Marie-Louise Arsenault: les prix des femmes

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Marie-Louise Arsenault est l'animatrice de l'émission littéraire Plus on est de fous, plus on lit! à ICI Radio-Canada Première. À la veille du Salon du livre de Montréal, qui commence mercredi, et dans la foulée de la remise des principaux prix littéraires, une discussion sur la littérature et les femmes.

Dans l'histoire du prix Nobel de littérature, il n'y a eu que 12% de femmes. Pour le Goncourt, on compte seulement 9% de lauréates. Même le Femina, qui a été créé en réponse au Goncourt parce qu'il récompensait trop d'hommes, n'a été remis qu'à 38% d'écrivaines. Ce sont des chiffres qui parlent...

La composition des jurys est assez majoritairement masculine, si on fait exception du Femina. Il n'y a que trois femmes sur dix dans le jury du Goncourt et deux femmes sur dix dans celui du Renaudot. Il y a toujours moins de femmes. Il y a une maison d'édition anglaise qui a décidé l'an dernier de ne plus publier d'hommes pour contester le fait que les prix littéraires ne sont presque jamais attribués à des femmes. On en a parlé à notre émission.

On en parle de plus en plus. Ceux qui remettent les prix doivent certainement en prendre conscience. Depuis 10 ans, le Nobel de littérature a été un peu plus souvent remis à des femmes.

Il a eu Alice Munro, Svetlana Alexievitch...

Tu parlais de la composition des jurys. Depuis la création de l'Académie française, qui accorde aussi ses prix, il y a eu huit femmes sur 728 membres. On se console en se disant que le décalage est moins grand chez nous qu'en France. Le prix du Gouverneur général du roman de langue française a été remis à 53% de femmes au Canada.

Et au Canada anglais, les plus grandes stars de la littérature nationale sont Margaret Atwood et Alice Munro. C'est inhabituel, si on compare ça avec les États-Unis. Il faut dire que les femmes ont commencé à publier des romans après les hommes, de manière générale. Elles ont pris la parole plus tard, ce qui explique en partie la disparité. Est-ce que l'on peut supposer que des jurys d'hommes ont plus tendance à récompenser des histoires racontées par des hommes? Peut-être. Il y a aussi le fait que les prix littéraires sont politiques. Il y a des maisons d'édition qui sont favorisées, des sujets qui sont dans l'air du temps: la courte liste du Goncourt comptait trois romans traitant du conflit Orient-Occident.

Il y a certainement des effets de mode dans l'attribution des prix. Et des lauréats qui sont récompensés pour des oeuvres antérieures. Mais il reste cette impression que les prix littéraires, du moins en France, sont déterminés par des boys clubs. C'est long avant de changer ces mentalités-là...

La culture française est très paternaliste. L'Occident est encore un monde d'hommes. Ce sont les hommes qui dirigent, ce sont les hommes qui établissent les paramètres sociaux, politiques et économiques dans lesquels on évolue, même si les femmes comptent pour la moitié de la population. Il y a forcément des relents de ça dans les prix littéraires. Dans le fond, un bon roman est un bon roman, qu'il soit écrit par un homme ou par une femme. On ne veut pas qu'il y ait du favoritisme dans un sens comme dans l'autre.

On ne voudrait pas de quotas pour des prix attribués à des femmes. Le jury du Femina, qui est composé exclusivement de femmes, a attribué son prix à 62% d'hommes. En comparaison, le 91% de lauréats masculins du Goncourt fait quand même réfléchir... D'après ton expérience de journaliste littéraire, as-tu l'impression que les écrivaines sont davantage considérées au Québec qu'ailleurs?

Oui. Il y a des voix très fortes qui se sont élevées lorsque les femmes ont commencé à davantage écrire, dans les années 60. Je pense à Marie-Claire Blais. Mais lorsqu'on parle de littérature québécoise, les gens pensent plus spontanément à Hubert Aquin, à Michel Tremblay, à Réjean Ducharme, à Dany Laferrière. La vision du Québec moderne, pour beaucoup de gens, s'est exprimée par la littérature des hommes. Alors qu'il y a eu des femmes qui ont écrit des oeuvres fortes. Nelly Arcan est un cas intéressant, je trouve, lorsqu'on pense au symbolisme de ce que représente la femme vis-à-vis de son discours. Elle a été drôlement traitée de son vivant. Ce n'est pas quelqu'un qui, dans mon souvenir, a beaucoup été considéré par les intellectuels, ni d'ailleurs par les féministes, comme une artiste extraordinaire. Mais depuis qu'elle est morte, certains ont révisé leur jugement.

Elle polarisait beaucoup les opinions. Et c'est vrai qu'on a l'impression aujourd'hui d'une relecture de son oeuvre à la lumière de son suicide. À l'époque, plusieurs se demandaient qui était cette Barbie écrivaine, talentueuse mais pleine de paradoxes.

Bien sûr qu'elle incarnait des paradoxes. On lui en voulait de ce qu'elle était. Sa disparition a peut-être permis que l'on s'intéresse à ses écrits, et non plus à son aspect physique. Ça lui a donné une importance qu'elle n'avait pas de son vivant. Parce que c'était une femme. Si un gars flamboyant était arrivé à la même époque, le lui aurait-on reproché? Je ne sais pas. Je ne suis pas sûre...

Elle était prisonnière de son image et cela teintait beaucoup le regard des gens. Évidemment, dans le monde littéraire, elle faisait beaucoup de jaloux. Putain a quand même été en lice pour le Médicis et le Femina. Un premier roman publié au Seuil, alors qu'on n'avait jamais entendu parler d'elle...

Elle a été publiée en France avant d'être publiée au Québec. Il n'y en a pas eu beaucoup comme elle et Réjean Ducharme. Il y a eu de la jalousie, c'est sûr. C'est un milieu désargenté. Combien d'écrivains vivent de leur plume sur un territoire comme le Québec?

Tu l'as connue personnellement, Nelly Arcan?

Oui. On travaillait ensemble au [défunt hebdo] Ici, et dans sa version télé. On covoiturait, on mangeait parfois ensemble. Je l'ai interviewée à quelques reprises. Mais je n'étais pas une amie proche, comme Claudia Larochelle qui publie un livre sur elle [Je veux une maison faite de sorties de secours, chez VLB).

Tu n'as pas été trop surprise par son destin?

C'est difficile à dire. On savait qu'elle était fragile, évidemment. Nelly était quelqu'un qu'on avait envie de protéger, de consoler. On a eu beaucoup de plaisir ensemble. On a beaucoup ri. Je l'ai vue trois jours avant sa mort. On était pratiquement voisines. On s'était dit qu'on se verrait bientôt pour prendre une bière. Puis, trois jours plus tard, elle avait disparu. C'est toujours étrange, le suicide. Ça ne s'est pas passé à un moment de sa vie où elle semblait plus malheureuse qu'à un autre. Le suicide, c'est quelque chose qui hante quelqu'un depuis longtemps, et qui se traduit par un geste impulsif. Ce n'était pas sa première tentative; on l'a su par la suite. Évidemment, quand on la relit à la lumière de son suicide, on voit le suicide et la pulsion de mort partout. La vie et la mort, ce sont les sujets dont traite la littérature...

Pour revenir aux prix littéraires, trouves-tu qu'on leur accorde trop d'importance?

C'est comme le Salon du livre: tout ce qui peut contribuer à faire rayonner la littérature, je ne peux être contre. Si, parce qu'il est écrit «Goncourt» ou «Prix du Gouverneur général» sur la couverture d'un livre, il y a quelqu'un qui est plus susceptible de le lire, hourra! Ça crée de l'intérêt, ça provoque des conversations et des débats, ça suscite des entretiens avec des journalistes, ça fait découvrir des auteurs. Tant mieux.

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