Bernard Émond: gratitude et engagement

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Dans son recueil Camarade, ferme ton poste, Bernard Émond défend le collectif et le progrès social.

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Mario Cloutier

Avec son nouveau recueil de chroniques et de conférences, le cinéaste humaniste Bernard Émond lance un appel à l'engagement. L'époque est sombre, mais la beauté demeure. Il nous reste à fermer nos appareils électroniques, ouvrir les yeux et rendre ce qui nous est donné.

Entre deux tournages, Bernard Émond lit beaucoup et écrit presque autant. Il a lancé aujourd'hui un deuxième recueil, Camarade, ferme ton poste, après Il y a trop d'images, paru aussi chez Lux en 2011. Des textes dits épars, mais le cinéaste est tout à fait «raccord», en continuité dans sa réflexion.

Même s'il est moins question de cinéma dans Camarade, ferme ton poste, il y a encore plus d'images qu'il y a cinq ans dans le monde. Bernard Émond adopte donc l'impératif. Il est temps de fermer cellulaires, tablettes et ordis pour s'engager dans la beauté du monde.

«Je ne suis vraiment pas optimiste, mais je n'ai pas perdu l'espérance, dit-il d'entrée de jeu. On vit une époque noire. Culturellement c'est noir, politiquement c'est noir. On a très peur de ce qui s'en vient chez nos voisins américains. Le rapport à la culture est en train de changer, mais en même temps, il y a l'espérance, il y aura un renouveau. Le pari que je fais en continuant de faire des films et d'écrire c'est que, par l'attention au monde, on peut trouver la beauté. Parler à notre chéri(e) dans les yeux, regarder dehors, lire vraiment. C'est ce qui m'empêche de désespérer.»

Bernard Émond se dit socialiste conservateur. Dans son recueil, il est cet homme qui défend le collectif, le progrès social et certaines valeurs qui peuvent paraître passéistes à l'époque de la post-vérité: la bonté, le respect, la gratitude.

«Ce sont des valeurs humanistes même si on vit une époque post-humaniste. Le sens du devoir, par exemple, il faut en parler. On est obnubilés par la logique des droits. Il y a des devoirs qui viennent avec ça.» 

«C'est paradoxal, de mon point de vue, il y a une extension presque illimitée des libertés individuelles, mais en même temps, on n'a jamais vécu dans une époque aussi conformiste.»

Un conformisme de centre commercial, de discours économique, de ce qui rapporte par rapport à ce qui ne sert à rien. Un matérialisme de tous les instants qu'il dénonce dans le livre. «Pour le moment, croit-il, le néolibéralisme a gagné grâce à 25 ans de propagande, dans les médias notamment. Il a pénétré tous les esprits ou presque, même ceux de la gauche.»

Camarade, ferme ton poste, de Bernard Émond... (Image fournie par Lux Éditeur) - image 2.0

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Camarade, ferme ton poste, de Bernard Émond

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Camarade Émond

Le camarade Émond n'échappe pas à son autocritique dans le livre, face à l'égoïsme qu'il a affiché un jour face à un squeegee. Il ne croit surtout pas que les intellectuels et une certaine élite peuvent jouer aux Ponce Pilate en ce moment de notre histoire, une époque qui a permis l'élection de Donald Trump aux États-Unis.

«Essayons d'être plus fins dans l'analyse en évitant de mettre les intellectuels d'un bord et le peuple de l'autre. C'est plus compliqué que ça. Il y a une coupure dont les intellectuels sont responsables eux-mêmes. Je reviens souvent à Orwell et à son amour du peuple. Pour les intellectuels aujourd'hui, les luttes sont liées à l'extension des libertés individuelles, les droits des minorités ethniques ou sexuelles. Ces batailles doivent être menées, mais le peuple est en train de s'appauvrir et les intellectuels s'occupent d'accès aux toilettes publiques!»

Les luttes primordiales, à ses yeux, restent donc celles qui touchent aux inégalités sociales, au droit au logement et à l'éducation. Et pour l'ensemble des Québécois, il reste le débat inachevé de la nation, incontournable quoique rendu presque toxique, selon lui.

«A-t-on le droit d'être chez nous, de parler notre langue et d'être une majorité? Il y a un réel problème à gérer les flux de population qui s'en viennent avec l'idée qu'on est chez nous. On ne fait que parler de ça et on est crucifié. La question de la nation est importante.»

Droits et devoirs

Tous peuvent relever leurs manches en se concentrant sur l'idée de communauté humaine. La vie nous a été donnée, on se doit de la rendre meilleure. Rechercher, à tout le moins, un milieu, juste et équitable pour tous.

«Certains de mes amis de gauche ont intégré la logique néolibérale complètement. Pour eux, le combat, c'est l'extension de la liberté individuelle. Moi, je crois le contraire. Mais peut-on le dire sans passer pour un fasciste? C'est une question d'équilibre. Je ne suis pas pour le retour de l'autorité. Il faut retrouver l'équilibre entre la contrainte et la liberté, l'individuel et le collectif.»

Complexe, voire impossible? Suffit de regarder autour de soi, parfois. «Il y a tant de misère. Dans une société riche comme la nôtre, ça ne devrait même pas exister. Augmentez les taxes et sortez les gens de la rue. L'évasion fiscale, les riches qui ne paient pas... Faisons-nous cracher pour que les vieux et les indigents soient bien logés.» 

«On n'arrivera jamais à sauver tout le monde, mais on pourrait en sauver plus qu'on en sauve en ce moment.»

Et le cinéaste de retourner à la production de son prochain film, faisant sienne la fine prose de Réjean Ducharme: «On est désespéré, mais on ne se découragera pas.»

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Camarade, ferme ton poste. Bernard Émond. Lux Éditeur, 158 pages. En librairie.

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Stefan Zweig

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Trois suggestions de lecture de Bernard Émond

Stefan Zweig, Le monde d'hier

«Stefan Zweig a vécu une époque, les années 30, semblable à la nôtre. Il a tout perdu et il s'est suicidé. Je comprends le désarroi qu'il a pu éprouver. Ce qui me touche le plus dans son livre, c'est la disparition d'un certain rapport à la culture. Je le ressens douloureusement. Mais il avait tort de mettre fin à ses jours parce qu'après cette période sombre est survenu un renouveau.»

Marc Bernard, La mort de la bien-aimée

«Il a écrit des choses magnifiques sur le deuil. Quand sa bien-aimée meurt, il est complètement dévasté, mais il lui reste un sentiment de gratitude de l'avoir connue, de l'avoir aimée. Je trouve ça tellement beau. Pour moi c'est la plus belle attitude face à la vie. On connaît des malheurs, des bonheurs, mais on est en vie! C'est idée de la gratitude qui est très importante pour moi.»

Pierre Vadeboncoeur, Essai sur la croyance et l'incroyance

«Si j'ai un maître à penser au Québec, c'est lui. J'étais à la radio avec lui un jour. On lui demandait s'il croyait à quelque chose après la mort. Il y a eu un silence radio comme je n'en ai jamais entendu, puis il a dit: "je ne sais pas, mais je suis curieux". Il est mort très serein. Moi aussi, je suis curieux. Mais je suis un vrai agnostique. Je sais qu'il y a des choses qu'on ne peut expliquer.»




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