Vers un nouvel étiquetage des aliments

Santé Canada veut modifier les tableaux de valeur... (Photo Masterfile)

Agrandir

Santé Canada veut modifier les tableaux de valeur nutritive et les listes d'ingrédients pour les rendre plus pertinents et plus faciles à comparer.

Photo Masterfile

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Bien manger n'est pas évident. Surtout quand la liste des ingrédients est en taille adaptée aux Schtroumpfs et que les portions présentées dans le tableau de valeur nutritive varient d'un produit à l'autre. Heureusement, Santé Canada propose des modifications à l'étiquetage des aliments pour le rendre plus clair. Mais des experts font valoir qu'il faut arrêter de s'attarder aux nutriments - calories, vitamines et minéraux - pour penser plutôt aux aliments.

Modifications proposées aux étitquettes des aliments

Debout derrière son panier d'épicerie, comparer la quantité de sucre présente dans deux sortes de céréales - l'une affichant une portion de 28 g, l'autre de 40 g - est un passe-temps dont on se priverait volontiers. Bonne nouvelle: Santé Canada veut modifier les tableaux de valeur nutritive et les listes d'ingrédients pour les rendre plus pertinents et plus faciles à comparer. Voici les principaux changements proposés. 

SUCRES AJOUTÉS

Indiquer la quantité de sucres ajoutés, en plus de la quantité totale de sucres. Cela permettra, par exemple, de savoir combien de sucre raffiné a été ajouté à un yogourt aux fraises, outre le sucre naturellement présent dans le lait et les fruits.

PORTIONS

Présenter des portions réalistes et comparables, dans le cas d'aliments semblables. Exemples: une portion de yogourt correspondrait à 175 g, une portion de craquelins à 20 g et une portion de pain à deux tranches.

MESSAGE

Ajouter le message: «5 % de la valeur quotidienne ou moins, c'est peu; 15% ou plus, c'est beaucoup.»

NUTRIMENTS

Séparer les nutriments à limiter (gras, sel, sucres) de ceux dont il faut favoriser la consommation (fibres, protéines, vitamine D, etc.).

SUCRES TOTAUX

Fixer une limite quotidienne maximale de 100 g de sucres totaux. Cette quantité est vertement critiquée, parce qu'elle dépasse de beaucoup la recommandation de l'OMS (maximum de 25 à 50 g de sucres ajoutés par jour) et qu'elle ne distingue pas sucres naturels (ceux des fruits, par exemple) et sucres ajoutés.

VITAMINES

Remplacer les vitamines A et C, dont on ne manque généralement pas, par la vitamine D et le potassium, dont l'apport est insuffisant chez de nombreux Canadiens.

SODIUM

Santé Canada n'a pas voulu dire à La Presse si la valeur quotidienne de référence pour le sodium, actuellement fixée à 2400 mg, serait abaissée. L'apport recommandé pour les adultes est pourtant tout au plus de 1500 mg de sodium par jour.

CALORIES

Mettre le nombre de calories en tête du tableau, en caractères gras, en augmentant la taille de la police de caractères.

MODIFICATIONS À LA LISTE DES INGRÉDIENTS

• Toujours sur fond blanc.

• Ajouter un contour fin pour créer un encadré.

• Utiliser une police de caractères noire, avec des majuscules au début de chaque ingrédient.

• Regrouper les divers types de sucres (sucre blanc, glucose-fructose, miel, jus de canne à sucre évaporé, sirop de riz brun, mélasse, cassonade, etc.) pour bien refléter leur importance dans le produit.

Source: Santé Canada

Bien manger n'est pas évident. Surtout... (PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE) - image 2.0

Agrandir

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Bien manger n'est pas évident. Surtout... (Photo Marco Campanozzi, La Presse) - image 2.1

Agrandir

Photo Marco Campanozzi, La Presse

On ne mange pas des nutriments

Les céréales Froot Loops de Kellogg's sont maintenant présentées comme une source de vitamine D. Il y a trois ans, c'est la présence de fibres qui était annoncée sur le devant de la boîte. Alors qu'il s'agit essentiellement d'un mélange de sucre (le principal ingrédient), de farines, d'huiles, de sel et de colorants, additionné de vitamines et minéraux.

S'il est possible de vanter les maigres atouts de ce produit ultra transformé, c'est parce que règne le «réductionnisme alimentaire», ou «nutritionnisme». Une idéologie selon laquelle «les aliments ne sont rien d'autre que la somme de leurs nutriments», explique Michel Lucas, épidémiologiste à l'Université Laval et chercheur invité à Harvard.

Cette vision limitée de la nutrition, qui est derrière les tableaux de la valeur nutritive, n'aide pas la population à bien s'alimenter, déplore Jean-Claude Moubarac, chercheur en nutrition publique affilié à l'Université de São Paulo au Brésil. Au contraire. Si bien que Santé Canada devrait réformer du tout au tout l'étiquetage des aliments, au lieu d'y apporter de légers changements comme prévu.

Un code de couleurs sur les aliments 

Plutôt que de mettre des tableaux de la valeur nutritive sur les emballages, «je voudrais voir un code de couleurs qui permettrait d'identifier les aliments selon leur qualité globale», propose M. Moubarac, titulaire d'un doctorat en santé publique de l'Université de Montréal.

Un système inspiré des feux de circulation - le vert indiquant que les aliments sont sains, le rouge mettant un frein à leur consommation et le jaune avertissant qu'il faut y aller avec modération - serait simple à comprendre. «Mais il y a beaucoup d'opposition de l'industrie, parce que c'est plus fort comme approche, note le Montréalais d'origine. Qualifier un aliment de malsain, ça va faire peur au consommateur.»

Le corps n'est pas une machine

Pourquoi s'en prendre à l'information sur les nutriments, alors que le calcium est bon pour nos os et la vitamine C, indispensable pour ne pas succomber au scorbut? «L'idée qu'un seul nutriment est associé à un effet sur le corps est fausse, indique M. Moubarac. Le corps n'est pas une machine. On ne peut pas peser sur un bouton et avoir tel effet. Les fruits, par exemple, sont bons pour la santé grâce à la synergie de leurs nutriments, pas à leurs effets isolés.» Le calcium est d'ailleurs mieux absorbé quand il est accompagné de vitamine D et la vitamine C, plus efficace en présence d'autres vitamines.

«On ne mange pas des nutriments, on mange des aliments», observe M. Lucas. Plus encore, on mange des repas composés de divers aliments. «Aucun aliment ne peut combler nos besoins nutritionnels à 100%, souligne M. Moubarac. C'est la combinaison des aliments qui fait qu'on a un repas équilibré. Voilà le riche savoir que renferme la cuisine traditionnelle.»

Un discours qui sert l'industrie 

«Dire aux gens de consommer tel ou tel nutriment, c'est un discours qui sert surtout l'industrie», estime M. Lucas. «Le nutritionnisme fournit la justification ultime de la transformation des aliments, en laissant entendre qu'avec une application judicieuse de la science alimentaire, les faux aliments peuvent être encore plus nutritifs que les vrais», dénonce Michael Pollan, journaliste au New York Times et professeur à l'Université Berkeley, dans son Manifeste pour réhabiliter les vrais aliments, paru en français en 2013. Pourquoi manger une orange quand un bonbon enrichi contient plus de vitamine C?

Faire la guerre à un seul nutriment - les glucides, en ce moment -, c'est oublier qu'il faut avoir une vision d'ensemble de l'alimentation. Même si Nabisco offre des Oreo «réduits en sucres», ça «ne réglera pas le problème du gras et du sel présents dans ces biscuits», note M. Moubarac.

«Il faut manger des aliments de qualité, le moins transformés possible, et essayer d'avoir du plaisir à les manger, conseille M. Lucas. Avec la vision nutritionniste, les gens ont du mal à avoir du plaisir, parce qu'ils font toujours des calculs. Manger des chiffres, ce n'est pas très plaisant.»

Réactions mitigées

De belles améliorations 

«Grosso modo, je trouve que pour les consommateurs, ce sont de belles améliorations.» Carole Fournier, nutritionniste et présidente d'Étiquetage ACC, une firme d'experts-conseils en étiquetage alimentaire, accueille favorablement les modifications proposées par Santé Canada.

«La liste d'ingrédients va être beaucoup plus facile à retrouver sur l'étiquette, observe-t-elle. Et le regroupement de tous les sucres permettra de se rendre compte qu'il y en a parfois beaucoup.»

Trop grosses portions 

Option consommateurs salue aussi l'union des différents sucres dans la liste d'ingrédients (fructose, miel, mélasse, etc.), qui «rend l'information plus claire». Mais l'association regrette qu'il ne soit pas obligatoire d'indiquer la présence de caféine et que plusieurs portions de référence soient plus généreuses qu'avant. Avec le nouvel étiquetage, on ne pourra plus présenter la valeur nutritive d'un demi-bagel: il faudra qu'il soit entier. «Dans un contexte social où l'obésité est en hausse, ce qui a un effet sur l'incidence de nombreuses maladies, il va de soi que l'augmentation des portions est problématique», note Option consommateurs dans un document envoyé à Santé Canada.

Amalgame dangereux

Amalgamer sucres ajoutés et sucres naturels, ce que fait le nouvel étiquetage en fixant la limite quotidienne à 100 g de sucres totaux, hérisse Michel Lucas, nutritionniste et épidémiologiste à la faculté de médecine de l'Université Laval. «Pour Santé Canada, que le sucre vienne du Coca-Cola ou des fruits et légumes, c'est la même maudite affaire», dénonce-t-il.

Difficile de distinguer les sucres ajoutés 

Au contraire, Christine Jean, vice-présidente des services techniques et réglementaires au Conseil de la transformation agroalimentaire et des produits de consommation (CTAC), s'oppose à l'ajout sur l'étiquette de la quantité de sucres ajoutés. «Ce n'est pas réaliste, plaide-t-elle. La proportion de sucres ajoutés ne peut pas être déterminée par des analyses, alors comment ferons-nous pour les distinguer?» Il peut, en effet, être difficile de savoir quelle proportion du sucre d'une compote vient des fruits et des sucres ajoutés. À moins d'avoir en mains la recette. «Il faudra une bonne collaboration des fournisseurs», note Mme Fournier.

Entrée en vigueur inconnue 

Ces propositions ne sont, de toute façon, pas assurées de devenir réalité. Santé Canada les a rendues publiques en plein été, le 14 juillet dernier. Les Canadiens avaient 60 jours pour y réagir. Depuis, silence radio. «Santé Canada analyse actuellement les milliers de commentaires reçus afin de développer des recommandations à la ministre de la Santé», a indiqué Maryse Durette, conseillère principale en relations avec les médias au Ministère fédéral.

Il a été impossible de savoir quand la version finale du nouvel étiquetage sera dévoilée. «Santé Canada n'a pas encore une date confirmée pour la publication des propositions réglementaires dans la Gazette du Canada, Partie 1 et pour la mise en vigueur du nouveau règlement», a dit Mme Durette.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires : Vivre

Tous les plus populaires de la section Vivre
sur Lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer