Les nouveaux démons de la Roumanie à Avignon

Une scène de Solitaritate... (Photo: AFP)

Agrandir

Une scène de Solitaritate

Photo: AFP

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Marie-Pierre Ferey
Agence France-Presse
Avignon

La dramaturge roumaine Gianina Carbunariu pose un regard implacable sur la Roumanie d'aujourd'hui, entre rejet des roms, individualisme forcené et corruption, avec Solitaritate, donné au festival d'Avignon, en France, avant Madrid et Bruxelles en 2015.

La pièce est découpée en cinq tableaux acides, tous issus de faits réels. Ainsi, le maire de la ville de Baia Mare, dans le nord-ouest de la Roumanie, a bel et bien fait construire un mur entre la communauté rom et le reste de la ville, ce qui lui a permis d'emporter les élections locales avec plus de 80% des suffrages.

La scène, l'une des plus percutantes de la pièce, montre même comment la «ligne de démarcation» s'habille des oripeaux de la démocratie en faisant appel à un rom, devenu chef d'entreprise prospère, et candidat au chantier.

Gianina Carbunariu, 36 ans, travaille à partir de l'actualité et écrit elle-même ses pièces. «Je travaille à partir de documentation et d'entretiens, et le texte émerge ensuite à partir de ces interviews et du travail de plateau», explique-t-elle.

L'accueil en Roumanie, où la pièce a été créée en juin 2013, a été «chaleureux» en dépit de la férocité de la charge. «Il n'y a pas beaucoup de spectacles qui parlent de la réalité en Roumanie, c'est plutôt un théâtre classique, et la classe moyenne est curieuse de voir un théâtre qui parle de sa propre vie», dit-elle.

Sa cible est en effet la classe moyenne roumaine, aujourd'hui «au bord du gouffre». «Après la révolution, la classe moyenne s'est construite très difficilement, et puis avec le boom économique elle a commencé à prospérer mais après 2008 ça a été la chute».

«L'individualisme, la lutte pour survivre ont pris le dessus, y compris dans la famille», constate la dramaturge.

Dans l'un des tableaux, une famille est réunie pour rassembler la somme nécessaire à l'opération d'un enfant entre la vie et la mort. Chacun s'abrite derrière ses propres difficultés pour refuser de verser au pot. Une sordide vente aux enchères du mobilier familial est organisée.

Fantômes de l'ère Ceaucescu

La cruauté du portrait s'accompagne souvent d'ironie, voire de burlesque: on enterre une grande actrice, «Eugenia Ionescu», sorte d'avatar du dramaturge national, Eugène Ionesco. La grande actrice a tout prévu pour reposer parmi les gloires nationales du cimetière le plus huppé, mais son fils a vendu la concession pour acheter une place de parking! Et le prêtre refuse d'aller dans un lointain cimetière privé pour l'oraison.

C'est finalement un ex-fonctionnaire des services secrets, la fameuse «Securitate», qui avait recruté l'actrice comme informatrice dans le passé, qui paye la note.

Les fantômes de l'ère Ceaucescu hantent la pièce. «Après l'enthousiasme de la révolution, on a vu réapparaître une élite de second rang de Ceaucescu, qui a pris tous les leviers de commande économique», raconte Gianina Carbunariu. «Tous les grands business ont été contrôlés par des gens qui avaient des connections avec la Securitate, parce qu'ils avaient les informations sur le plan économique, et l'enthousiasme a viré à la déprime et à la suspicion».

Le titre de la pièce, «Solitaritate», est un mélange des mots «solidarité» et de «solitude». À quoi se raccroche-t-on dans une société «en déroute»? A la haine de l'autre, au nationalisme, à la religion, répond la pièce.

«S'il y a quelque chose d'intouchable en Roumanie, c'est l'église», souligne la dramaturge. Un des tableaux montre longuement les images de la future cathédrale érigée au centre de Bucarest, «juste devant l'ancien palais de Ceaucescu transformé en parlement, ce qui dit tout».

Le théâtre très politique de Gianina Carburnariu ne prétend pas «sauver le monde», mais «inviter tous les soirs une communauté à s'asseoir ensemble, pour réfléchir».

«Cela vaut pour toute l'Europe» souligne-t-elle, «on voit bien par exemple dans la culture comment chaque théâtre essaie de survivre. Si on n'essaie pas de vivre ensemble, alors on risque de mourir tous!»




À découvrir sur LaPresse.ca

publicité

publicité

Les plus populaires : Arts

Tous les plus populaires de la section Arts
sur Lapresse.ca
»

publicité

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer