Jean-Paul Didierlaurent: double conte de fées

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Jean-Paul Didierlaurent est étonné de voir que le succès de son livre ne se limite pas à la francophonie. «Que des gens s'[y] intéressent aussi loin que la Corée du Sud, la Chine ou la Russie, c'est incroyable.»

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Josée Lapointe

La liste de mes envies, L'extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, régulièrement nous arrivent de France des «petits» livres sans prétention auréolés d'un succès populaire surprise. On ne sait pas encore si Le liseur du 6h27 fera partie de cette catégorie, mais il y a derrière ce sympathique conte de fées moderne une autre histoire magique, vécue par un auteur qui n'en revient toujours pas.

«J'espère seulement que ce buzz médiatique n'étouffera pas le roman lui-même», nous dit au bout du fil Jean-Paul Didierlaurent, employé chez Orange (anciennement France Télécom) qui a sur sa feuille de route deux nouvelles primées et qui vit tranquillement dans les Vosges.

C'est que son livre a suscité un engouement exceptionnel auprès des éditeurs du monde entier avant même sa publication. Les enchères autour de son manuscrit, défendu par la petite maison française Au Diable Vauvert, se sont complètement emballées au printemps dernier. Ainsi, il sera traduit dans 25 langues, et Folio l'a même déjà acheté pour la sortie en format poche. Au Québec, c'est la nouvelle maison Edito qui en a obtenu les droits.

«C'est complètement surréaliste, lance Jean-Paul Didierlaurent. Au Québec, je comprends toujours, c'est francophone, mais que des gens s'intéressent à ce livre aussi loin que la Corée du Sud, la Chine ou la Russie, c'est incroyable.»

Les invisibles

Le liseur du 6h27, c'est Guylain Vignolles, mélancolique trentenaire qui travaille dans une entreprise de pilonnage de livres. Tous les matins dans le RER de 6h27, il lit à voix haute des feuillets qui ont échappé à la terrifiante machine.

Autour de lui gravitent, entre autres, un gardien de sécurité qui parle en alexandrins, un patron hargneux, deux charmantes vieilles femmes qui l'invitent à venir faire la lecture dans leur maison de retraite. Et surtout, une mystérieuse dame-pipi dont les écrits sont consignés sur une clé USB, récupérée par hasard par Guylain. Il n'aura de cesse ensuite d'essayer de retrouver cette auteure anonyme qui décrit son quotidien d'une manière quasi poétique.

«C'est vrai que tous les ingrédients du conte sont dans ce livre. Le pilon, c'est le monstre de l'histoire, et la dame-pipi est la princesse enfermée dans son donjon de céramique! Mais je jure que ce n'était pas volontaire. C'est ça qui est magique.»

En mettant en scène cette galerie de personnages de condition modeste, Jean-Paul Didierlaurent voulait d'abord parler des «invisibles», ces gens qui «font partie du paysage» auxquels on ne fait jamais attention. «Je voulais montrer que parmi eux il y a des pépites et en faire des héros malgré eux.»

À cette époque où «tout ce qui compte est le paraître et où il faut être dans la lumière tout le temps», Jean-Paul Didierlaurent arrive avec un héros qui non seulement n'aime pas se montrer, mais qui a carrément choisi de «ne pas être». Et les personnages qui l'entourent sont tous si gentiment décalés, même les méchants, qu'on se dit que dans le fond, personne n'est jamais tout à fait normal...

«On a tous des aspérités ou un grain de folie. Heureusement, sinon ce serait triste! Mais la société veut que tout soit lisse et souvent ça manque de sel. Ou on est dans l'autre extrême, dans la provocation pure et simple pour paraître. Entre les deux, on dirait qu'il y a un gros vide, alors que tout le monde a quelque chose d'intéressant.»

«Du lundi au vendredi, Guylain s'abrutit de travail. À l'approche du salon du livre de Paris, le flot de camions s'intensifiait considérablement. La rentrée littéraire de septembre et la période faste des prix avaient vécu depuis longtemps. Il fallait à présent faire place nette, vider les étals de tous les invendus. Les nouveaux venus poussaient les plus vieux vers la sortie, aidés en cela par la lame du bulldozer.»

Extrait du roman «Le liseur du 6h27»

Amour des mots

Ce qui fait le charme du Liseur, c'est aussi cet amour de la chose écrite qui transpire de partout, encore plus que l'amour du livre objet. «Les mots écrits, lus, dits, sont dans chaque chapitre.» On sent que l'auteur s'est amusé à les agencer, particulièrement dans les savoureux quatrains du gardien Yvon Grimbert.

«C'était très amusant à faire, rigole-t-il. Comme un dessinateur, j'aime forcer le trait, avec les gentils comme avec les méchants.»

D'où l'invention de la terrible avaleuse de livres Zerstor 500, dotée d'une vie propre. «J'ai voulu la rendre monstrueuse parce que dans mon esprit, une machine qui détruit ne peut qu'être laide. Par contre je n'ai aucune idée de quoi a l'air un pilon. Je n'espère pas à ça!»

L'auteur ajoute que le pilonnage de livres est peut-être un mal nécessaire dans cette société de consommation où il n'y a pas de place pour tous. «Mais c'est un sujet tabou. Je m'étais même dit que je ne trouverais jamais d'éditeur parce que mon livre parlait du pilon!»

La suite a prouvé le contraire. Alors que l'adaptation de La liste de mes envies de Grégoire Delacourt vient tout juste de sortir sur les écrans français, l'auteur se prend à rêver d'un film réalisé par Jean-Pierre Jeunet ou Albert Dupontel... Mais pour l'instant, il commence à recevoir les commentaires de lecteurs ravis, qui le félicitent et le remercient pour cette histoire pleine d'humanité, d'empathie et de générosité. «On compare souvent mon livre à une sucrerie. C'est un beau compliment.»

Mais l'auteur reste prudent et refuse de présumer de son succès en librairie. «Il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué, ou le livre avant de l'avoir imprimé!»

Jean-Paul Didierlaurent a écrit des dizaines de nouvelles au cours des années, dont deux ont été publiées dans des recueils collectifs. Mais pour écrire ce roman qu'il portait en lui depuis longtemps, il a pris congé de son emploi. Une décision payante. «Il faut se rendre disponible pour créer. Pendant ces quelques mois, j'ai découvert ce que c'est d'être écrivain.»

La récompense ultime serait de vivre un jour de sa plume. Qui ne rêve pas de vivre de sa passion?, demande-t-il. «Les gens me regardent comme si j'avais gagné à la loto, mais le plaisir est décuplé du fait que c'est une création. Alors si j'avais le choix financier, j'arrêterais de travailler, bien sûr, mais c'est trop tôt pour y penser.»

Le liseur du 6h27, Jean-Paul Didierlaurent, Édito, 182 pages




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