Emmanuel Carrère/Limonov: portrait d'un antihéros extravagant

Limonov fait un véritable tabac en France et... (Photo fournie par les Éditions POL)

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Limonov fait un véritable tabac en France et compte parmi les grands favoris pour le prix Goncourt. «Je suis surpris, s'étonne poliment Carrère, je ne pensais pas qu'un sujet russe intéresserait autant les Français...»

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Louis-Bernard Robitaille
La Presse

(PARIS) Un des livres les plus attendus de la rentrée littéraire en France, Limonov, d'Emmanuel Carrère, connaît un succès retentissant depuis sa sortie. L'auteur d'Un roman russe et du récit D'autres vies que la mienne est, pour la première fois de sa carrière, un des grands favoris pour remporter le Goncourt.

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Limonov d'Emmanuel Carrère, POL, 480 pages

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On ne peut s'empêcher de faire le rapprochement. Peut-être parce qu'il vient comme bien d'autres d'un milieu trop sage et douillet, le romancier Emmanuel Carrère semble avoir une curieuse attirance pour les personnages peu fréquentables.

Il y a 10 ans, dans L'adversaire, il se mettait dans la peau d'un certain Jean-Claude Romand, faux médecin et faux bureaucrate de haut niveau à Genève, énigmatique meurtrier de sa femme, de ses deux enfants et de ses propres parents, parce qu'ils allaient découvrir son imposture et le vide abyssal de sa propre existence.

En 2000, le fils de la célèbre soviétologue Hélène Carrère d'Encausse est tombé sous le charme de la Russie, terre natale de ses grands-parents, et lui a consacré un documentaire et un long récit. Cette année, il revient à la charge avec un livre imposant de près de 500 pages intitulé Limonov, du nom d'un des personnages les plus sulfureux et controversés de la scène russe contemporaine. Un antihéros, en quelque sorte, que beaucoup d'observateurs considèrent comme un fasciste et un salaud.

Revenu en Russie en 1989, il fonde une organisation au nom inquiétant, le Parti national-bolchevique, et affiche son ultranationalisme et sa nostalgie pour la dictature communiste. Pendant la guerre de Bosnie, on l'a vu apparaître au côté du leader serbe de Bosnie, Radovan Karadzic, aujourd'hui accusé de crimes contre l'humanité. Écrivain prolifique et souvent brillant, sorte de Bukowski à la sauce russe, Édouard Limonov (pseudonyme littéraire dérivé du mot grenade) est donc un personnage infréquentable. D'où la fascination qu'il inspire?

Emmanuel Carrère, jeune homme talentueux et comblé par la gloire qui finit par avoir pas loin de 53 ans, reçoit dans son grand appartement situé près de la gare de l'Est avec la plus parfaite courtoisie. «Il est vrai, dit-il, quand on a eu une enfance sans drame dans un milieu aisé, qu'on éprouve une certaine envie face aux voyous et aux aventuriers. Mais je n'ai pas cherché à tout prix l'antihéros absolu. Justement parce que Limonov est un personnage complexe, affreux par bien des aspects, mais également respectable. Quand j'ai commencé à m'intéresser à lui, j'ai constaté que des personnalités indiscutables avaient de l'estime pour lui, son courage et sa volonté à se dresser contre le pouvoir. Limonov n'est donc pas tout noir, même s'il a des facettes repoussantes. Mais ce qui m'a vraiment attiré chez lui, c'est le côté formidablement romanesque de sa vie, qui en fait le fil conducteur de l'histoire russe contemporaine.»

Une sorte de rock star

Carrère est encore un débutant en littérature, à 30 ans, lorsqu'il croise Limonov, installé à Paris depuis 1980: «C'était un personnage à la fois insupportable et fascinant. L'ancien petit voyou sans éducation était devenu dès son arrivée une vedette de la scène littéraire parisienne. L'éditeur Jean-Jacques Pauvert avait publié ses souvenirs des bas-fonds new-yorkais sous le titre Le poète russe préfère les grands nègres, et Limonov était devenu l'écrivain à la mode. Il démolissait pratiquement toutes les célébrités de son pays, à commencer par Soljenitsyne, et faisait l'éloge sans vergogne du communisme. Il avait une dégaine de punk, c'était une sorte de petite rock star.»

Une trajectoire en effet extravagante. Celle d'un gamin ukrainien né dans un bled pourri, mais qui «veut être le chef de bande, le caïd de la classe, une célébrité», grand séducteur, qui a émigré à New York au milieu des années 70, a vécu dans les bas-fonds avant de devenir l'homme de confiance - ou le valet de pied - d'un richissime New yorkais d'origine russe.

«Ce que voulait Limonov? La gloire, la plus haute marche du podium. C'est à Paris, en 1980, à 37 ans, qu'il touche au but avec Le Poète russe, qui se vend à 10 000 exemplaires. Mais cela ne lui suffit pas. Il voulait être le plus connu de son époque, vendre des centaines de milliers de livres. Dès la chute du mur de Berlin, il rentre à Moscou. C'est là qu'il endosse son nouveau costume, celui de chef ultranationaliste du Parti national-bolchevique, à la tête de quelque 7000 jeunes fidèles. On les a décrits comme des skins, des néonazis. Disons que ce sont en partie des skins, mêlés d'altermondialisme, de gauchisme échevelé et de mysticisme russe.»

Un cocktail assez épicé pour attirer l'attention de la police. Limonov fera trois ans et demi de camp et de prison de haute sécurité au début des années 2000 et finira par être libéré à la suite des pressions de quelques intellectuels occidentaux.

«Quand j'ai retrouvé Limonov, à Moscou en 2006, il avait 63 ans, avait fait alliance avec Garry Kasparov et prétendait remporter les futures élections législatives. Aujourd'hui il en a 68, a rompu avec Kasparov, règne sur un parti politique hors la loi, circule avec des gardes du corps, change d'appartement régulièrement, se fait embarquer par la police quand il manifeste pour la démocratie. Mais il a pour l'énième fois refait sa vie, avec une jeune comédienne de la télé, une star moscovite. Il croit à son destin politique, même s'il est seul à le faire... Édouard Limonov est un vrai Russe. Et tout un personnage.»

Détail subalterne: Limonov -le livre- fait un véritable tabac en France, dans les médias et en librairie, et compte parmi les grands favoris pour le prix Goncourt. «Je suis surpris, s'étonne poliment Carrère, je ne pensais pas qu'un sujet russe intéresserait autant les Français...»

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Limonov d'Emmanuel Carrère, POL, 480 pages




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