Le côté obscur du soya et du web

«Le tofu, le soja cru et le lait de soja sont des vrais poisons. Sachez qu'ils... (Photo Digital/Thinkstock)

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«Le tofu, le soja cru et le lait de soja sont des vrais poisons. Sachez qu'ils enlèvent la volonté, dérèglent profondément le système hormonal, désancrent les personnes, fatiguent le système immunitaire.» Voilà ce que prétend Le côté obscur du soja, un texte alarmiste très populaire sur Facebook, où il a été partagé plus de 10 000 fois.

Olivier Bernard, le pharmacien derrière le blogue Le Pharmachien, a dénoncé «cet article bourré de phrases épeurantes et de points d'exclamation mal placés». Publié sur le site www.sante-nutrition.org, qui propose notamment des recettes douteuses de boisson faisant fondre la graisse en quatre jours, «ce texte est tellement partagé dans les médias sociaux qu'on se fait constamment poser des questions sur les dangers du soya, indique Bernard Lavallée, nutritionniste. Ce site internet est une plaie.»

«Les personnes mangeant, ne fût-ce que deux fois par semaine, une portion normale de tofu ont un rétrécissement accéléré de leur cerveau», affirme l'auteur du Côté obscur du soja, un dénommé Claude Tracks, qui se définit comme chercheur et écrivain.

Revenus publicitaires alléchants

«Grâce à cet article, je viens de comprendre d'où viennent ma mauvaise humeur, mes problèmes émotionnels et mes facultés intellectuelles limitées», a réagi avec ironie Élise Desaulniers, une consultante en développement web qui ne consomme aucun produit d'origine animale.

Mme Desaulniers, qui mange du soya «en quantités raisonnables», comprend que cette légumineuse soulève des craintes. Associé aux organismes génétiquement modifiés (OGM), «trois lettres qui font peur», au végétarisme et donc à un rejet des habitudes alimentaires dominantes, en plus d'être un allergène, «c'est le méchant parfait», tranche-t-elle.

Le sensationnalisme semble payer. Le site Traffic Estimate calcule que 721 400 personnes ont visité www.sante-nutrition.org au cours des 30 derniers jours. «J'évaluerais les revenus publicitaires de ce site qui utilise le programme Adsense de Google à environ 2000$ à 5000$ par mois, dit Luc-André Cormier, vice-président média et contenus chez Cossette Média. Notons que ceux qui assurent la vente de ces publicités récoltent aussi un montant similaire.»

Allégations démenties

Gros hic: les affirmations de Santé-nutrition manquent de fondements. «Certains moines bouddhistes mangent du tofu pour faire baisser leur libido», lit-on par exemple dans l'article. «Plein d'études ont été faites, et manger du soya n'a aucun impact sur les taux de testostérone, la libido et la fertilité», réplique M. Lavallée.

Les phytoestrogènes, des molécules présentes dans le soya, «ne sont pas des oestrogènes, rappelle Jean-Yves Dionne, pharmacien et expert en produits de santé naturels, dans son blogue Franchement santé. Si tel était le cas, tous les hommes du continent asiatique seraient stériles et auraient des seins.»

«La Food and Drug Administration (FDA) n'a jamais accepté de donner au soya la mention "généralement reconnu comme sans danger", poursuit Santé-nutrition. «En gros, la FDA reconnaît le soya comme sans danger, mais émet un avertissement envers de possibles contaminants introduits lors de sa transformation en produits dérivés», contredit le Pharmachien.

«En Angleterre et en Australie, les agences publiques pour la santé demandent aux parents d'avoir l'avis d'une médecin avant de donner du soya à leurs enfants», mentionne M. Tracks. Au Québec? «Il est recommandé d'attendre que votre enfant ait atteint l'âge de 2 ans avant de lui offrir une boisson de soya», précise le guide Mieux vivre avec notre enfant de la grossesse à deux ans, de l'Institut national de santé publique. Les bébés ayant une intolérance au lactose ou de familles végétaliennes peuvent toutefois boire sans problème une préparation pour nourrissons à base de soya.

Poker en ligne

«Ce que le succès de Santé-Nutrition montre, c'est la nécessité d'éduquer le public à la lecture critique, analyse Mme Desaulniers. Dans un contexte où on est de plus en plus nombreux à utiliser Facebook comme première source d'information, il faut apprendre à faire la différence entre un site maintenu par un webmestre indépendant qui a déjà oeuvré dans le poker en-ligne comme Yann Soinard, qui est derrière Santé-Nutrition, et une étude scientifique évaluée par des pairs.»

«Tout ce qui nous reste à faire, conseille Mme Desaulniers, c'est de refuser de cliquer sur les liens de Santé-nutrition. Parce qu'ici, cliquer c'est acheter.»

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