de biscuits, le commandant vit qu’elles étaient de trois couleurs différentes.

Il sourit. La personne qui lui avait envoyé ça connaissait sa passion pour Léonard De Vinci, l’homme aux mille talents. Peintre, architecte, sculpteur, ingénieur... mais aussi un passionné de comptines, de charades, de rébus, grâce auxquels il divertissait les grands noms de son époque. Le duc Ludovic Sforza en était particulièrement amateur.

Un rébus, donc.

Malatesta commença par classer les lettres par couleur. Dans tous les cas, il y avait un M majuscule. Son Léonard junior avait emprunté la formule classique de la charade, se dit Malatesta avec un soupçon de mépris. Trop facile. Mon premier est une couleur et un fruit, dirent les lettres imprimées en bleu, une fois classées dans le bon ordre. Carrément simplet, se dit le policier. Orange.

Mon second est à la fois une fraise, une tomate et un poivron, dirent les lettres en vert. Point commun entre ces fruits et ce légume : la couleur rouge, se dit Malatesta. Orange. Rouge.

Ce n’était pas le nom d’un resto dans le Quartier chinois, ça ?

Malatesta buta de longues minutes sur la troisième. Celle-là était plus difficile. Mon troisième est entre le 1 et le 3 et se répète plusieurs fois. Bon, c’était un 2, un 2 qui se répète plusieurs fois... mais encore ? Qu’est-ce que ça voulait dire ?

Son cerveau finit par faire lui-même l’addition. Les deux premières parties de la charade indiquaient un lieu. Quelqu’un lui fixait un rendez-vous. La suite ne pouvait être que la date et l’heure. Des deux qui se répètent plusieurs fois. On était le 22 avril dans trois jours. À 22 h 22. Ça devait être ça.

Maintenant, il lui fallait résoudre la question la plus pressante. De qui provenait ce message ? Qui lui donnait rendez-vous à l’Orange rouge, dans trois jours, alors que les restaurants étaient encore fermés, par ordre de la Santé publique ?

Il éclata d’un rire sonore. Dupont, bien sûr. Personne d’autre ne lui aurait donné rendez-vous avec un rébus dissimulé dans un méga-sac de biscuits chinois. Il fallait lui donner ça, le kid avait un cerveau aiguisé, et iconoclaste.

Le policier arriva à De La Gauchetière. Il examina les environs de l’Orange rouge et opta pour une pâtisserie chinoise située juste en face du resto. Il allait voir Dupont entrer, et qui que ce soit qui viendrait à sa suite. Il commanda un bubble tea à la racine de taro et surveilla les portes de l’Orange rouge en avalant sa boisson d’une belle couleur lilas.

À 22 h 10, il n’avait toujours pas vu Dupont. Une grande femme élancée, à la longue chevelure brune, avait frappé à la porte du resto. Puis, un jeune homme, casquette renversée sur la tête. On leur avait ouvert. Il ne les connaissait ni d’Ève ni d’Adam.

Il allait devoir prendre une décision. Y aller ou non ?

À 22 h 15, il traversa la rue d’un pas rapide, ayant bien pris soin de dégrafer l’étui de son arme de service. Une affiche indiquait que les lieux étaient fermés. Il tambourina à la porte.

À son arrivée, il montra un des biscuits chinois reçus à l’hôtesse blonde, qui portait masque, visière et gants. Elle lui sourit, et le guida vers le petit salon privé, tout au fond du resto. Pandémie oblige, les lieux étaient totalement déserts.

Le jeune homme qu’il avait vu entrer plus tôt était assis à la grande table carrée. Il mangeait des dumplings sauce sésame de la main gauche, avec la dextérité de l’habitué. La femme était assise à ses côtés. Elle dégustait une soupe. Il faisait froid, ici, nota mentalement Malatesta. Puis, un détail l’alerta. Deux mains droites cachées sous la table.

Malatesta dégaina prestement, visant le jeune. Son cerveau s’était dit qu’il devait être le maillon faible du duo.

« Actuellement, cher Mario, nous sommes dans un film de Quentin Tarantino », déclara la femme.

C’est à sa voix que Malatesta le reconnut. Dupont. Habillé en femme, maquillé, verres de contact pour modifier la couleur des yeux... il était littéralement méconnaissable. Il regarda le jeune homme. Ces yeux, ce nez... il s’était laissé avoir par les vêtements d’ado, la casquette et la coupe courte ébouriffée. Chen.

« En ce moment, il y a une arme braquée sur toi, cher Mario. Celle que je tiens sous cette table, qui volerait malheureusement en éclats sous l’impact, mais je crois bien que la balle t’atteindrait. Mon amie Julie, ici présente, que tu viens juste de reconnaître, a elle aussi une arme. Elle est braquée sur moi, directo sur mes couilles. Et toi, tu la menaces avec la tienne. Tarantino, je te dis. »

Il lâcha un grand soupir et poursuivit.

« En fait, ça m’ennuie un peu, cette référence cinématographique. À choisir, ce n’est pas Tarantino que j’aurais pris, mais le grand Stanley Kubrick. Et ça tombe bien, dans mon top 10 personnel des grands films, il y a le sublime Orange mécanique. Comme c’est parti là, cette soirée se déroulera manifestement sous le signe de l’ultraviolence chère à Alex. Et en plus, ça fait un chic jeu de mots avec le nom du resto. Alors viens t’asseoir avec nous, Mario. Et surtout, garde ton arme braquée sur Julie. »

Sans quitter Chen et Dupont des yeux, Malatesta plia son grand corps sur l’une des chaises. D’un geste souple, dans un synchronisme parfait, les deux autres sortirent leur arme de sous la table.

« Qu’est-ce qu’on fait ici ? demanda Malatesta.

– On règle nos comptes, répondit Dupont.

– Mon petit crisse, tu m’as vendu aux policiers, siffla Malatesta entre ses dents.

– Et moi, j’ai fini par comprendre que tu as donné le contrôle de la compagnie aux triades chinoises, cracha Chen, du feu dans les yeux.

– Bon. Ça t’a pris tout ce temps-là pour t’en rendre compte ? répliqua Dupont, un petit sourire baveux imprimé dans le visage.

– Blockbit, c’était notre bébé, René, dit Chen, la voix cassée. À toi, moi, Nasrine et Simon. En lançant l’intelligence artificielle dans les combines de blanchiment d’argent, on allait pouvoir donner un grand coup au crime organisé. Leur couper les ailes. Et toi, tu as vendu ça au plus offrant. Pour qu’ils s’en servent à leur profit. Tu m’écœures.

– La liste de mes trahisons est plus longue que la table, dit Dupont avec un grand sourire. Bigras, Chicoine, la docteure, Maxime Tétrault... tout le monde pensait m’utiliser, moi, le super nerd de l’intelligence artificielle. Et dans le fond, c’est moi qui tirais les ficelles. »

Julie Chen était au bord des larmes, nota Malatesta. Elle était amoureuse de Dupont depuis le début. Elle avait réellement cru à cette histoire de production de drogue « propre ». Elle s’était lancée dans la dope à ses côtés, avec la complicité de Bigras, pour financer leurs recherches sur Blockbit. Elle voulait réellement changer le monde. Il eut pitié d’elle. Pauvre petite. Elle s’était fait duper comme une enfant.

Il dévisagea Dupont. Sa transformation en femme était parfaite. En fait, depuis 2012, René Dupont était devenu un as de la transformation, se dit Malatesta. C’est le procès Bigras qui avait enclenché le processus. En acceptant l’argent du caïd, René Dupont avait résolu de passer du côté sombre de la force. Entre le respecté docteur en informatique et l’escroc manipulateur, la mue était maintenant complète.

« J’ai même réussi à mener la police en bateau, poursuivit Dupont en rigolant. Maudit que je me suis amusé à les envoyer sur des fausses pistes... comme l’entrepôt avec le green screen... j’aurais aimé ça voir la tête du vieux quand il a compris ce que c’était, un green screen... pis la face de l’autre, Mme Vélo, quand elle a vu que ça ne menait absolument nulle part !

– Mais là, tu es fait, dit Malatesta.

– Ah oui ? Et pourquoi ça ? demanda René.

– Parce qu’on est tous les trois du mauvais côté, ici, mais c’est clairement toi le super-vilain de l’histoire. Je pourrais changer de cible, et te viser toi. Julie te tirerait dans les couilles, et moi, dans la tête. Évidemment, je subirais aussi quelques dommages, mais comment dire, on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs... »

Chen et Malatesta échangèrent un regard.

Et c’est à ce moment précis que l’hôtesse blonde fit irruption dans le petit salon privé. Elle était hors d’haleine.

Quelqu’un nous a dénoncés, annonça-t-elle d’un ton catastrophé. Vous allez tous devoir casquer 1546 $ pour non-respect des mesures de confinement ! Pour nous aussi, l’amende va être salée, sans parler de notre réputation... On ne s’en remettra pas ! Ça doit être la pâtisserie, en face, qui nous a vendus...

La fille pleurait à chaudes larmes. Les armes, braquées de toutes parts, tressaillirent.

À travers sa visière et son rideau de larmes, la fille jeta un coup d’œil à Malatesta. Il se figea. Il connaissait ces yeux. Il connaissait cette fille. Aux dernières nouvelles, elle travaillait au 31. Noémie, Naomi... il ne se souvenait jamais de son sacré nom... Noélie !

« La police est icitte », hurla-t-il.

Mais avant que les trois armes ne se tournent vers la policière, elle avait déjà dégainé, et les gars du SWAT déboulaient derrière elle. L’enquêteur Baptiste Bombardier et sa comparse Angele Jones furent les derniers à pénétrer dans le petit salon privé.

Ils regardèrent les trois convives, dont leur futur ex-commandant, avec un visage de pierre.

Merde, pensa Malatesta. Ils étaient pris, comme des poissons dans un filet.

Dupont était livide.

« Mais comment vous avez su ? »

Angele Jones sourit.

« Tu as trahi ben du monde, mon René, mais toi, c’est ton chat qui t’a trahi. »

Puis, une quinte de toux retentit. Baptiste Bombardier, dit BB, le Sherlock Holmes du 35, désigna du doigt les trois convives.

« Ma gang de crisses, dit-il. Que la vague s’aplatisse ou pas, je prédis que vous allez tous les trois commencer un long, un très long confinement. »