Selfie: je m'expose, donc je suis

Sarah Berthiaume, Philippe Cyr et Édith Patenaude, les... (Photo: Alain Roberge, La Presse)

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Sarah Berthiaume, Philippe Cyr et Édith Patenaude, les trois concepteurs du spectacle Selfie.

Photo: Alain Roberge, La Presse

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Luc Boulanger
La Presse

Avec Selfie, Philippe Cyr, Sarah Berthiaume et Édith Patenaude s'interrogent sur ce qui reste de l'intimité, dans un monde où la démocratisation de l'image nous permet de nous exposer entièrement au regard des autres. Chroniques du «narcissisme ordinaire».

La Presse: Dans son mot du metteur en scène, Philippe écrit que «notre monde s'est pornographié». La porno est un thème que vous avez déjà abordé avec l'iShow, pièce à laquelle vous avez tous les trois collaboré. Selfie aurait-il pu s'intituler Porno?

Philippe Cyr: C'est un show plus explicite que pornographique. On fait référence à l'exposition de notre intimité. Je me demande toujours d'où vient l'impulsion de s'exposer autant dans l'espace virtuel. J'y vois une dualité entre le désir d'être en contact avec les autres et un geste a priori narcissique. En s'exposant à l'infini, il me semble évident qu'on désire entrer en relation avec autrui. Car, sans les autres, exposer notre image serait complètement inutile.

Édith Patenaude: On s'intéresse plutôt à l'autopornographie. L'identité qu'on se crée en exposant son corps dans l'espace public. L'égoportrait est une métaphore du miroir, du regard sur soi.

En surfant sur l'internet - et pas seulement sur les sites pornos -, on a l'impression que plus rien ne choque personne. Que le web a balayé le puritanisme...

Philippe Cyr: Je crois plutôt que ce qui choque (ou pas) est en constante mutation. Notre indignation est basée sur des paramètres qui, comme les lois, se redéfinissent à chaque époque. Et nos réactions se métamorphosent aussi selon la perception et la morale de l'époque. Par exemple, les gens s'enflamment sur les déboires de Joël Legendre dans un parc. Puis, ils regardent à la télévision, avec leurs enfants, un policier se faire tirer une balle dans la tête devant les locaux de Charlie Hebdo! C'est consternant! Entre les deux, quel est le comportement barbare et criminel?

Selfie n'est-il pas une suite de l'iShow?

Édith Patenaude: C'est son cousin éloigné. Or, si les deux pièces ont des germes et des thématiques croisés (les frontières entre fantasme et réalité, vie publique et sphère privée), la proposition actuelle est d'une tout autre veine au point de vue esthétique.

Sarah Berthiaume: C'est moins technologique, avec un rapport plus artisanal à l'image.

Justement, Sarah, vous signez le texte. Et vous le qualifiez d'objet littéraire et poétique.

Sarah Berthiaume: J'ai voulu proposer une langue qui s'éloigne de l'ère des réseaux sociaux et des textos. On aimerait faire cohabiter les mots et les images pour former un tout.

La technologie est omniprésente dans nos vies. Doit-elle nécessairement se retrouver sur nos scènes?

Philippe Cyr: Selon moi, la technologie oriente nos questionnements formels. Elle nous oblige à remettre en question la façon dont on s'adresse au public et à explorer de nouvelles avenues. Par exemple, la façon dont on envisage la narration, la structure. Selfie est un spectacle assez morcelé, à la manière dont on consomme l'information avec l'internet.

Édith Patenaude: À nos yeux, la technologie doit s'intégrer naturellement dans la création théâtrale, comme elle s'immisce dans nos vies.

Sarah Berthiaume: On a tenté d'éviter les clichés et le discours alarmant sur la technologie. Évacuer tout jugement moral face à l'épidémie d'expositions sur soi répandue sur l'internet. Selfie met les choses en perspective. De Pompéi aux autoportraits érotiques du peintre Egon Schiele en passant par Instagram, il existe une histoire de l'art de la représentation de soi. On explore cette évolution, en anticipant un peu le futur.

Édith Patenaude: Notre prémisse est que cette pulsion ne date pas de l'internet. Au contraire. Cette pulsion de s'exposer révèle, entre autres, une angoisse propre à la nature humaine. Ce n'est pas uniquement l'exposition perverse et narcissique de son corps.

Un mot de la fin?

Philippe Cyr: Je veux souligner le travail de la chorégraphe Mélanie Demers, qui m'a secondé dans la mise en scène et les choix artistiques. Elle a un regard très chorégraphique, charnel, qui vient nourrir le discours sur l'exploitation du corps dans Selfie.

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Au Théâtre d'Aujourd'hui, du 28 avril au 16 mai.

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