Josée Yvon: amours défendues

Des héroïnes qui titubent sur les trottoirs, attrapent... (PHOTO RENÉ PICARD, archives LA PRESSE)

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Des héroïnes qui titubent sur les trottoirs, attrapent des coups et slaloment entre les sexes: Josée Yvon a nommé les transgenres avant que le mot existe.

PHOTO RENÉ PICARD, archives LA PRESSE

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MARIO CLOUTIER 
La Presse

À partir des 24 boîtes de manuscrits annotés, lettres et écrits divers de la poète Josée Yvon déposées aux Archives nationales, Maxime Carbonneau, Dany Boudreault et Sophie Cadieux tracent le portrait ambigu de La femme la plus dangereuse du Québec dans leur pièce présentée à la salle Fred-Barry. Retour sur une artiste majeure.

Écrivaine trash, fée mal tournée, révoltée, Josée Yvon? La poète morte du sida à 44 ans, en 1994, aimait dépasser les limites. Elle était transgression et excès, mais la prendre au premier degré est une grave erreur. 

«Elle était porte-parole des tout croches, des marginaux. Par amour. Ce n'était pas une travailleuse sociale, elle aimait ces personnes-là. On sent la tendresse dans son écriture. La fille est scolarisée au boutte, elle enseigne et elle a choisi de donner sa vie aux autres. C'est Marie-Madeleine. Josée Yvon faisait dans la combustion par tendresse», décrit la poète Sonia Cotten.

Gina, Brigitte et Rita étaient parmi les personnages poqués que racontait la poète de la rue Ontario. Des héroïnes qui titubent sur les trottoirs, attrapent des coups et slaloment entre les sexes. Josée Yvon a nommé les transgenres avant que le mot existe.

«C'est une écriture féministe. Elle est allée voir ce que les féministes n'allaient pas voir à l'époque. Elle a mis de l'avant un pan plus noir de la féminité. Ces questions ressortent aujourd'hui, surtout son travail sur les genres et une certaine colère féminine», croit la poète Amélie Aubé Lanctôt, dont le mémoire de maîtrise portait sur les «figurations monstrueuses» dans les oeuvres de Josée Yvon.

Les titres de la poète disparue frappent l'imaginaire, mais cachent, encore là, la personne qu'elle était: Filles-commandos bandées, Travesties kamikazes, Filles-missiles.

«C'est une profonde tendresse, sans mièvrerie, qu'elle éprouve pour les marginaux. Les gens qui l'ont connue me disent qu'elle était vraiment gentille. Elle était très facile d'accès et allait vers les gens, contrairement à Denis Vanier», raconte Dany Boudreault.

Ah! L'ombre encombrante de Vanier, compagnon de tous les excès! Rien qu'à les lire, pourtant, on voit bien que Josée Yvon possède un style propre, beaucoup plus narratif, un vocabulaire très différent et des thématiques/obsessions bien à elle.

Bien vivante

Heureusement, depuis des années, dans les milieux littéraires et universitaires, des gens comme Carole David, Martine Delvaux, Catherine Mavrikakis et Jonathan Lamy l'ont gardée bien vivante. Sa poésie reste pertinente. Très éclairante, même, à l'heure de la rectitude politique.

«Dans notre société aseptisée, Josée Yvon a tout à fait sa place», croit Amélie Aubé Lanctôt.

«Son écriture vieillit bien et restera actuelle encore pendant plusieurs années. Sa rage a sa raison d'être. C'est quelqu'un qui est allé au bout d'elle-même.»

Poète et dramaturge, Dany Boudreault ajoute: «L'on est plutôt consensuels aujourd'hui. Lire Josée Yvon me fait du bien. On a l'impression d'être plus wild aujourd'hui qu'en 1976, quand elle a commencé à écrire, mais je crois qu'on est plus policés, réglementés.»

On peut d'ailleurs lire son influence sur des poètes actuelles, comme Marjolaine Beauchamp, Roxane Desjardins, Laurance Ouellet Tremblay, Chloé Savoie-Bernard et Sonia Cotten.

«Josée Yvon, dit celle-ci, a pris son corps pour en faire un témoignage jusqu'à la destruction. C'est ce dont elle parle. Moi, j'interprète le propos avec mon corps. Je fais de la poésie performance. Le corps et l'oeuvre de Josée Yvon étaient des reflets de nous. Dans son cas, c'était beaucoup plus violent, mais ça ouvrait de la même façon. T'avais pas le choix que de le ressentir et de penser: holy fuck

Nelly Arcan

Amélie Aubé Lanctôt pense qu'il faut voir une parenté avec Nelly Arcan.

«Elle dénonçait aussi la figure parfaite de la femme et de sa beauté. Josée Yvon mettait en scène des femmes qui déconstruisaient ce modèle. Elle s'est elle-même dégagée de l'idée qu'on cherche encore à imposer aux femmes aujourd'hui.»

Lire et relire Josée Yvon est si nécessaire que la maison d'édition Les Herbes rouges serait sur le point de la rééditer, en commençant par Travesties-kamikaze.

«J'ai lu Filles-commandos bandées, c'est de la maudite bonne poésie que j'ai découverte assez tard. Je suis d'avis avec plusieurs qu'elle était très en avance sur son époque, qui n'a pas su la reconnaître à sa juste valeur. C'est aussi une légende, un personnage d'écrivaine plus grand que nature. Ils sont rares et précieux dans notre littérature, mais ils existent. Pour moi, Nelly Arcan représente ce même genre de légende, d'écrivaine incomprise parce qu'en avance de 15 ans sur le débat social», conclut la poète Erika Soucy.

La pièce

«On a décidé de traiter Josée Yvon comme un sujet, de la même façon qu'elle traitait ses sujets, de façon plutôt documentaire. Elle écrivait par scrapbooking. Elle faisait du collage. Ça commence dans le narratif et ça finit dans le poétique en passant par le lyrique. Pour le lecteur, c'est inconfortable, mais très jouissif parce que ça nous accorde beaucoup de liberté», affirme Dany Boudreault. 

Il a écrit le texte avec Sophie Cadieux, son amie et complice avec qui il a longtemps parlé de la poète avant de lancer le projet. La pièce revient sur la relation orageuse entre Josée Yvon et Denis Vanier. 

«Ils se nommaient eux-mêmes les Bonnie & Clyde de la poésie, rappelle Dany Boudreault. Dans sa vie, elle avait atteint un point de non-retour. Elle est devenue son écriture. Elle est rentrée dans sa propre autofiction et s'est mise en scène. À force de consommer, elle ne pouvait plus revenir en arrière. Une légende dit qu'elle se serait injecté le VIH par solidarité avec une amie.»

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La femme la plus dangereuse du Québec, à la salle Fred-Barry jusqu'au 28 octobre.




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