Martin Suter: la tentation de l'argent

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Martin Suter est arrivé au roman sur le tard, après une longue carrière de publicitaire puis un bref mais productif épisode de journalisme économique. Mais depuis la fin de la cinquantaine, il connaît un grand succès international avec des romans noirs inclassables, de Small World, son premier publié en 1997, à la série policière Allmen, qui en est à sa quatrième aventure, en passant par Le cuisinier et Un ami parfaitLa Presse s'est entretenue avec l'auteur suisse allemand à l'occasion de la parution en français de son plus récent livre, Montecristo.

Montecristo met en scène un journaliste qui fait des portraits de dirigeants et de célébrités, avec une intrigue financière. Est-ce un roman plus autobiographique?

Je ne pense pas. Mes romans sont rarement autobiographiques. Oui, j'ai travaillé comme journaliste, mais il y avait déjà des journalistes dans d'autres de mes livres. D'ailleurs, ça fait maintenant huit ans que je ne suis plus journaliste. Je continue cependant à publier des recueils de mes portraits de dirigeants parce que j'en ai fait 750. La seule chose qui me ressemble un peu plus, c'est cette idée d'avoir une profession en rêvant d'une autre. J'ai été beaucoup d'années en publicité en sachant toujours que je voulais être écrivain.

Le héros de Montecristo n'accorde pas beaucoup d'importance à l'argent. Est-ce votre cas?

Oui, c'est la même chose. L'argent, c'est un moyen pour faire les choses que je veux faire, c'est tout. Par exemple, avoir une maison pour passer l'hiver aux îles Baléares. Je l'ai vendue tout récemment parce que ma petite-fille devait aller à l'école en Suisse et que l'été aux Baléares, c'est la folie. C'était une grande maison qui nécessitait beaucoup de personnel, ça n'avait aucun sens. La grande différence entre le personnage de Montecristo et moi, c'est qu'il fait un travail pour l'argent avec très peu d'enthousiasme, pas très bien. J'ai toujours pensé que même si un travail était alimentaire, je devais bien le faire. Sinon, on s'embête. Le résultat, c'est que j'ai eu du succès très jeune et que j'ai eu de la difficulté à quitter la publicité.

L'intrigue financière vous vient-elle de vos années de journalisme?

Non, j'ai tout simplement eu cette idée toute bête de deux billets de banque avec des numéros de série identiques. Mais comme j'ai écrit beaucoup sur les gens des étages de tapis, comme on dit en Suisse, je connaissais bien les banquiers, les intrigues, les caractères. Je n'ai pas eu à faire beaucoup de recherche.

Vos premiers romans, notamment Small World et La face cachée de la lune, parlaient de déviance, de mémoire et d'altérité. Vous en parlez moins, notamment avec votre série policière Allmen. Sont-ce des thèmes qui vous intéressent moins maintenant?

Mes romans, et c'était peut-être plus visible au départ, parlent toujours de l'identité. Mon thème central est l'être et le paraître. Ça a beaucoup à voir avec la mémoire: si on perd la mémoire, on perd son identité. De même, dans Montecristo, il y a un reporter de magazines people qui aimerait être quelqu'un de différent, un grand metteur en scène à succès.

D'où vous vient cette fascination pour l'identité?

Ce n'est pas seulement la mienne. C'est une loi de la dramaturgie. Qui suis-je et qui pourrais-je être? Un personnage principal qui n'est plus à la fin le même qu'au début. C'est peut-être au peu autobiographique. Dans mon travail de publicitaire, j'étais parfois frappé par ma double vie, le parler manager au bureau et le parler simple au bistrot ou à la maison. Dans ma vie aux Baléares, j'ai vécu un peu comme un paysan qui fait du vin et de l'huile d'olive. Je suis écrivain, mais quand je fais des voyages de presse, je mets une cravate. Ce jeu de l'identité est assez moderne: il y a 200 ans, vous naissiez boulanger et le restiez. Maintenant on peut changer de vêtements et être une autre personne.

Vous considérez-vous comme un romancier suisse?

J'essaie de ne pas l'être, d'être international. Mais il est certain qu'un auteur suisse allemand a quelque chose de spécial en ce qu'il n'écrit pas dans sa langue maternelle. Il y a encore un lien avec l'identité. Quand j'écris des textes pour les chansons de Stephan Eicher, j'écris toujours en suisse allemand. Mais lui parle un autre dialecte que moi, le bernois plutôt que mon zurichois.

Vos personnages ont parfois une simplicité affective masculine qui rappelle le Wallander d'Henning Mankell. Pourquoi préférez-vous les héros masculins?

J'ai eu une héroïne dans Le diable de Milan. J'ai eu beaucoup de critiques de femmes émancipées qui disaient: «Comment ose-t-il?» La perspective masculine est plus facile pour moi. Mes personnages sont masculins par paresse. Une caractéristique importante de mes personnages, c'est que ce ne sont jamais des héros, de vrais héros. La vie les manipule, ils sont plutôt passifs. Mais Wallander et tous les détectives scandinaves sont plutôt des cas pour le psychiatre. Mes héros prennent des douches chaudes le matin, pas des douches froides.

Quand avez-vous pensé à devenir écrivain?

À 16 ans, tout d'un coup. J'avais beaucoup de plaisir à écrire, ça me semblait facile. J'étais un des garçons dont les profs lisaient les compositions. Petit garçon, j'étais vraiment un usager fidèle de la bibliothèque. J'ai des copains qui ont osé à 20 ans, mais moi, j'ai toujours aimé la belle vie. Je me suis arrangé pour vivre de ma plume, mais bien. De plus, comme jeune homme, je ne savais pas quel message communiquer aux gens.

Montecristo fait référence à Alexandre Dumas. Pourquoi?

C'était un roman important pour moi comme jeune homme, comme garçon. J'ai adoré les films. Je me souviens des films des Trois mousquetaires, j'en ai vu un garçon avec mon père. Avant d'écrire Montecristo, j'ai relu Le comte et je l'ai moins aimé. Je suis un vieux monsieur maintenant, un peu moins romantique et passionné.

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Montecristo. Martin Suter. Christian Bourgois. 335 pages.

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