Lepage : la main sur le Coeur

Nouvelle main, nouvelles cartes. Adieu Vegas, adieu l'Irak. On entre avec... (Photo: Bernard Brault, La Presse)

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Nouvelle main, nouvelles cartes. Adieu Vegas, adieu l'Irak. On entre avec Coeur dans la partie moelleuse de la tétralogie de Robert Lepage. Ceux qui déploraient l'absence de récit dans Pique, seront ici bien servis. Le dramaturge y croise plusieurs histoires dans une pièce-fleuve de près de quatre heures!

Les pièces de ce Jeu de cartes ont beau être interdépendantes, impossible de ne pas les comparer entre elles. Les tableaux expressionnistes éblouissants de Pique ont ici cédé le pas à un récit beaucoup plus dense et langoureux, qui se passe à la fois à Québec aujourd'hui et en Algérie coloniale au XIXe siècle.

Le rythme est plus lent et oui, il y a des longueurs. Les transitions sont moins fluides, l'environnement sonore et la musique ne sont pas toujours au point - la pièce vient d'être créée, rappelons-le, tandis que Pique tourne depuis deux ans. Mais dans l'ensemble les personnages de Coeur sont plus vrais, plus attachants, plus émouvants.

La révélation de ce spectacle s'appelle Kathryn Hunter. Ne vous laissez pas berner par ce nom anglais. Ce petit brin de femme d'origine grecque - qui a joué dans Harry Potter et l'ordre du phénix - est capable de se transformer en «téta» égyptienne ou algérienne. Elle est le sel de Coeur. Sans elle, le spectacle n'aurait pas eu le même impact.

Même si les autres comédiens ne maîtrisent pas encore tout à fait leurs textes, ils paraissent plus solides que dans Pique. Louis Fortier (en particulier dans le rôle d'une mère gentiment xénophobe), Catherine Hugues, Olivier Normand et Reda Guerinik, multiplient les rôles avec beaucoup d'adresse.

Illusionnistes de la scène

On retrouve le même génial dispositif scénique autour de cette scène circulaire, où les coulisses sont dissimulées sous de la scène. Robert Lepage et le scénographe Michel Gauthier continuent de nous émerveiller avec leurs trouvailles scéniques, transformant la scène à leur guise. Ici un théâtre ou une salle de cours, là un taxi, un café et même un village...

Un ajout de taille par rapport à Pique: les projections sur l'immense toile circulaire qui entoure la scène - qui monte jusqu'au plafond et redescend au gré des scènes. Essentiellement pour évoquer les grandes figures de la photographie et du cinéma - en l'occurrence Félix Nadar et George Méliès. Une façon d'évoquer les grandes illusions du dernier siècle.

Si les liens avec le monde arabe étaient assez ténus dans Pique, on aborde ici de façon beaucoup plus frontale le «clash» culturel entre l'Orient et l'Occident.

La pièce s'ouvre sur la mission du magicien français Jean-Eugène Robert-Houdin en Algérie. Le célèbre illusionniste y a véritablement été convoqué en 1856 pour discréditer les marabouts algériens - sortes de chamans ou de sorciers durant l'occupation française. Lepage se sert de cette histoire pour parler du fanatisme religieux.

Saut dans le temps. On se trouve à Québec aujourd'hui.

Chafik Alaoui, jeune québécois d'origine marocaine qui conduit un taxi, tombe amoureux de Judith, professeure de cinéma (dont le père est un diplomate australien). La rencontre de leurs deux familles donne lieux à plusieurs scènes, qui montrent bien (malgré certains clichés) les tensions qui existent avec le monde arabo-musulman.

Lorsque Chafik apprendra la véritable identité de son grand-père, il remontera le fil de son histoire jusqu'au Maroc, où il se heurtera, lui aussi, au fanatisme religieux attisé par le printemps arabe. C'est là que se croiseront la grande histoire et la petite. Avec de nombreux dédales et détours qui pourraient être évités il est vrai, mais Lepage réussit tout de même son pari.

«Où s'arrête le théâtre et où commence la vie?» demande l'un des personnages de Coeur. Toute l'essence du théâtre de Robert Lepage est dans cette phrase. Il y avait un parallèle intéressant entre ces grands maîtres de l'illusion que ce sont les metteurs en scène ou les cinéastes et ces leaders extrémistes qui manipulent l'opinion publique pour exprimer leur fanatisme. Dans le monde arabe, comme dans les pays occidentaux.

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Jusqu'au 9 février à la TOHU.




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