La dernière critique de Broue

La mission nous semblait impossible. Trouver des gens qui n'avaient pas vu... (PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE)

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La mission nous semblait impossible. Trouver des gens qui n'avaient pas vu Broue en 38 ans de spectacles partout au Québec. Il s'est avéré que deux de nos journalistes (dont l'un n'était même pas né lors de la première) étaient vierges de ce classique du théâtre populaire. Accompagnés du photographe Olivier Pontbriand, nous les avons envoyés jeudi soir à l'avant-dernière représentation de l'histoire de cette pièce au théâtre Le Patriote, à Sainte-Agathe-des-Monts. Croyez-le ou non: comme eux, la majorité de la salle vivait aussi leur première fois. Hugo Pilon-Larose et Chantal Guy reviennent sur une soirée surprenante.

Chantal: Mon cher Hugo. Il était vraiment minuit moins une pour faire nos devoirs et voir Broue, afin de nous épargner pour le restant de nos jours la honte de dire: «Non, je ne l'ai jamais vu.» D'ailleurs, pourquoi n'avions-nous jamais vu cette pièce que plus de trois millions de Québécois ont appréciée, tu penses?

Hugo: Je serai très honnête avec toi, Chantal, je ne croyais sincèrement pas que je faisais partie du public cible. Comme ça se déroulait dans une taverne de Montréal, j'imaginais qu'il s'agissait bêtement d'une succession de jokes grivoises et sûrement dépassées, puisque l'histoire se déroule dans un Québec qui n'existe plus et que je n'ai jamais connu. Pourtant, jeudi, j'ai honnêtement aimé ma soirée et j'ai souvent ri de bon coeur. Je ne sais pas ce que tu as pensé du texte, mais la chimie et l'esprit très burlesque qui régnaient sur scène entre Michel Côté, Marcel Gauthier et Marc Messier créaient une atmosphère... magique!

Chantal: Même chose pour moi. Je pensais que j'allais subir des «jokes de mononcles saouls» pendant deux heures, mais le côté burlesque ou «slapstick» est tellement important que j'ai enfin compris pourquoi personne n'était jamais capable de me raconter ce que c'était, au juste, Broue. Alors que je ne suis pas très bon public pour ce type d'humour, j'ai été totalement surprise de rire autant, et cela tient vraiment au fait que les trois comédiens, depuis le temps, sont devenus des virtuoses. Rien de moins. On sent qu'ils jouent du public comme d'un instrument, étirant des situations loufoques quand ça fonctionne. Et ça fonctionne fort, parce que j'ai été aussi très surprise de voir que la moitié de la salle n'avait jamais vu le show. Comme nous, ils avaient sauté sur le «last call».

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Hugo: Michel Côté est incroyable pour ça. Son personnage de Pointu, le chef pompier qui se fait donner des claques dans le visage par Bob (Marc Messier), le barman, m'a fait perdre mon souffle. Vraiment. C'est justement dans ces situations, où le texte devient secondaire, que j'ai été frappé par le talent des acteurs. Dans leur regard, on sent quelque chose qui est encore plus fort qu'une simple complicité. Même avec un peu de recul, je n'arrive pas à mettre le mot sur l'énergie qu'ils ont ensemble... C'est tellement fort ! D'ailleurs, si Broue n'était pas interprétée par les trois mêmes comédiens, ou si la production décidait de poursuivre l'aventure avec une nouvelle distribution, aurions-nous la même réaction?

Chantal: Je pense que non. La magie et le succès de Broue reposent sur la chimie de ces trois comédiens qui jouent ensemble depuis près de 40 ans - ce qui les a d'ailleurs fait entrer dans le livre Guinness pour le «record de la longévité d'une pièce de théâtre jouée par la même distribution». C'est impossible à recréer, ça. Pour le texte, qui a été écrit à plusieurs mains, j'ai retrouvé par moments l'esprit de Claude Meunier et Louis Saia, parce que les personnages parlent surtout pour ne rien dire (ce qui est un art à l'écrit). Donc, il n'y a pas tant de «punchlines» que ça, même qu'une partie de l'humour repose sur le fait que les personnages sortent des blagues tellement mauvaises qu'ils en font pitié ! Je me souviens d'une phrase, «Les gars, on rit, mais c'est drôle», qui résume pas mal l'absurdité de la chose. Comment as-tu vu ces personnages d'hommes, disons-le, un peu beaucoup paumés?

Hugo: J'ai été surpris de les trouver souvent attachants! Comprends-moi: je ne suis pas triste que mon papa ne m'ait pas amené dans une taverne pour me saouler afin de faire de moi «un homme», comme c'est le cas dans une succulente scène où Michel Côté joue le père de famille et Marc Messier le jeune fils de 16 ans. Mais dans la succession de sketchs (car on flirte souvent avec une ambiance bon enfant d'impro et de théâtre d'été), Broue juge aussi sévèrement ces lieux 100 % masculins d'autrefois, qui étaient aussi 100 % pathétiques. C'est touchant, car en riant, on côtoie aussi la misère d'autrefois, qui nous happe soudainement. Quand les gars disent: «S'il y avait des femmes à la taverne, on ne pourrait plus s'exprimer», mais que leur liberté d'expression se résume à boire jusqu'à l'ivresse et à péter librement, j'ai ri de la grossièreté de la situation, puis je me suis dit: «Thank God, que le féminisme et l'évolution de la société nous aient fait sortir de ce Moyen Âge.»

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Chantal: J'ai bien ri quand j'ai vu la pancarte des deux zozos barricadés dans la taverne, concernant les femmes: «On les lèsse pas renttré». Ou quand un personnage promet à sa femme qu'il va arrêter d'aller boire à la taverne pour dire ensuite qu'il boira à la maison, plutôt. C'est essentiellement une pièce comique, il n'y a pas de pathos, mais il ne faut pas oublier qu'elle a été écrite peu de temps avant le premier référendum, et qu'on y montre des hommes québécois dominés, pauvres, ouvriers, qui ont de la difficulté à s'exprimer (surtout avec autant de verres dans le nez), et pour qui la taverne représentait le seul refuge pour fuir la maison comme la job de shoppe». On sent que les auteurs ont mis le doigt sur un certain type d'hommes qui étaient probablement, même en 1979, d'une autre génération pour eux. Broue, de forme comme de fond, est vraiment une pièce «vintage». Et j'espère que son décor va se retrouver dans un musée!

Hugo: Ça, il le faut! Je ne crois pas qu'on reverra un jour une pièce de théâtre faire une tournée de 38 ans, donnant 3322 représentations (dont la dernière est ce soir, à Sherbrooke). Je ne peux qu'être admiratif face à l'exploit de leur longévité, devant l'oeuvre qui a été portée par trois interprètes incroyables et heureux pour le public, qui aime son théâtre populaire et en redemande. On sentait jeudi, à Sainte-Agathe-des-Monts, les gens aussi fébriles que s'ils assistaient à la toute nouvelle sensation de l'heure. Je ne sais pas comment on crée des classiques, mais Michel Côté, Marc Messier, Marcel Gauthier et ceux dans la production qui ont porté Broue toutes ces années ont réalisé quelque chose d'unique. Je ne sais pas, toi, mais je suis ben content d'avoir bu une bière avec toi, avec eux, l'avant-veille de leur «last call».

Chantal: Ben contente aussi, parce que ça faisait au moins 20 ans que je me promettais de voir Broue, en pensant que j'allais toujours avoir le temps un moment donné. Je n'avais aucune excuse, ça a joué pendant presque toute ma vie! Je n'ose même pas imaginer ce que ça représente pour les comédiens (et toute la production) qui ont été dévoués au public pendant si longtemps, mais c'est effectivement admirable, car on ne les sent absolument pas blasés. Je n'irais pas jusqu'à dire «Voir Broue et mourir», mais j'ai l'impression que mon honneur est sauf! Et on devine que la dernière représentation, ce soir, sera particulièrement mémorable.




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