Deni Y. Béchard : le bruit et la fureur

Parmi les très nombreux invités au Salon international du livre de Québec, qui... (Photo: Alain Roberge, La Presse)

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Parmi les très nombreux invités au Salon international du livre de Québec, qui se déroule jusqu'à dimanche, figure l'auteur et reporter canado-américain Deni Y. Béchard. Dans son plus récent livre, que vient de traduire en français la maison Alto, il fait revivre son père québécois, au passé trouble de voleur de banque. Retour sur une drôle d'enfance, entre loisirs extrêmes et lecture rédemptrice.

«J'ai soudain compris ce qui ne marchait pas avec mon livre alors que j'étais sur un toit de bâtiment, un soir d'hiver, en Afghanistan, à Kaboul, fin 2009...» Dans la bouche d'à peu près n'importe qui, cette phrase aurait des airs d'autosuffisance ou de prétention à tuer. Dans la bouche de Deni Y. Béchard, écrivain américain dont le père était québécois, c'est juste la vérité: ce gars est un nomade qui a furieusement besoin d'écrire et d'être en danger...

Ceux qui verront s'exprimer dans un français impeccable Deni Y. Béchard à Tout le monde en parle, dimanche, ou au Salon du livre de Québec ce week-end, feront sans doute la même constatation: il est tout sauf quelqu'un qui fait de l'esbroufe. Il se trouve juste que sa drôle d'enfance, entre un père ex-voleur de banques né à Rimouski et une mère américaine granola et ésotérique quand personne d'autre ne l'était en a fait un être à la fois bizarre et craquant, simple et franchement pas banal. Et doué.

C'est cette enfance faite de déménagements, d'immersion dans une classe de français en Colombie-Britannique, de violentes querelles entre ses parents, d'étonnantes activités père-fils (son père André carburait au danger et soumettait parfois ses trois enfants à ses loisirs extrêmes...), de colère léguée de génération en génération, d'orgueil mal placé et d'amour fou des livres, bref c'est cette enfance qui est racontée dans Remèdes pour la faim, aujourd'hui en librairie en version française (très réussie), un an après sa sortie en anglais.

Dans la vraie vie, il a fallu quelque 17 ans à Deni Y. Béchard pour écrire ces «mémoires», 17 ans depuis le suicide de son père en 1994, à 56 ans, seul dans une maison décrépie. Dix-sept ans pendant lesquels il a d'abord publié Vandal Love en 2007, un premier roman qui a attiré l'attention d'Oprah Winfrey et remporté le Commonwealth Writers' Prize 2007 du premier roman. Il a continué à écrire, surtout des articles. Et puis ce livre sur son père auquel il n'arrêtait pas de revenir, à la fois découragé et aiguillonné par le besoin de raconter qui était André Béchard, père de Deni...

Et c'est ainsi que l'écrivain de 38 ans s'est retrouvé sur un toit à Kaboul: «J'y étais pour écrire un article sur la situation là-bas, c'était un hiver vraiment dur... et soudain, de là-haut, j'ai compris que j'avais tout mal compris. C'est comme si j'avais enfin un peu de perspective: oui, on avait eu une vie difficile, mais quand même une belle vie, intéressante. La mort violente de mon père avait tout éclipsé, mais mon enfance avait tout de même été une histoire à la fois drôle et terrible; j'ai compris qu'il fallait que je m'intègre à cette histoire, ce qui m'a amené à y intégrer aussi ma mère, finalement aussi marquante que mon père... Tout ça pour dire que j'ai réécrit la moitié du livre à Kaboul!»

Impossible de résumer tout ce dont il est question dans ces «mémoires» superbement écrites: le goût du danger, l'importance des sacres chez son père, la haine de sa mère pour «les chrétiens et les aliments transformés», la pêche au saumon, la peur (y compris celle de montrer qu'on a peur), le besoin de partir constamment, les dons de conteur de son père, la colère sans frein, la pauvreté, l'incompréhension, la séparation, la garde non partagée... Et, pour passer à travers tout cela, la littérature sous toutes ses coutures: «La lecture me faisait le même effet que si j'avais bu la vodka de mon père, écrit Béchard dans Remèdes pour la faim. [...] Les histoires étaient comme des sentiers. En sortant dehors et en regardant, on voyait le monde, juste le monde, mais en sortant après avoir lu une histoire, on découvrait un monde où tout pouvait arriver, comme si derrière les montagnes se déployaient cent pays pour lesquels j'aurais pu partir [...]»

Béchard a jusqu'ici visité une quarantaine de pays. Au moment de notre entrevue, il s'était arrêté à Copenhague, puis à Boston après un séjour à Kinshasa, en République démocratique du Congo, qui inspire son prochain essai, prévu pour septembre (Empty Hands, Open Arms, sur la protection des singes bonobos et les gens qui oeuvrent à petite échelle pour la conservation de leur environnement), tout ça avant d'atterrir à Montréal! Dans ce futur essai comme dans ses mémoires de son père, pas d'apitoiement, juste une narration au souffle puissant, des tas de détails très précis et étrangement poétiques, des gestes, des dialogues... «Les deux écrivains qui m'inspirent sont d'abord Tolstoï, parce qu'il raconte tout en détail, de telle manière qu'on comprend la transformation inévitable des personnages; ensuite Faulkner, qui prend la peine de raconter l'histoire, la culture, la langue, pour bien faire comprendre le contexte dans lequel agissent ses personnages.»

Ici, toujours pas d'esbroufe. Juste un écrivain à qui les livres ont sauvé la vie. Et qui en écrit à son tour des magistraux.

Extrait Remèdes pour la faim

«Auprès des autres élèves de ma classe, je chantais les louanges de mon père, racontais les immenses saumons et truites steelhead qu'il sortait de rivières glaciales, debout dans le courant qui manquait de l'emporter. Ils m'écoutaient, mais à un certain moment - quand le saumon lui mordait la jambe, lui entaillait la main ou enroulait le fil à pêche autour de sa botte et tentait de le tirer en aval - ils reniflaient et me traitaient de menteur. [...] Bientôt, me promettais-je en traversant la forêt pour rentrer à la maison, ma vie serait une histoire et je serais libre.»

* * * *

Remèdes pour la faim. Deni Y. Béchard. Éditions Alto, 582 pages.

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