Le Montréal interlope de Heather O'Neill

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Heather O'Neill s'est inspirée des souvenirs de son père à propos du Montréal des années 30 et 40 pour écrire son nouveau roman, Hôtel Lonely Hearts.

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Montréal, les années 30. La Grande Dépression. Le Red Light. Les vaudevilles. La prostitution. L'héroïne. Une histoire d'amour entre deux orphelins qui tentent de survivre du côté sombre de la ville. C'est l'univers dépeint par Heather O'Neill dans son époustouflant roman Hôtel Lonely Hearts, qui prend vie en français à travers les mots de l'auteure Dominique Fortier.

Il y a des souvenirs d'enfance magiques, ensorcelants, qui survivent au temps et ne cessent d'alimenter l'imaginaire avec force et vivacité. Pour Heather O'Neill, les histoires qui lui ont été léguées par son père racontaient le Montréal des années 30 et 40, celui des petits voyous dans une ville «vibrante» qui régnait alors en «Mecque du divertissement et du crime» sur le continent.

«J'avais envie d'écrire un roman de gangster sur cette époque comme je l'aurais imaginée quand j'étais enfant, confie l'auteure montréalaise, rencontrée dans un café du boulevard Saint-Laurent. Quelque chose comme Le parrain, mais dirigé par Charlie Chaplin.»

Dans Hôtel Lonely Hearts, Heather O'Neill fait revivre avec magie et émerveillement un Montréal clinquant - magnifique aux yeux des deux orphelins qui arpentent ses bas-fonds, Rose et Pierrot, et fascinant malgré la pauvreté, le crime et la violence qu'il abrite. Toujours avec ce ton candide qui lui est propre et qui caractérise son oeuvre depuis son premier titre, La ballade de Baby, donnant des allures de conte à son envoûtant nouveau roman.

«J'ai toujours été attirée par les personnages sombres aux penchants criminels. Je crois qu'ils ont tous un côté lumineux qui, à cause des événements de leur vie, a été occulté par le reste du monde. Je crois que la plupart des criminels sont des victimes.»

L'auteure raconte que son père, né en 1927 dans une famille de sept frères et orphelin de père à 3 ans, a lui-même commencé à voler à un très jeune âge et à travailler pour de petits criminels pendant la Grande Dépression. C'est ainsi qu'il est entré par effraction dans la manufacture de vêtements du père de Leonard Cohen, située non loin de l'avenue Coloniale où il a grandi, s'est fait arrêter puis incarcérer à 11 ans aux côtés de criminels endurcis - puisque les centres de détention pour jeunes n'existaient pas encore.

Entre noirceur et paradoxes

Après leur départ de l'orphelinat, Rose et Pierrot se frottent tour à tour aux aléas de la vie, risquant à tout instant de sombrer du mauvais côté de la ville. «Ils ont l'âme d'artistes, mais la biographie de criminels. Deviendront-ils des interprètes de cirque ou, à cause des abus qu'ils ont subis durant leur enfance, des délinquants psychopathes? Quel aspect de leur personnalité vaincra?», demande l'auteure. La question réussit à nous tenir sur des charbons ardents tout au long du roman et de ses multiples rebondissements.

Au fil des pages, le personnage de Rose devient une femme forte, redoutable, qui se plaît à partager la compagnie de truands. «J'ai découvert beaucoup de choses sur moi en écrivant ce personnage. Après avoir terminé le roman, j'étais moi-même devenue plus forte - Rose réussissait à articuler une voix refoulée en moi. Elle m'a changée, mais c'est peut-être aussi les effets de la quarantaine», note-t-elle en riant.

Pierrot, de son côté, représente un idéal de jeunesse, cet amour auquel Heather O'Neill se dit désormais trop cynique pour continuer d'y croire. Un jeune homme extrêmement talentueux, mais torturé - et héroïnomane.

Lorsqu'on l'interroge sur cette drogue omniprésente dans ses romans et ses nouvelles, son regard se voile imperceptiblement. «Le père de ma fille est mort d'une surdose d'héroïne et c'est, de toute évidence, l'une des raisons pour lesquelles ça hante mon oeuvre. Mes personnages masculins ont toujours été aux prises avec des problèmes d'héroïne d'une certaine façon.»

Sans le recueil de nouvelles La vie rêvée des grille-pain, publié l'an dernier en français, Heather O'Neill doute qu'elle aurait eu le courage nécessaire pour écrire Hôtel Lonely Hearts. Ce roman est une oeuvre de maturité, où elle s'est autorisée à s'exprimer à travers Rose, avançant même d'audacieux constats féministes qui dénoncent le traitement réservé aux femmes à l'époque. «Je vois tous mes livres comme une seule oeuvre qui évolue d'une histoire à l'autre. Rose m'a appris à composer un personnage de femme, en opposition aux jeunes filles de mes livres précédents.»

Alors qu'elle termine un roman qui doit paraître en 2019 en anglais, Heather O'Neill planche sur un livre qui pourrait fort bien ressembler à des mémoires - son projet le plus «terrifiant» à ce jour. «Mais ma philosophie d'écriture a toujours été la suivante : si je commence avec une idée, je dois la poursuivre jusqu'à sa conclusion logique. Même si elle doit me mener vers des contrées étranges.»

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Hôtel Lonely Hearts

image fournie par Alto

Hôtel Lonely Hearts en cinq passages

Sur Montréal

«Montréal était la ville la plus magnifique du monde. Elle voulait raconter ses histoires aux deux orphelins. Quelle ville ne prend pas plaisir à se vanter un peu? Les faunes gargouilles bondissaient à la façade des édifices en relatant leurs vies sexuelles sur le ton du chuchotement.»

Sur la Grande Dépression  

«Les Montréalais avaient passé toute la décennie 1920 à faire la fête, à s'enrichir au contact des Américains qui affluaient à la recherche d'alcool légal, et peut-être la Grande Dépression était-elle une punition pour cela. Toutes ces femmes en jupe courte avaient éveillé le courroux de Dieu.»

Sur le bonheur  

«On ne pouvait pas vraiment atteindre au bonheur quand on était adulte. C'était une chose qui appartenait aux enfants. C'était peine perdue que d'essayer de l'éprouver adulte. Quand on était vieux, tout ce qu'on pouvait faire, c'était de rendre les autres heureux, et cela vous procurait un sentiment d'accomplissement intense.»

Sur la dépendance  

«Quand il se piquait, l'héroïne déferlait dans son corps, allumant les interrupteurs dans tous ses membres, comme quelqu'un qui montre à un enfant qu'il n'y a pas de fantômes dans la maison.»

Sur l'enfance  

«Elle aimait à penser que celle qu'elle était enfant était complètement différente de celle qu'elle était maintenant. C'est un phénomène commun, qui s'explique parce que les gens ne s'aiment guère, mais se croient néanmoins fondamentalement bons, et estiment que c'est la vie qui les a rendus méchants. C'est ainsi qu'ils se considèrent, enfants, dans un état idéalisé, pur et charmant.»

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Hôtel Lonely Hearts. Heather O'Neill. Traduit de l'anglais par Dominique Fortier. Alto. 403 pages. En librairie le mardi 13 février.




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