Ainsi cuisinaient les Belles-soeurs: la traversée de la cuisine

Anne Fortin, propriétaire de la Librairie gourmande et... (Photo: Alain Roberge, La Presse)

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Anne Fortin, propriétaire de la Librairie gourmande et auteure du livre Ainsi cuisinaient les Belles-soeurs.

Photo: Alain Roberge, La Presse

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L'oeuvre de Michel Tremblay a été étudiée, analysée et moult fois «thèsée» au cours des décennies. Et pourtant, personne encore n'avait remarqué l'importance de l'alimentation dans ses livres... jusqu'à ce que la libraire Anne Fortin réalise soudain que Tremblay a non seulement «rendu au peuple sa langue, mais aussi sa cuisine», ainsi qu'en témoigne son très beau livre, Ainsi cuisinaient les Belles-soeurs, en librairie le 13 novembre.

«On devait être en 2011, et j'étais en vacances, raconte avec verve Anne Fortin, la propriétaire de la Librairie Gourmande du marché Jean-Talon (la librairie spécialisée en livres de cuisine fête ses 10 ans cette année, en passant). Je connaissais bien le théâtre de Tremblay, reprend-elle, mais moins ses romans. Je décide donc d'en profiter pour lire La grosse femme d'à côté est enceinte, et soudain, paf, à la page 40, je tombe sur deux pleines pages qui décrivent le déjeuner, le dîner et le souper tels qu'on les faisait en 1942! Alors, me voilà en maillot de bain, sur le bord de la piscine, avec mon surligneur, et je commence à jaunir, jaunir, jaunir...»

Relisant avec son surligneur (mais pas toujours en maillot...) les six volumes du cycle Les chroniques du Plateau Mont-Royal et les huit tomes parus à ce jour du cycle La diaspora des Desrosiers, Anne Fortin a ainsi relevé plus de 400 citations «tremblayesques», souvent très détaillées, qui racontent à leur façon l'histoire culinaire du Québec de 1913 à 1963!

Ainsi parlait Mère Caron...

Décidant de faire un livre à partir de ce corpus, la chaleureuse libraire a retenu quelque 150 de ses citations, puis les a commentées, a ajouté de nombreuses recettes d'époque, inséré des photos et illustrations...

«Le plus compliqué, explique Anne Fortin, a été de structurer le tout, j'ai bien dû en faire 10 versions! Ensuite, on y a ajouté d'autres éléments visuels: pour qu'il y ait plus de couleurs dans le livre, on a par exemple ajouté des publicités d'époque, fouillé dans les vieux magazines et les fonds d'archives...» Et pioché aussi dans la propre collection de livres de cuisine québécoise d'Anne Fortin, dont le plus vieux remonte à 1913: il s'agit de la huitième édition du livre Cuisinière de la Révérende Mère Caron dont le sous-titre est en soi un programme: «Directions diverses données en 1878 pour aider ses Soeurs à former de bonnes cuisinières»!

Une cuisine surprenante

Quand Anne Fortin a demandé son accord à Tremblay, celui-ci lui a d'abord gentiment répondu non, convaincu lui-même que la cuisine n'était pas l'un des pivots de son oeuvre. Avant de s'incliner devant l'amoncellement de «preuves» réunies par la libraire-chroniqueuse: c'était indéniable, toutes ces citations établissaient bel et bien l'évolution chronologique de la cuisine urbaine canadienne-française dans la première moitié du XXe siècle, depuis l'arrivée à Montréal de Rhéauna (Nana) en 1913 jusqu'au retour d'Albertine et ses enfants rue Fabre en 1963.

Dans l'intervalle, deux guerres (1914-1918 et 1939-1945), une dépression économique (1929-1933) ainsi que l'industrialisation et l'urbanisation du Canada français, auront façonné notre façon de cuisiner et de manger. «C'est souvent une cuisine de communauté, pour diviser les coûts, et une cuisine de rationnement», explique Anne Fortin, dont on soulignera la formation universitaire d'ethnologue, au passage. «Et c'était aussi notre cuisine avant le métissage provoqué par Expo 67 et l'arrivée massive du fast-food américain.»

L'élément le plus frappant, à la lecture de Ainsi cuisinaient les Belles-soeurs? Le constat implacable que notre cuisine, entre 1913 et 1963, était... anglo-saxonne. Oui, anglaise, britannique - à commencer par la célèbre «sauce au thé» de nos mères et grands-mères.

«C'est vrai, confirme Anne Fortin. En fait, il n'est question de la cuisine française chez Tremblay que dans Des nouvelles d'Édouard, quand celui-ci va en France et raconte son voyage à Nana. Et c'est principalement pour souligner le ridicule de la cuisine française: le nom des plats, les manières, les achats chez les différents commerçants...»

Il suffit de comparer les recettes de «blanc manger» intégrées par Anne Fortin dans son livre pour comprendre le véritable océan qui séparait la cuisine française et la canadienne-française: celle du Guide Escoffier et celle de «blancmange» tirée de Recettes Ogilvie pour la cuisinière moderne n'ont strictement aucun rapport! «Elles sont pourtant publiées à peu près à la même époque», constate une Anne Fortin hilare.

Celui qui a déjà affirmé «Quand j'écris, il faut que ça sente bon» a donc donné sa bénédiction à Mme Fortin et il signe la préface du livre; ils seront même tous deux au Salon du livre de Montréal pour signer de concert Ainsi cuisinaient les Belles-soeurs. Anne Fortin en est ravie: «J'ai écrit ce livre pour donner aux gens à la fois l'envie de faire des recettes de l'époque et l'envie de relire Michel Tremblay. Et même de le dévorer!»

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Anne Fortin. Ainsi cuisinaient les Belles-soeurs dans l'oeuvre de Michel Tremblay. Flammarion/Leméac, 192 pages. En librairie le 13 novembre.

Salon du livre de Montréal: Anne Fortin et Michel Tremblay, stand 333, le 23 novembre, de 15h30 à 16h30.

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