La cour arrière de Claire Éthier revit. La dame qui n'a ni le pouce vert ni la santé pour entretenir un potager a accepté de prêter une partie de son terrain à des voisins pour qu'ils puissent y planter des légumes.

Émilie Bilodeau LA PRESSE

La cour de cette dame a jadis été très fertile. Lorsque son mari était encore en vie, les haricots, tomates, concombres, laitues et poivrons y poussaient abondamment. Puis, lorsqu'il est mort il y a 19 ans, elle a décidé de transformer le grand potager en espace gazonné. L'idée de partager sa cour pour faire renaître un jardin ne lui avait jamais traversé l'esprit jusqu'à ce qu'elle rencontre Clara Hélène, la nouvelle locataire de son duplex dans l'arrondissement de Notre-Dame-de-Grâce.

En visitant le logement à l'étage en avril dernier, la jeune femme a demandé, sans trop fonder d'espoirs, si elle pouvait semer quelques légumes sur le terrain. La propriétaire a accepté immédiatement et Clara Hélène s'est retrouvée pour la première fois de sa vie avec une cour, sans trop savoir comment jardiner. Elle s'est donc adressée à quelques voisins afin d'obtenir des conseils en échange d'une parcelle de jardin. Elle a également affiché une petite annonce sur un site internet.

«J'ai des voisins qui habitent en bloc appartement et ils n'ont pas accès au terrain ou d'autres qui restent dans des logements où il n'y a tout simplement pas de cour. Ils sont super contents, surtout ceux qui n'ont pas de balcon, parce qu'ils peuvent venir travailler dans le jardin et prendre l'air ici. En plus, on va récolter le fruit de notre travail bientôt», explique la jeune femme.

D'autres personnes, qui avaient vu la petite annonce, ont apporté des semences et de jeunes plants à Clara Hélène, mais ce sont principalement des voisins qui participent au jardin. En tout, ils sont environ une dizaine pour une petite lisière de terre. Déjà, les betteraves et les carottes commencent à sortir de terre. La laitue, le chou frisé et les tomates prennent de l'ampleur. Il n'y a que les plants de concombres qui ont dû être plantés de nouveau parce qu'une petite bête les avait dévorés.

De son balcon, Claire Éthier est ravie de voir que sa cour arrière est de nouveau animée. «Je trouve ça beau et je suis très fière», dit la femme qui a le rire facile. Au cours de l'été, les jardiniers ont promis de lui offrir une partie des récoltes. «Je vais en prendre avec plaisir, mais ce n'était pas ça mon but lorsque j'ai accepté. J'ai dit à Clara qu'elle pouvait faire ce qu'elle voulait dans la cour. Moi, ça me fait plaisir. Elle aurait même pu en prendre plus grand et ça ne m'aurait pas dérangé.»

Sur la même rue, les deux femmes constatent que les duplex sont souvent habités par des personnes plus âgées au rez-de-chaussée et de jeunes travailleurs ou des familles à l'étage. Les deux espèrent que leur initiative va encourager d'autres propriétaires à partager leur cour arrière pour que plusieurs jardins urbains puissent voir le jour.

«Le jardin, on ne le fait pas parce qu'on meurt de faim. On a tous les moyens d'aller à la fruiterie qui est au coin de la rue. Mais avec tout ce qui se passe comme la mondialisation, les problèmes économiques, écologiques, c'est intéressant de penser à des manières d'être plus autonomes. Personnellement, j'avais envie d'essayer d'être autosuffisante au moins durant les mois les plus cléments et de ne pas acheter des légumes qui viennent du Mexique ou d'Amérique du Sud», explique Clara Hélène.

De Rosemont à Longueuil

Plus à l'est, dans le quartier Rosemont, Marie Lacroix a aussi failli recouvrir son potager d'herbe lorsqu'elle a eu 69 ans. Il faut dire que sa mère, qui vivait au-dessus de chez elle, est morte la même année.

«Je trouvais que c'était un grand terrain de jeux et ça me faisait aussi beaucoup de légumes. Mais je n'avais pas beaucoup envie de transformer tout ça avec de la pelouse», raconte-t-elle deux ans plus tard. C'est finalement un ami qui lui a suggéré de partager sa cour avec d'autres personnes.

L'idée lui plaisait, mais Mme Lacroix craignait de partager le terrain avec un pur inconnu. Elle a donc fait appel à son club de plein air où elle a trouvé une cojardinière. Ensemble, elles partagent les petites tâches et aussi les récoltes de framboises, de tomates, de haricots, d'ail, d'oignons, de fines herbes, etc.

Le partage de terrain n'a pas lieu qu'à Montréal. Kathleen Connolly, une résidente du Vieux-Longueuil, jardine également avec sa voisine qui habite juste devant chez elle. Cette dernière possède une cour, mais l'ensoleillement n'est pas suffisant pour y faire pousser des légumes.

«On partage plus ou moins moitié-moitié. On choisit plutôt nos légumes selon nos besoins. Les tâches, on les fait pas mal ensemble. Jusqu'à maintenant, il n'y a pas grand-chose à faire, mais on s'est dit qu'il faudrait passer un peu de temps bientôt pour enlever les petites herbes», dit Mme Connolly.

De Notre-Dame-de-Grâce, à Rosemont en passant par Longueuil, ces jardins vont assurément à l'inverse du syndrome «pas dans ma cour».