Berlinale: une Inuite en colère

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Angry Inuk, documentaire d'Alethea Arnaquq-Baril, torpille tous les préjugés sur la chasse au phoque.

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(BERLIN) Il y avait foule au Cinestar du Centre Sony où était présenté Angry Inuk, le documentaire d'Alethea Arnaquq-Baril. Il y avait foule, mais pas un seul protestataire muni d'une pancarte ni l'ombre d'un émissaire de Brigitte Bardot pour accuser la cinéaste inuite de cautionner le massacre des phoques au Canada. Et ce silence radio se constate partout dans le monde où Angry Inuk est présenté depuis sa première aux Hot Docs de Toronto en mai 2016.

«Les groupes de défense des animaux évitent de se pointer au film parce qu'ils sont au courant des effets dévastateurs de leurs campagnes sur la survie des Inuits. Ils ne veulent pas passer pour des méchants», dit la réalisatrice Alethea Arnaquq-Baril, que j'ai rencontrée à l'ambassade du Canada à Berlin à l'occasion du traditionnel lunch de Téléfilm Canada cette semaine.

Pourtant, Angry Inuk est une charge à fond de train contre Brigitte Bardot et ses semblables qui ont alerté le monde entier à coup d'images-chocs et ensanglantées, en occultant le fait que les plus grands chasseurs sont des Inuits dont c'est l'unique moyen de subsistance.

La chasse aux préjugés

Alethea Arnaquq-Baril n'est pas très grande. Elle ne parle pas fort et dégage la tranquille douceur des Inuits, pourtant elle est en colère. Mais sa colère, elle l'a réservée à un film qui torpille tous nos préjugés sur la chasse au phoque.

Comment? En nous rappelant, chiffres a l'appui, que les phoques ne sont pas une espèce en voie d'extinction ni le moindrement menacée. Les quotas de chasse établis à 400 000 l'indiquent clairement. Que les Inuits ne font pas que se nourrir de cette viande qu'ils mangent crue et dont ils raffolent dès leur plus jeune âge. Dans une scène assez touchante, on voit le fils de la cinéaste, à peine âgé de 8 mois, manger goulûment des morceaux rouges et crus comme s'il s'agissait de bonbons.

Son film nous montre aussi que la chasse au phoque n'est pas juste une question alimentaire, ancestrale et culturelle, mais aussi une question de survie économique, puisque les Inuits font le commerce de la peau de phoque. Or, depuis 1972, la vente de peaux de phoque est interdite aux États-Unis. Alethea fulmine qu'elle ne peut même pas aller visiter des proches en Alaska avec son manteau en phoque sans que celui-ci soit saisi. En 2009, l'Europe et l'Asie ont joint le mouvement.

«C'est une aberration et une mesure qui n'a fait qu'appauvrir un des peuples les plus pauvres de la planète et cela, pour aucune raison valable.»

La cinéaste Alethea Arnaquq-Baril... (Photo fournie par Alethea Arnaquq-Baril) - image 2.0

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La cinéaste Alethea Arnaquq-Baril

Photo fournie par Alethea Arnaquq-Baril

Les phoques, un outil marketing

Ce qu'elle démontre avec éloquence dans son film, c'est que la chasse au phoque a offert aux mouvements de défense des animaux une vitrine extraordinaire pour passer leur message et ramasser des tonnes d'argent. Autrement dit, les phoques ont été un cadeau du ciel et un outil de marketing redoutable pour attendrir les coeurs et délier les bourses.

Mais pourquoi les phoques et pas les chevreuils qui sont chassés et tués par millions chaque année? «Parce que les images de sang rouge sur la neige blanche font de meilleures photos et parce que le lobby des chasseurs est bien trop fort et trop puissant pour qu'on s'y attaque», déplore Alethea.

Pendant qu'elle tournait son film en 2014, l'animatrice Ellen Degeneres, une ultra-végétarienne, a versé tous les profits de son selfie collectif aux Oscars à un groupe de défense des animaux. Selon Alethea, le montant était d'environ 1 million. Dans le film, Alethea tente de contacter l'animatrice américaine. «Je lui ai envoyé des dizaines de messages. Elle ne m'a jamais répondu ni sur Twitter ou Facebook. Pas plus que ses assistants à qui j'ai écrit et laissé des messages au téléphone. C'est clair qu'à cause de l'immense pouvoir dont elle jouit, Ellen ne peut pas se permettre de changer de position sur les phoques.»

Alethea ne compte pas plus sur Ellen Degeneres que sur Justin Trudeau qui, selon elle, n'a toujours rien fait pour améliorer les conditions de vie misérables de son peuple.

Mais Alethea n'est pas le genre à se décourager et d'autant que les appuis pour son film et sa cause ne cessent de grandir. Avant d'arriver à Berlin, elle était à Biarritz pour recevoir un prix de Justice sociale. Et après Berlin, elle va accompagner son film à Paris, Prague, New York et Washington. Ce n'est pas demain que le commerce de la peau de phoque va être rétabli pour autant. Alethea en est consciente, mais elle sait aussi que lentement et sûrement, par sa voix et celle de son film, elle change le monde. Une personne à la fois.

Combat au bout de la nuit, de Sylvain L'Espérance... (Photo tirée de Facebook) - image 3.0

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Combat au bout de la nuit, de Sylvain L'Espérance

Photo tirée de Facebook

D'espoir et d'espérance

Hors norme: c'est le premier mot qui vient à l'esprit au sujet de Combat au bout de la nuit du documentariste québécois Sylvain L'Espérance présenté à la Berlinale dans la section Panorama.

Hors norme pour la durée: 4 heures 45 minutes. Hors norme pour le sujet: la crise financière grecque vue par un Québécois, qui n'a pas vécu la guerre, la répression politique, ni une crise économique d'une telle ampleur. Mais l'Espérance tenait à tout prix à faire son film: «Parce que la Grèce est le laboratoire du capitalisme sauvage, qu'elle subit une tutelle économique totalitaire de nature soviétique et que ce qui arrive dans ce pays-là - la mondialisation de la finance - est ce qui nous menace, tous.»

L'idée du film est née au Québec pendant le printemps érable. L'Espérance a filmé la révolte étudiante pendant 60 jours consécutifs, espérant en tirer un documentaire qui, faute de financement, n'a jamais vu le jour. L'Espérance s'est alors tourné vers la crise des migrants. De passage à Athènes au plus fort de la tourmente financière, il a compris que son film venait de prendre une autre direction et s'est mis à filmer la révolte des femmes de ménage, des débardeurs dans le port, des médecins dans les hôpitaux: leur révolte et leur résistance.

Mais pourquoi en faire un film d'une durée aussi extravagante? «C'est exigeant, mais c'est gratifiant pour ceux qui prennent le temps. C'est une invitation à l'immersion qui permet de saisir en profondeur un sujet à travers un format hors norme, mais qui a sa place», dit-il en citant un documentaire sur l'Irak de 5 heures 30 minutes qui a connu un grand succès.

L'accueil chaleureux et respectueux que son film a reçu à la Berlinale et les critiques très favorables des médias allemands tendent à lui donner raison. Il ne reste plus qu'à lui souhaiter un aussi beau succès à Montréal, où le film sera présenté à la Cinémathèque québécoise à compter du 10 mars.




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