Le grand retour du jeûne

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Sylvie St-Jacques

collaboration spéciale

La Presse

Louangé par les uns, honni par les autres, le jeûne effectue un retour en force dans le monde de la santé et du bien-être. Bien intégrée dans les us et coutumes des Français, étudiée dans les laboratoires américains les plus prestigieux, cette pratique attise pourtant le doute et la controverse ici, au Québec. Points de vue sur une question qui divise la communauté.

Une pratique louangée... avec quelques bémols

À sa grande demeure de Saint-Ubalde, dans le comté de Portneuf, Nancy Gingras accueille et accompagne sur une base régulière des groupes d'abstinents temporaires de la bouffe. Au programme de ses retraites de «jeûne et randonnée»: six nuits et sept jours de jeûne (au début avec jus de fruits, bouillons de légumes et tisanes, puis jeûne total), avec marches en montagne, exercices de respiration et un peu de yoga.

«Il y a une préparation nécessaire, avant d'arriver ici. Je demande aux gens d'arrêter le sucre, le café, l'alcool, le tabac, les produits laitiers, puis éventuellement les légumineuses. À la fin, ils ne consomment que des fruits et légumes, pour faciliter l'entrée dans le jeûne», dit celle qui a été initiée en 2011 à cette pratique par une amie française.

«Le jeûne est plus populaire en France. Là-bas, il y a une trentaine de centres "jeûne et randonnée"», évoque Mme Gingras, qui s'est elle-même astreinte à ce rituel, pour arrêter de fumer et transformer ses habitudes alimentaires.

Infirmière de profession, Adèle Arsenault est certainement l'une des adeptes québécoises du jeûne les plus chevronnées, avec 35 ans de métier et plus de 4600 accompagnements de jeûneurs. Contrairement à Nancy Gingras, Adèle Arsenault prône le repos complet du corps, pendant des jeûnes qui s'échelonnent en moyenne de 10 à 20 jours.

Celle qui a jeûné chaque année pendant 20 ans attribue à cette pratique son excellente santé, à 63 ans.

«Après un jeûne, on se sent bien à tous les niveaux: émotionnel, mental, spirituel... Ça donne le goût de faire des choix qui sont bons pour soi. Le corps guérit, si on lui laisse du temps.»

De nombreux bienfaits

L'abondance est au menu, en cette époque fascinée, voire obsédée par tout ce qui se mange. Étonnant, donc, que le jeûne refasse ainsi surface, et ce, sous plusieurs formes. Dans un article publié dans le New York Times l'an dernier, le neuroscientifique Mark Mattson a fait l'éloge du jeûne, qu'il teste non seulement avec les souris de son laboratoire, mais aussi dans sa propre hygiène de vie. La plupart du temps, ce chercheur du prestigieux centre Johns Hopkins s'abstient de prendre le petit-déjeuner, ingérant la totalité de ses calories quotidiennes à compter du milieu de l'après-midi.

«Les études démontrent que le jeûne est bon pour le corps: il réduit l'inflammation, réduit le stress de l'oxydation. Et l'un des phénomènes associés au jeûne est le changement du métabolisme: du coup, votre corps commence à brûler des graisses», énonce Mark Mattson, dans son TEDx de 2014. En faisant jeûner ses souris de laboratoire, il a aussi noté que de les faire s'abstenir de manger une journée sur deux les protégeait contre les AVC, l'alzheimer et le parkinson et prolongeait leur vie d'environ 30%.

Dans son TED, Mark Mattson parle aussi du jeûne intermittent, qui est l'approche prônée par la «diète 5:2», qui a récemment reçu l'appui de personnalités comme Hugh Jackman, Benedict Cumberbatch et Jimmy Kimmel. Cela fait écho aux études du docteur Valter Longo, directeur du Longevity Institute à l'Université de la Californie du Sud, qui ont démontré qu'un jeûne de deux à cinq jours par mois pouvait réduire les biomarqueurs pour le diabète, le cancer et les maladies cardiovasculaires.

Faire preuve de prudence

Quand on parle de jeûne, la prudence est de mise. Les plus ardents détracteurs craignent que les cures de jeûne attirent et confortent des personnes aux prises avec des troubles alimentaires. «La perte de poids, pour la majorité de mes clients, c'est seulement la cerise sur le sundae», tempère cependant Nancy Gingras. Adèle Arsenault, quant à elle, n'accepte pas en cure les personnes anorexiques. Dans la communauté scientifique, un des bémols avancés est que les conclusions sur les bienfaits du jeûne proviennent surtout d'études menées sur des animaux.

Le jeûne n'a rien d'une nouvelle fantaisie passagère. Platon et Socrate en ont vanté les mérites, pour augmenter les capacités mentales. Durant la période du ramadan, les croyants musulmans s'abstiennent de manger, de boire et d'avoir des relations sexuelles durant le jour. Du mercredi des Cendres au dimanche de Pâques (en excluant les dimanches), les chrétiens consacrent chaque année 40 jours à la tempérance du carême - pour plusieurs, il s'agit de s'abstenir de viande, de nourriture opulente, de friandises - en souvenir des 40 jours de jeûne passés dans le désert par Jésus et des 40 ans passés dans le désert par les Hébreux au sortir de l'Égypte.

Quand la santé est en péril

Cela dit, pour les patients en cardiologie dont la santé est en péril en raison d'un surpoids, le jeûne commence à trouver son chemin en recherche.

Or, jusqu'à il y a quelques années, le cardiologue Martin Juneau ne prenait aucunement au sérieux la pratique du jeûne, associant même cette pratique à du charlatanisme.

«Pour moi, c'était une pratique assez extrême, surtout utilisée par des naturopathes sans grande rigueur scientifique », lâche le directeur de la prévention à l'Institut de cardiologie de Montréal, qui a changé son opinion depuis.

«Avant sa mort, David Servan Schreiber m'avait invité à donner une conférence à Paris et je me suis retrouvé en présence de cardiologues français très sérieux.»

«Au souper, ces médecins se sont mis à parler de jeûne, je n'en croyais pas mes oreilles : pour plusieurs, c'était une tradition familiale.»

«Certains jeûnaient une journée par semaine, d'autres, deux jours par mois, etc. Ils étaient même surpris que cette vieille tradition n'existe pas au Québec.»

Avec une prudence doublée de curiosité scientifique, il s'est ensuite mis à accumuler des données et lire tout ce qui se publiait de sérieux sur le jeûne. «Cela m'a amené à séparer le bon grain de l'ivraie et à relire la littérature scientifique sur le sujet.» 

À propos du jeûne, ce dernier cite notamment les recherches de Mark Mattson, directeur du laboratoire de neurosciences au National Institute of Aging et professeur à l'Université Johns Hopkins, du Dr Valter Longo de l'Université de la Californie du Sud (The Fast Mimicking Diet) et de Jason Fung (auteur du Complete Book of Fasting), un médecin spécialiste du rein de Toronto, qui met en pratique toutes sortes de techniques de jeûne, allant d'un mois complet à des jeûnes beaucoup plus courts, pour aider ses patients obèses et diabétiques à perdre du poids.

Si certains considèrent ces méthodes comme draconiennes, sur le plan pratique, «qu'est-ce qui est plus drastique: enlever les trois quarts de l'estomac avec une [intervention de] chirurgie bariatique ou prescrire le jeûne?», lance Martin Juneau, qui en février, publiait sur le site de l'Observatoire sur la prévention de l'Institut de cardiologie de Montréal, un article décrivant les recherches en cours aux États-Unis dans ce domaine.

Pour Adèle Arsenault, qui a longtemps fait face au scepticisme de la communauté scientifique, cette nouvelle reconnaissance des impacts positifs du jeûne confirme son intuition de départ. «On découvre les bénéfices pour la santé de manger moins, de pratiquer le jeûne intermittent ou encore de faire deux jours par semaine avec seulement 500 calories. C'est super, si le jeûne devient mieux compris et encouragé.»

Deux manières de jeûner

Il existe diverses formes de jeûne, adaptées aux besoins et aux objectifs de ceux qui le pratiquent. En voici un aperçu. Pour plus de précautions, il serait sage de demander l'avis d'un professionnel de la santé avant d'entamer un jeûne.

Le jeûne intermittent (time restricted feeding)

Il s'agit d'une méthode qui a fait ses preuves, surtout pour aider les gens avec un important surpoids à maigrir. En janvier dernier, l'Université de l'Alabama à Birmingham a publié les résultats d'une étude qui démontrait l'efficacité de cette méthode pour perdre du poids. «Il s'agit de restreindre, deux ou trois jours par semaine, la période où on s'alimente à trois ou quatre heures dans la journée», explique le Dr Martin Juneau, qui illustre ainsi cette pratique. «Par exemple, vous sautez le petit-déjeuner et le dîner, buvez beaucoup d'eau, du thé vert, des tisanes pendant la journée, puis vous soupez normalement en famille.» Selon Martin Juneau, cette méthode est surtout appropriée pour les gens ordinaires, qui ont un petit surplus de poids. «Tout le monde peut faire cela, sans supervision.»

Comment ça marche?

«Puisque vous vous alimentez dans une fenêtre de quatre heures, le corps se retrouve en état de jeûne le reste de la journée. Pendant cette période, comme vous ne prenez aucune calorie, l'insuline baisse et vous avez accès aux graisses et vous allez chercher la réserve de sucres hépatiques et le glycogène. Une fois que les réserves de sucre sont terminées, l'insuline baisse et vous avez accès aux graisses.»

Les jeûnes prolongés (de cinq jours à un mois)

Très populaires en France, les séjours de «jeûne et randonnée» commencent à faire leur apparition au Québec. Conçus davantage comme des retraites de plein air, ces séjours débutent par une diminution graduelle de l'ingestion d'aliments, pour en arriver à un jeûne complet au quatrième jour, suivi de la réintégration des aliments vers la fin du séjour.

Un exemple: le séjour au Québec organisé par l'entreprise française Aventures Nouvelle-France

Une nouvelle thérapie?

Dans son son ouvrage Le jeûne, une nouvelle thérapie?, le documentariste français Thierry de Lestrade dévoile les études du biologiste américain Valter Longo, qui fait jeûner des souris atteintes de cancer et note des résultats stupéfiants. Fruit d'une longue enquête, cet ouvrage explore les mécanismes du jeûne, interroge des spécialistes sur ses dangers potentiels et cherche à en comprendre les mécanismes.




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