Ann-Marie MacDonald dans un univers parallèle

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Josée Lapointe

Auteure canadienne parmi les plus lus dans le monde, Ann-Marie MacDonald est venue discrètement s'installer à Montréal il y a un an. Elle vit ici avec sa conjointe Alisa Palmer, directrice artistique de la section anglaise de l'École nationale de théâtre du Canada, et leurs deux enfants. Et c'est déterminée à parler français qu'elle défend son plus récent livre, L'air adulte, sorti l'an dernier sous le titre d'Adult Onset, en librairie depuis jeudi.

«Je suis très consciente que c'est un privilège pour une auteure canadienne de voir les médias francophones s'intéresser à elle», dira-t-elle à la fin de notre entretien rempli d'étincelles, pendant lequel ses efforts en français ont été vraiment appréciés, mais où il était quand même plus facile de suivre les ramifications de sa pensée joyeusement effervescente dans sa langue maternelle.

Ann-Marie MacDonald, qui est aussi comédienne et dramaturge, est l'auteure de deux romans qui ont connu un immense succès: Fall on Your Knees, paru en 1996 (Un parfum de cèdre, 1999) et The Way the Crow Flies en 2003 (Le vol du corbeau, 2004). Des romans épiques, psychologiques et durs qui ne font pas de quartier, mais qui laissent un souvenir impérissable aux lecteurs.

Elle est de retour avec un troisième roman très différent, qui s'introduit dans le quotidien d'une femme ayant fait un hiatus dans sa carrière pour s'occuper de ses enfants. Il y est donc question d'après-midi au parc, de repas à préparer, de rencontres fortuites à l'épicerie, de ciseaux disparus et des Teletubbies. Entre autres.

«Ceux qui s'attendaient à une tragédie grecque qui se déroule sur trois continents, j'aime mieux les avertir: ce n'est pas ça! lance Ann-Marie MacDonald. C'est plutôt un livre domestique qui se déroule autour d'une table de cuisine.» De toute façon, ajoute-t-elle, les plus grands drames se déroulent souvent dans l'intimité des foyers.

«Et puis c'est le livre que je devais et pouvais écrire à ce moment de ma vie. Avec les enfants, je ne voulais plus m'éloigner pendant de longues périodes pour faire de la recherche. J'avais juste un peu de temps pour travailler pendant la journée, quand ils étaient à l'école.»

Le personnage central de L'air adulte, Mary Rose MacKinnon, est l'auteure populaire de deux premiers tomes d'une trilogie fantastique destinée aux jeunes adultes, vit en couple avec une metteure en scène de renom, a deux jeunes enfants, est née en Allemagne d'un père militaire et d'une mère libanaise. Toute ressemblance avec une personne connue n'est pas fortuite.

«Je suis partie de moi, de mes cellules, de mes organes, de mon esprit. Je croyais que ce serait facile comme préparer un plat de pâtes, mais ce fut la plus difficile des recherches parce qu'elle était complètement intérieure.»

L'auteure compare l'exercice à une opération à coeur ouvert sur sa propre personne - comme le personnage de Mary Rose, qui a eu des kystes osseux pendant son enfance, et qui a dû se faire greffer ses propres os.

«Elle est sa donneuse et c'est le procédé du livre: comment on brise quelque chose pour créer du nouveau. Le plus difficile aura été de me dissocier d'elle, de me dire que Mary Rose n'est pas moi, mais moi dans un univers parallèle qui écrit des livres sur des univers parallèles...»

Être mère

La maternité est évidemment le thème central de L'air adulte, avec cette particularité que Mary Rose n'a pas porté ses enfants: le plus vieux a été adopté, et c'est sa conjointe qui a été enceinte de leur petite fille. «J'aimais cette contradiction de la placer au centre d'une expérience féminine classique, sans qu'elle en ait eu l'expérience physique. Elle est à la fois à l'intérieur, mais observatrice de l'extérieur.»

Et comme on est chez Ann-Marie MacDonald, la maternité n'est pas qu'idyllique: fausses couches, enfants morts en bas âge, dépression post-partum, violence verbale et physique, le drame n'est jamais loin.

«Oui, et il y a surtout cette idée que les traumatismes familiaux se transmettent d'une génération à l'autre. On n'est jamais seuls, on porte tous les mémoires de nos ancêtres.» Il y a ainsi les cicatrices extérieures, visibles, et les blessures intérieures, qu'elle doit débusquer pour combattre l'atavisme.

Dévoiler la folie par le langage

«Cacher la vérité, ce n'est bon pour personne. Le secret peut rendre malade, mener à la folie», estime l'auteure. La folie n'est d'ailleurs jamais loin dans l'oeuvre de l'auteure canadienne. Encore ici, son spectre plane au-dessus de la tête de son héroïne. «Cette petite ligne qu'on traverse ou non, je me suis toujours interrogée là-dessus.»

Mary Rose la traverse d'ailleurs momentanément, on la voit délirer, oublier, paniquer, et passer tout près de commettre l'irréparable sur sa fille. «Elle vit un moment noir, qui est simple à décrire: ça s'appelle une dépression», dit l'auteure, qui raconte que plusieurs membres de sa famille, et même elle, ont souffert du silence autour de la maladie mentale.

Les dérives mentales de Mary Rose sont très bien traduites par son langage de plus en plus incohérent, tout comme les moments d'absence de sa mère.

«Ce n'est pas moi qui joue avec le langage, mais le langage qui joue avec moi.»

Cette femme de théâtre maîtrise d'ailleurs l'art des dialogues crédibles, souvent absurdes et remplis de non-dits.

Telle «une docteure Frankenstein» qui fait tenir ensemble plusieurs éléments disparates, Ann-Marie MacDonald soigne aussi beaucoup la structure de son texte. Officiellement, le récit se passe sur six jours, mais dans les faits, il se promène dans le temps, nous ramène avant la naissance de Mary Rose, nous fait revivre des scènes de son enfance, de sa vie adulte avec ses parents qui l'ont rejetée lorsqu'ils ont appris son homosexualité, le tout avec une fluidité maîtrisée.

«Pour moi, il y a toujours une tension entre le travail narratif bien fait - un début, un milieu, une fin - et la vérité du monde intérieur, où tout se passe en même temps. Les deux niveaux sont très différents, mais c'est ça la vie!»

L'air adulte est un voyage réussi entre les deux, touchant, intelligent, dramatique, mais aussi plein d'ironie et léger comme le ballon de la couverture du roman. Et pour une fois, l'auteure nous emmène vers une finale lumineuse, malgré les couloirs sombres traversés pour s'y rendre.

«Vous trouvez? Je suis contente d'entendre ça. C'est vrai que vers la fin, j'utilise même le mot "heureux". J'ai toujours été le genre de personne à vouloir apporter de l'ombre au-dessus des belles journées. C'est ma nature: pour moi, un happy end, ç'a toujours signifié que quelqu'un avait survécu pour raconter l'histoire... Mais je commence à m'acclimater au soleil. Je suis une vampire repentie!»

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L'air adulte. Ann-Marie MacDonald. Traduit de l'anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné. Flammarion Québec, 420 pages. En librairie.

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