Claude Legault: enfant de l'impro

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C'est en 1982, alors qu'il avait décroché de l'école secondaire, que Claude Legault a découvert à la télévision l'improvisation. Il en est devenu l'un des plus célèbres joueurs.

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Yves Boisvert
La Presse

Claude Legault raconte dans un « récit biographique » comment l'improvisation l'a « sauvé » et l'a mis au monde. Notre chroniqueur l'a rencontré.

En 2002, Claude Legault et son équipe ont... (Photo archives La Presse) - image 1.0

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En 2002, Claude Legault et son équipe ont remporté la coupe Charade de la Ligue nationale d'improvisation.

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Intitulée Improvisations libres, la biographie de Claude Legault... (Image fournie par les Éditions La Presse) - image 1.1

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Intitulée Improvisations libres, la biographie de Claude Legault est signée Pierre Cayouette.

Image fournie par les Éditions La Presse

Claude Legault a ouvert la porte et j'ai éclaté de rire. Il portait le t-shirt noir délavé de la défunte Ligue universitaire d'improvisation (LUI), où je l'ai connu, hum, autour de 1985. « T'as encore ça ?? » Je le rencontre chez lui dans le quartier Villeray, où il vit depuis 26 ans au milieu de guitares, de trophées, de ses chats et de grands tableaux qui tapissent une pièce entière, et où il prend des centaines de notes pour la série qu'il écrit avec son vieux complice Pierre-Yves Bernard.

Il a encore l'affiche du spectacle, qui attirait 500 personnes tous les lundis. La LUI était une sorte de ligue junior majeure de l'improvisation. Emmanuel Bilodeau, étudiant en droit à l'époque, avait été un des fondateurs, avec Pierre Paquet, qui allait fonder Voir un peu plus tard... J'y ai joué un an et je suis devenu l'arbitre. Je me souviens d'avoir vu débarquer du cégep Montmorency deux jumeaux un peu cosmiques mais surtout comiques. Ils s'appelaient Michel Courtemanche et Claude Legault. 

Courtemanche... Personne n'avait jamais vu une bête semblable, sorte d'évadé des bandes dessinées de Gotlib, et personne n'en a aperçu depuis. « Le meilleur performer que j'aie vu de ma vie », dit Legault, et on est tous d'accord. Mais il n'y avait peut-être que Legault pour jouer vraiment avec lui, comme des joueurs de hockey qui se devinent sans se regarder. Tous les autres étaient comme figés devant lui, comme s'ils assistaient au décollage d'une fusée...

C'est dire le talent de Claude Legault à ce jeu-là, c'est-à-dire sa capacité d'écouter l'autre et de construire avec lui, en temps réel, une histoire qui se tienne avec les matériaux narratifs les plus incongrus, comme si tout coulait de source.

Il y avait là Sylvie Moreau, Réal Bossé, Didier Lucien, Stéphane Crête, devenus les comédiens que l'on sait, Benoit Chartier, auteur, et à côté de ça Michel Labrecque, doctorant en biologie, devenu conservateur du Jardin botanique et qui était peut-être le plus pété de la gang.

Et il y avait Pierre-Yves Bernard qui, au lieu de devenir sociologue, est devenu coauteur, avec Legault, d'objets télévisuels aussi disparates que Dans une galaxie près de chez vous, Minuit le soir, Le club des 100 watts...

***

Claude Legault est né professionnellement le 20 décembre 1982. Il se demandait quoi faire de sa vie. Il avait décroché du secondaire après des années de dope et de mal-être, il avait essayé une sortie côté « professionnel court », pour devenir cuisinier, mais bof...

Et ce soir-là, par hasard, dans l'appartement familial de Montréal-Nord, il tombe sur la télédiffusion d'un match de la Ligue nationale d'improvisation. Ce jeu d'improvisation théâtrale construit sur une parodie de soirée de hockey inventé par Robert Gravel et Yvon Leduc « un soir de brosse », d'abord expérimental, était devenu un phénomène social. Des garderies aux cercles de l'âge d'or, des associations syndicales aux clubs de chasseurs, tout le monde et sa soeur faisaient « de l'impro ».

Et ce 20 décembre, un gars un peu perdu a dit : « Je veux faire ça. Exactement ça. »

L'humour absurde émergeait, nos idoles étaient Claude Meunier, Louis Saia, Michel Rivard - lui-même une des stars de la LNI, avec Claude Laroche, Normand Brathwaite, Sylvie Legault...

Après avoir terminé son cours secondaire chez les adultes, Legault est arrivé au cégep Montmorency, dans le programme de cinéma, où il a connu Courtemanche. Ce n'est pas pour rien qu'une salle porte son nom.

« On a fondé la ligue d'improvisation du cégep, on a fait rouvrir les vieux studios de télé qui avaient fermé, on était passionnés, on ne suivait aucune consigne dans les cours, mais on faisait de bons films. Notre prof Réal Larochelle se disait qu'il devait nous punir un peu parce qu'on faisait juste à notre tête, mais il était obligé de dire : "Ces p'tits crisses-là, ils font quelque chose de bon." Il m'a avoué plus tard que les profs nous admiraient déjà. »

« Ça m'arrive souvent que des jeunes viennent me voir pour me dire : "J'aimerais ça faire ce que tu fais, comment je peux réussir vite ?" Je leur réponds : "Déjà, dans ta question, il y a un problème. Oublie le mot "vite". Pis retourne à l'école. C'est là que tu vas te développer, que tu vas rencontrer du monde qui se cherche, comme toi, qui cherche les mêmes choses. Pas dans la rue à niaiser, pas dans une shop en attendant à te faire payer 12,25 $." Quand j'ai lâché l'école, j'étais comme un bouchon de liège sur l'océan... »

Après, il y a eu un bref séjour en histoire (sa grande passion après le hockey), la LUI et, après avoir cogné à la porte plusieurs fois, son rêve : la LNI. Claude Legault rejoignait ceux qu'il admirait et assez vite, il allait trôner au sommet.

***

Il avait beau être un futur membre du « temple de la renommée » de l'improvisation, entre les matchs, il n'avait rien. Pas de contrat. Pas d'argent non plus.

Dans ce bref « récit biographique », Legault raconte ses années de galère, à vivre avec presque rien, à vendre des bouteilles vides avec Pierre-Yves Bernard, à se faire un bouilli de légumes avec les profits. « Le jour avant que Pierre-Yves vende son char, il n'avait plus d'essence, on n'avait plus une cenne pour prendre le bus, on a fouillé dans les craques des sièges pour que je puisse retourner à Montréal-Nord... »

Il rit en racontant ça.

« Je ne retournerais pas là, mais, pour moi, cet acharnement à y croire, à travailler 18 heures par jour, ça nous a servis pour tout le reste de notre vie. »

- Claude Legault

« Autant je suis rongé en permanence par le doute, au point d'en être angoissé, autant on était sûrs de notre talent, poursuit-il. On écrivait et on riait comme des fous. On se disait que si deux gars aussi différents trouvaient ça drôle, ça devait l'être. »

Et pour lui, tout est né de l'improvisation. Ce gars timide savait qu'il pouvait être drôle - ce qui lui a permis, à 5 pi 7, d'éviter de se faire casser la gueule à l'école, dit-il. Mais il a vu qu'il pouvait écrire en direct. Et tenir une foule dans la paume de sa main.

Ce n'était pas un jeu, c'était une révélation, une manière de se mettre au monde lui-même. « Je viens d'une famille ouvrière, mes parents travaillaient comme des fous, mais le milieu culturel, ce n'était pas pour moi. Les seuls livres que j'avais, c'étaient les livres d'école de mes frères. » 

On ne parlait pas de cinéma ni de théâtre. En fait, on ne parlait pas beaucoup chez les Legault.

En même temps, son identité artistique n'était pas claire au départ. Auteur dans sa cuisine avec Bernard de trucs pas encore reconnus, joueur d'impro sans diplôme d'acteur... Maintenant qu'il est un des acteurs les plus célébrés de sa génération, ça paraît moins. Mais c'était un outsider. « Pour moi, c'est Marina Orsini qui a ouvert la porte ; elle ne venait pas de l'École nationale ou du Conservatoire, mais elle est devenue une immense actrice. »

Pourquoi ce livre (que Pierre Cayouette a écrit) ?

« Je suis juste un représentant de ce mouvement qu'a été l'improvisation, et ce livre-là, c'est un peu un microscope qu'on braque sur une de ces bestioles pour l'examiner, un gars qui a découvert l'impro au plus bas de sa vie et pour qui ça a tout changé. »

- Claude Legault

Il y a plus que ça dans ce petit bouquin sans ambition littéraire. Il y a son histoire, ses démons exposés pudiquement, lui qui oscille entre « Mickey Mouse et Darth Vader ». Il y a ce jour, quand il avait 5 ans, où il jouait avec Denis, son meilleur ami... La rue qu'ils traversent en courant... mais Denis court plus vite... Le camion qui n'a pas le temps d'arrêter... Le bruit de bouteilles qui tombent, le petit corps sous les roues... Ç'aurait pu être le sien. Ç'a été son ami.

Il y a la conscience vive de la mort, du fond de son enfance, et des moments noirs qui le hantent, le goût d'en finir en marchant vers un pont... Mais aussi, une fille qui arrive dans sa vie à 16 ans (Martine Francke, une autre joueuse et comédienne)...

Bref, dans cette impro qui se bâtit devant nous, l'histoire du comédien connu m'a plutôt l'air d'un masque pour raconter l'histoire d'un gars qui cherche la lumière autour de minuit, le soir, et qui la trouve souvent.




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