Larry Tremblay: le «show» avant le «talk»

Larry Tremblay... (Photo: Alain Roberge, archives La Presse)

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Larry Tremblay

Photo: Alain Roberge, archives La Presse

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Larry Tremblay est de retour avec une nouvelle pièce, Grande écoute, sa quatrième collaboration avec le metteur en scène Claude Poissant, dans laquelle nous verrons un animateur de talk-show, Roy (interprété par Denis Bernard), se dissoudre sous nos yeux.

En résidence d'écriture à New York pour terminer son prochain roman, l'écrivain, qui connaît un grand succès avec son roman L'orangeraie (à paraître dans huit pays), a répondu à nos questions sur le sens de sa pièce, où s'opposent les langages de la télévision et de la réalité, car le «vécu» qui nous obsède à l'écran n'est vraiment pas le même dans la vraie vie.

Comment vous est venue l'idée de cette pièce qui aborde le sujet du talk-show?

En fait, c'est une réflexion que j'ai amorcée il y a très longtemps. J'ai écrit dans les années 90 une pièce, Ogre, qui racontait l'histoire d'un homme qui se croit toujours filmé par des caméras de télévision. Plus il se sent filmé, plus il devient odieux. C'était donc une espèce d'équation entre la surmédiatisation et la déformation de la personnalité. J'ai aussi écrit Téléroman, qui abordait les jeunes qui écoutent les téléromans et qui s'identifient aux personnages. Ce rapport à la télé m'a toujours fasciné. Le talk-show en soi est une forme théâtrale, puisque ce sont des gens qui se rencontrent et qui discutent, mais c'est complètement différent au sens que c'est le «show» qui l'emporte sur le «talk».

Ce que je voulais mettre en évidence, c'est une réflexion que j'avais amorcée avec la pièce La hache, sur l'importance du vécu aujourd'hui. On ne parle plus des oeuvres mais du vécu des artistes ou des invités, et je crois qu'il y a là une espèce de dérive ou de dérapage. C'est de plus en plus difficile d'avoir des compétences pour parler des oeuvres; on se rabat donc sur le vécu de l'artiste. Et le vécu devient en fait le produit de marketing. L'objet disparaît des ondes et on parle du sujet tout le temps. C'est l'idée principale de la pièce.

Le titre de la pièce, Grande écoute, renvoie autant aux heures de grande écoute de la télé qu'à l'écoute à proprement parler, mais on n'écoute pas beaucoup les autres dans votre pièce...

C'est un paradoxe. La pièce est basée sur deux types d'écriture. Quand on est dans l'émission, l'écriture est beaucoup plus théâtrale, et quand on est en dehors de l'émission, beaucoup plus réaliste. C'est le contraste entre les deux qui m'intéressait. Pour Roy, l'écoute, ce sont des stratégies pour faire en sorte que son invité craque et produise des émotions. Peu importe l'invité ou le sujet, il utilise toutes les stratégies possibles pour arriver à ses fins, alors que, dans sa vie à lui, il est évident qu'il a des problèmes relationnels avec sa femme. On dirait qu'il ne peut plus fonctionner de façon normale, comme s'il était contaminé par son métier.

Il faut un certain talent pour écrire le vide de ce genre de conversations. Il se dit des choses parfaitement insignifiantes dans les dialogues, par moments.

Je suis sûr que dans les talk-shows, c'est pire, parfois. On est tellement habitué à ne pas critiquer ce qu'on entend à la télé, parce qu'on l'avale tel quel, sans distance. Mais c'est ahurissant, le coq-à-l'âne qu'il y a en trois ou quatre minutes, par moments! Ce que je voulais montrer, c'est le fonctionnement du langage, pas ce qu'il exprime, dans les dialogues liés à l'émission. Alors qu'avec Roy et sa femme, j'ai plutôt voulu montrer la relation malsaine entre les individus. J'ai juste changé le focus à chaque fois. Il faut trouver une harmonie entre les deux pour que le spectateur accepte ce passage, parce qu'il n'est pas à la télé, mais au théâtre. La grande difficulté, alors, est dans le niveau de jeu.

Cette façon qu'on a aujourd'hui de mettre en scène sa propre vie dans les réseaux sociaux doit être fascinante pour un dramaturge.

Absolument. Ça me fascine et ça me porte à m'interroger, comme artiste. J'ai été professeur à l'École de théâtre, et la tendance chez les étudiants était de se mettre en scène dans leurs textes. Et ce n'est pas juste en théâtre. Moi, je ne peux pas faire ça, j'ai même des réticences à parler de gens que je connais. Je me considère comme un écrivain de l'imagination. Aujourd'hui, l'écrivain risque de devenir un produit dérivé de ses oeuvres, et ça, c'est un problème. Cela fait en sorte que plusieurs artistes doivent développer une personnalité de marketing alors qu'auparavant, les oeuvres suffisaient. Il y a même des gens très célèbres qui n'ont aucune oeuvre, qui n'ont absolument rien fait, mais qui sont célèbres...

Au fond, les «vécus» se ressemblent, sous cet angle...

Je pense que oui. Dans cette pièce, il y a un boxeur et on parle de la gloire sportive. Une autre personne est célèbre parce qu'elle est la fille d'un ministre et que sa mère s'est suicidée, elle est dépendante de ce qui est déjà arrivé, mais elle n'a strictement rien fait. Un autre a gagné au loto, donc il est riche et c'est suffisant. Tout est d'ordre général, il n'y a rien de très original là-dedans, mais c'est ce qui marche à la télé et c'est ce qui passionne les gens.

C'est votre quatrième collaboration avec Claude Poissant. Quelle est votre relation de travail?

C'est formidable, parce qu'on rêve toujours de trouver un metteur en scène qui nous comprenne sans qu'on ait à expliquer pendant des heures ce qu'on a voulu faire. Claude a bien saisi ma dramaturgie et le fait que mes textes sont énormément basés sur le rythme et beaucoup moins sur la psychologie des personnages. Il y a une dynamique, une rythmique et une musicalité qu'il faut maîtriser pour faire apparaître une signification. Ce que j'admire dans son travail, c'est qu'il n'est pas du tout paranoïaque. Alors, quand je vais dans la salle de répétition, il me donne la liberté de dire ce que je pense. C'est le meilleur climat pour travailler en théâtre.

À l'Espace Go du 24 février au 21 mars.

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