Agrandir la cuisine ou épargner?

Élargir la cuisine est un projet inspirant, mais... (Photo Olivier Pontbriand, Archives La Presse)

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Élargir la cuisine est un projet inspirant, mais il ne faudrait pas pour autant négliger d'agrandir les épargnes de retraite.

Photo Olivier Pontbriand, Archives La Presse

Marc Tison
La Presse

Annick et Pascal ont une maison âgée de 26 ans et deux enfants âgés de 9 et 11 ans. Des améliorations sont nécessaires. À la maison, s'entend.

Ils l'ont achetée en 2009.

« La cuisine est petite et pas très fonctionnelle pour la famille de quatre que nous sommes », indique Annick. Il s'agit de l'agrandir en gagnant sur une chambre à coucher. Ils estiment le coût des travaux à 40 000 $.

Le problème est que leur budget est aussi étroit que leur cuisine. « Je me demande si nous en avons les moyens, s'interroge Annick. Même sans dette à la consommation, nous avons un ratio d'endettement de 163 %, comme la moyenne des ménages. Est-ce trop risqué d'envisager une telle dépense ? »

La maison est encore grevée d'un solde de 125 000 $ sur la marge de crédit hypothécaire. Le couple la rembourse à raison de 650 $ à intervalle de deux semaines. Ils espèrent acquitter le prêt d'ici une dizaine d'années.

Annick gagne 32 000 $ par année et Pascal touche un salaire annuel de 45 000 $. Sans régime de retraite, ils détiennent chacun environ 25 000 $ en REER.

« Nous allouons 1200 $ par année dans mon REER et 1300 $ dans celui de mon conjoint, informe encore Annick. On en met plus si on peut et 50 $ dans les REEE des enfants. »

Ils versent 75 $ par semaine dans un compte dévolu aux urgences et imprévus, et 90 $ par semaine dans celui destiné aux paiements des impôts fonciers, permis de conduire et autres dépenses annuelles similaires.

« Nous sommes à la croisée des chemins où tout devient prioritaire, soulève Annick : payer notre dette, économiser pour la retraite, profiter du temps en famille (le temps passe si vite), rénover la maison, la scolarité des enfants. Quoi faire pour pouvoir en faire le plus, sans aller au-delà de notre capacité de payer ? »

Portrait

Annick, 36 ans

Revenu annuel : 32 000 $

Aucun régime de retraite

REER : près de 25 000 $

Pascal, 41 ans

Revenu annuel : 45 000 $

Aucun régime de retraite

REER : près de 25 000 $

2 enfants de 11 et 9 ans (« en santé, Dieu merci »)

REEE pour les deux enfants : 5000 $ au 31 décembre 2012

Maison achetée en 2009

Prix d'achat : 235 000 $

Mise de fonds : 66 000 $

Solde de la marge hypothécaire : 125 500 $

Compte épargne coussin : 2500 $

Compte épargne dépenses annuelles : 2600 $

Voiture de 8 ans, payée, en bon état

Aucune dette de consommation

ALLONGER LA CUISINE ET L'AMORTISSEMENT

Annick et Pascal pourront allonger leur cuisine s'ils allongent l'amortissement à 13 ans. Mais ils pourraient l'allonger encore plus (l'amortissement) afin de réduire le versement hypothécaire.

En conservant les mêmes paiements totaux de 650 $ par deux semaines, le couple pourrait ainsi en détacher une partie vers l'épargne REER.

« Ils augmentent plus rapidement leurs REER, ce qui va avoir un effet d'intérêt composé plus rapide que s'ils repoussent l'épargne au moment où l'hypothèque sera acquittée », soutient la planificatrice financière Hélène Paradis, conseillère en placement chez Conseils de placement privés, Gestion de patrimoine TD.

Que faire alors avec le remboursement d'impôt ? Le verser lui aussi dans l'épargne REER ? Plutôt accélérer le paiement de l'hypothèque ?

Quelle est l'avenue la plus profitable ?

Comparaison.

Scénario 1

Avec un paiement de 650 $ par deux semaines et un taux d'intérêt de 4 %, le prêt de 165 000 $ peut être acquitté en environ 12,5 ans. Durant les années suivantes, le paiement de 650 $ par deux semaines est investi en REER avec un rendement de 5,5 %. Chaque année, le remboursement d'impôt reçu pour la cotisation au REER de l'année précédente est lui aussi versé dans le REER.

Scénario 2

En étirant l'amortissement sur 24 ans, soit jusqu'à l'année du 65e anniversaire de Pascal, le paiement hypothécaire est réduit à 412 $ par période de deux semaines, ce qui dégage 238 $ pour l'épargne REER. Le remboursement d'impôt est réinvesti dans le REER.

Scénario 3 

L'amortissement s'étend ici aussi sur 24 ans. Toutes les deux semaines, 238 $ sont versés dans le REER, comme dans le 2e scénario. Mais cette fois-ci, le remboursement d'impôt annuel de 2116 $ est appliqué au remboursement accéléré de l'hypothèque.

Le prêt est alors remboursé en près de 19 ans. Ensuite, de la 20e à la 24e année, ce sont 650 $ qui sont versés dans le REER, de même que le remboursement d'impôt.

Résultats

Avec le rendement de 5,5 % retenu par Hélène Paradis, le premier scénario, avec un remboursement hypothécaire en 12,5 ans suivi de 11,5 ans d'épargne intensive, procurerait 408 000 $ après 24 ans.

Le scénario de l'étalement de l'amortissement et de l'épargne sur 24 ans donnerait 453 000 $. Celui du remboursement accéléré de l'hypothèque avec les remboursements d'impôt se conclurait à 420 000 $.

« Ce sont les taux d'intérêt et de rendement qui font foi de tout, commente le planificateur financier Dany Provost, vice-président de Planium. Cela signifie qu'on met son argent là où c'est le plus payant. Si le taux de rendement du REER est supérieur au taux d'intérêt du prêt, on priorise le REER sans accélérer le prêt. Si c'est l'inverse, on rembourse le prêt au complet avant d'investir le premier dollar en REER. Ça signifie aussi que si les taux sont égaux, on «change quatre 30 sous pour une piasse»... »

Dans les conditions actuelles, Pascal et Annick auraient donc avantage à étaler leur prêt sur 24 ans, et à consacrer au REER la réduction de leur paiement hypothécaire.

Mais il faudra faire preuve de discipline : le remboursement d'impôt devra être rigoureusement versé dans l'épargne REER.

Et si les conditions d'intérêt changeaient, il sera toujours temps d'ajuster cette recette.

MITONNER UNE ÉPARGNE

Élargir la cuisine est un projet inspirant, mais il ne faudrait pas pour autant négliger d'agrandir les épargnes de retraite.

C'est le défi auquel s'est attaquée la planificatrice financière Hélène Paradis, conseillère en placement chez Conseils de placement privés, Gestion de patrimoine TD.

« Idéalement, il faut épargner entre 10 et 20 % de son revenu, rappelle-t-elle. Nos deux conjoints n'épargnent vraiment pas suffisamment. »

Si Pascal continue d'épargner au même rythme de 1300 $ par année, il aura accumulé 152 000 $ dans ses REER à 65 ans, en considérant un rendement de 5,5 % sur ses placements. Ce pécule équivaut à 95 000 $ en dollars d'aujourd'hui, si on calcule à rebours une inflation moyenne de 2 % par année. Cette somme lui procurerait jusqu'à 90 ans un revenu annuel brut d'environ 5000 $ en dollars actuels, en tenant compte durant la retraite d'une inflation de 2 % et d'un rendement de 4,5 % par année.

Un peu plus jeune, Annick a plus de temps devant elle. À 65 ans, elle aura thésaurisé environ 200 000 $. Cette somme correspondrait à un revenu annuel de 6000 $ en dollars actuels.

« Ils n'ont pas de régime de retraite avec leurs employeurs, observe la planificatrice. Les seuls revenus supplémentaires qu'ils vont toucher proviendront des régimes de pension gouvernementaux. Il faut aussi se rappeler qu'en raison de leur âge, ils ne toucheront la prestation de la Sécurité de la vieillesse qu'à partir de 67 ans. »

Leur rythme d'épargne est trop lent : « Ce ne sera pas suffisant pour maintenir leur niveau de vie actuel », décrète-t-elle.

Ne pas épargner les efforts

Pour corriger cette tendance, la planificatrice fait quelques suggestions.

En premier lieu, Annick et Pascal devraient faire ensemble l'agréable exercice conjugal consistant à réviser le budget, question de vérifier s'ils peuvent sacrifier certaines dépenses.

Autre avenue tout aussi réjouissante, le couple pourrait reporter son projet de rénovation aux calendes grecques. Une fois le prêt hypothécaire acquitté, dans environ neuf ans, les 650 $ versés toutes les deux semaines seraient dirigés vers leurs REER.

Mais avant de pousser Annick et Pascal à la plus sombre déprime, Mme Paradis a fait un autre calcul.

Si les 40 000 $ prévus pour les travaux d'agrandissement sont ajoutés à la marge de crédit hypothécaire de 125 000 $, le prêt se trouverait acquitté en environ 14 ans, dans les conditions de remboursement actuelles. Pascal aurait alors 55 ans, ce qui laisserait 10 ans pour écraser l'accélérateur d'épargne.

Avec les 650 $ qui seraient alors versés toutes les deux semaines en épargne, le couple accumulerait en 10 ans quelque 207 000 $ supplémentaires.

« On rajoute ainsi 6000 $ de revenus de retraite en dollars d'aujourd'hui », indique Hélène Paradis.

Les revenus de retraite tirés de leurs épargnes totaliseraient ainsi 17 000 $, encore en dollars actuels.

Ça passe !

Pourquoi toujours ramener les revenus en dollars d'aujourd'hui, demandez-vous anxieusement ? Pour pouvoir plus facilement les comparer avec le niveau de dépenses du présent, et prendre en compte les rentes gouvernementales actuelles plutôt que projetées dans 25 ans.

Pour la PSV, la planificatrice accorde à chaque conjoint le maximum actuel de 6500 $.

Comme elle ne connaît pas l'historique de leurs contributions à la RRQ, elle suppose qu'ils toucheraient 70 % de la rente maximale pour 2013, soit 8500 $ par année chacun.

Au total, les revenus bruts du couple s'élèveraient à 47 000 $, soit environ 37 600 $ après impôt (toujours en dollars actuels !).

« En soustrayant l'impôt, les paiements hypothécaires et l'épargne de leurs revenus actuels, on obtient un coût de vie d'à peu près 44 000 $, souligne Hélène Paradis. Avec des revenus de retraite nets de 37 600 $, on n'atteint pas tout à fait ce niveau de vie, mais ils ont encore des enfants et sans doute des dépenses supplémentaires qu'ils n'auront plus à la retraite. Ils pourraient sans doute bien arriver. »

Toutefois, ce train de vie est largement tributaire des rentes gouvernementales. Or, rien ne garantit qu'ils se maintiendront au même niveau, ni que la retraite surviendra au moment prévu.

Bref, le plan de l'agrandissement fonctionne sur papier, mais peut-on lui apporter des améliorations ?

« S'ils allongent l'amortissement, ils pourraient faire d'une pierre deux coups, évoque la planificatrice. Ils pourraient réduire un peu leur paiement hypothécaire, en verser plus dans leur REER, et utiliser le remboursement d'impôt pour l'hypothèque. Ce pourrait être une stratégie à envisager. »

Cette vérification est faite dans le volet Perspective.




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