Joanna Gruda dans la peau de son père

Pour L'enfant qui savait parler la langue des... (Photo: Marco Campanozzi, La Presse)

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Pour L'enfant qui savait parler la langue des chiens, Joanna Gruda a fait «l'étrange expérience» de se mettre dans la peau de son père en écrivant à la première personne non pas une biographie, mais bien un roman, dans lequel elle a mis toute sa sensibilité.

Photo: Marco Campanozzi, La Presse

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Josée Lapointe

Certaines vies sont plus remplies que d'autres. C'est le cas de celle de Julian Gruda, qui est racontée par sa fille Joanna dans un premier roman qui se lit comme un véritable page turner. Clandestinité, changements d'identité, déménagements innombrables, familles multiples, le récit de ce gamin polonais né à Moscou le 3 novembre 1929 et ballotté par les grands courants de l'histoire du XXe siècle ressemble à de la fiction tellement il est rocambolesque.

L'histoire de son père, Joanna Gruda en connaissait évidemment de grands pans. Mais la jeune soeur des journalistes Agnès Gruda de La Presse et Alexandra Szacka de Radio-Canada, elle-même traductrice, était souvent bien mêlée lorsqu'elle essayait de la raconter à ses amis. «Quand ils me posaient des questions, je leur disais: assis-toi, ça va être compliqué...»

Joanna avait ainsi toujours nourri l'espoir que son père se déciderait à coucher ses souvenirs sur papier - jusqu'à ce qu'il lui annonce qu'il ne le ferait pas. «Je me suis dit alors que j'allais au moins l'enregistrer, qu'au pire ce ne serait jamais écrit, mais que les petits-enfants auraient une idée de la vie de leur grand-père.»

Pendant des mois, Joanna Gruda a enregistré les récits de son père, maintenant âgé de 83 ans. Et un beau matin, elle s'est levée avec en tête le premier paragraphe de son livre: «Quand j'étais petit, j'avais des parents. Et aussi, un oncle et une tante. Après, on m'a mis à l'orphelinat. Puis ça a été la guerre, comme pour tout le monde. Après la guerre, j'avais des parents. Et aussi, un oncle et une tante. Mais ce n'étaient plus les mêmes.»

Petit bout par petit bout, L'enfant qui savait parler la langue des chiens a ainsi pris forme... avec l'accord du principal intéressé.

Mais le produit final, écrit à la première personne - étrange expérience que de se mettre dans la peau de son père, souligne-t-elle- n'est pas un récit ni une biographie, mais bien un roman, puisque l'auteure y met toute sa sensibilité, un talent certain pour les dialogues et sa capacité à rendre claire une histoire pas si simple.

L'enfant qui savait parler la langue des chiens raconte donc le parcours incroyable d'un petit garçon qui a grandi pendant cette période cruciale du XXe siècle, entre le krach de 1929 et la fin de la Seconde Guerre mondiale, et ses tribulations entre la Pologne de son enfance et un orphelinat du nord de la France, en passant par Paris sous l'occupation allemande et bien d'autres lieux encore.

Parents adoptifs, moniteurs, professeurs, bienfaiteurs, les adultes se succèdent autour de lui pour le protéger, le cacher ou l'élever, mais Julian Gruda changera si souvent de maison, d'identité et d'histoire -au point où il en perdra sa langue maternelle- qu'on se demande comment il a pu rester sain d'esprit.

Instinct de survie

En plus d'être passionnant, L'enfant qui savait parler la langue des chiens est donc une formidable leçon de résilience et de débrouillardise.

«Ç'a été un enfant tellement déraciné, il a été obligé de s'occuper de lui tellement tôt, c'est logique qu'il ait appris à ne pas s'apitoyer sur son sort», croit Joanna Gruda. Mais elle ne voit pas son «personnage» comme un héros. «Il n'avait pas le choix. Peut-être qu'un autre se serait écrasé, mais ça montre que lorsqu'on a le moindrement l'instinct de survie, on fait ce qu'il y a à faire.»

Trimballé d'un lieu à l'autre, Julian Gruda promène son regard étonné et son intelligence vive sur ces années effervescentes et noires de l'Histoire: le communisme, la guerre, la Résistance, le choc des idéologies, tout cela est raconté avec naïveté, une certaine légèreté et un rythme toujours soutenu.

«Si j'avais adopté un ton grave, ça n'aurait pas été juste. Cet humour-là m'est venu naturellement. Ça va aussi avec la personnalité de mon père, mais il fallait qu'il y ait une énergie enfantine.»

Mais Joanna Gruda n'avait pas l'impression d'écrire un livre sur la grande histoire, plutôt celle d'un petit garçon qui a vécu quelque chose d'unique. «Dans les cours d'histoire, la guerre est vue comme une entité. Mais selon l'endroit où on vit, la religion et la famille qu'on a, ça peut être complètement une autre guerre. C'est un événement multiple.»

Du bonbon

Maintenant qu'elle a commencé à écrire un nouveau roman, Joanna Gruda se rend tout de même compte qu'elle avait vraiment «du bonbon» entre les mains. «J'ai des idées, mais je trouve ça tout le temps banal! Alors que pendant l'écriture de ce livre, je n'ai jamais douté. De ma capacité de raconter l'histoire, oui, mais jamais de son intérêt.»

Pas question pour l'instant d'en faire une suite - le livre se termine après la guerre, alors que Julian Gruda, à peine sorti de l'adolescence, est de retour en Pologne. «Tout le monde me demande ça! Je n'ai pas utilisé à peu près la moitié des enregistrements, mais je n'ai pas la pulsion de le faire. Le bout que j'ai raconté est le plus abracadabrant et surprenant, et la suite serait nécessairement moins incroyable. Il faudrait que je trouve si j'ai quelque chose à dire à travers ça.»

Extrait L'enfant qui savait parler la langue des chiens

«Toute bonne chose a une fin, et dans ma vie à moi, c'est encore plus vrai. Vers la fin de l'été, une dame du nom de Françoise vient me voir. Elle me dit être une amie de ma mère et devoir me ramener à Paris. Sans un mot d'explication. Je fais mes valises, mes adieux... Même Rolande semble triste. Et moi donc ! Roger et Pierre font leur imitation de singes, pendant que je m'éloigne en traînant mes bagages. Même quand je ne les vois plus, j'entends encore leurs hurlements simiesques. Je me demande si je les reverrai un jour. Est-ce que vous me ramenez rue Aubriot ? L'adresse qu'on m'a donnée, c'est celle d'une certaine Paulette, boulevard de la Villette, dans le XIXe.»

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L'enfant qui savait parler la langue des chiens. Joanna Gruda. Boréal, 264 pages.

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